Neuvième mouvement — Que le Nous porte plus haut ce qui nous fut confié
Qu’il faille enfin dire Nous, non ce Nous qui enrôle, nivelle, marche au pas sous les bannières fermées, non le Nous des foules échauffées, des appartenances closes, des identités durcies comme des poings, mais ce Nous plus ancien, plus difficile et plus complexe : ce Nous de respiration partagée, né du pain rompu, de la lampe gardée, du seuil ouvert, de la terre reconnue, du silence accompagné.
Un Nous qui ne commence pas par posséder, mais par répondre ; non par se fermer, mais par apprendre à tenir ensemble ce qui diffère sans l’éteindre.
Que le Je soit source et que le Nous soit fleuve, non pour que la source disparaisse lorsqu’elle rejoint d’autres eaux, mais pour qu’elle devienne chemin, courant, passage, mémoire en marche.
Que la communauté humaine ne soit donc pas effacement des visages, mais circulation plus vaste de leurs lumières : chaque nom propre demeurant irremplaçable, chaque accent ajoutant une pente au monde, chaque douleur singulière interdisant les grands discours trop rapides, tandis que nul visage ne peut s’accomplir seul, comme nulle flamme ne traverse longtemps le vent sans d’autres flammes alentour.
Que nous venions de trop de lieux pour nous réduire à une seule origine : du ventre des mères, des champs et des ports, des plateaux brûlés, des banlieues froides, des langues déplacées, des maisons de pierre, des routes de poussière, des livres sauvés, des outils transmis, des tombes visitées.
Et que nous venions aussi de plus loin encore : du sel ancien des mers, de la patience des forêts, de la poussière des étoiles, de l’humus où travaillent les morts, afin que dire Nous signifie reconnaître cette grande mêlée sans la confondre, accueillir l’origine multiple sans l’imposer, voire l’écraser dans un seul Livre.
Que le Nous véritable ne demande à personne de déposer son âme à l’entrée, qu’il n’exige pas l’uniforme, qu’il ne parle pas une langue unique pour faire taire les autres, mais qu’il apprenne l’art difficile de la pluralité tenue.
Plusieurs genèses priant à la même table, plusieurs blessures demandant justice sans se charger de vengeance, plusieurs croyances ou absences de croyance se reconnaissant dans une même dignité de souffle et de chant : l’universel commence là, non dans le même imposé, mais dans le commun respect rendu possible.
Que certains Nous enferment et que d’autres délivrent : les premiers ayant besoin d’ennemis pour se sentir vivants, les seconds de visages pour rester justes ; les premiers construisant des murs avec la peur, les seconds bâtissant des ponts en toute responsabilité ; les premiers criant très fort parce qu’ils ont perdu l’écoute, les seconds parlant plus bas, mais durant davantage.
Il nous faut choisir le Nous qui n’humilie pas le Je, le Nous qui agrandit la personne au lieu de l’absorber, le Nous qui fait de chaque singularité une note nécessaire dans une polyphonie chorale commune.
Que l’avenir, alors, cesse d’être cette ligne abstraite devant nos pas pour devenir hauteur confiée : non promesse brillante suspendue aux vitrines du progrès, non territoire à conquérir, non marché à ouvrir, mais responsabilité verticale et alliance.
Ce que nous aurons reçu de plus fragile, il faudra le porter plus haut que nous-mêmes : le pain, l’eau, la langue, le nom des morts, la place des enfants, la dignité des corps, la respiration des arbres, la paix des seuils — tout cela nous étant remis sans garantie.
Que nous ne soyons pas propriétaires de l’avenir, mais dépositaires provisoires, avenir qui traverse nos mains comme l’eau traverse une coupe : si nous serrons trop, il se perd ; si nous négligeons la coupe, il se répand et disparaît.
Chaque génération reçoit un monde déjà blessé, déjà splendide, déjà chargé de fautes et de promesses ; elle peut ajouter de la nuit à la nuit, ou laisser derrière elle un passage moins étroit, une phrase moins fausse, une terre moins épuisée, une maison moins fermée.
Que toute hauteur véritable oblige à descendre d’abord : descendre dans la mémoire, dans les caves de l’histoire, dans les fautes non réparées, dans les silences imposés, dans les douleurs dont nous héritons sans les avoir voulues.
Une communauté refusant son ombre ne monte pas : elle se gonfle, se croyant légère parce qu’elle n’a pas porté ses morts ; mais celle qui accepte de regarder son ombre sans s’y soumettre gagne une clarté plus juste, un jour qui ne blanchit pas le passé, mais permet de ne plus lui obéir aveuglément.
Que nous ayons donc besoin d’un courage sans emphase : courage de réparer ce qui peut l’être, de demander pardon sans théâtre, d’accueillir sans se croire pur, de renoncer à certaines puissances pour ne pas ruiner ce qui nous porte, de ralentir lorsque tout pousse à dévorer.
Courage aussi de nommer encore l’enfant, le vieillard, l’étranger, l’arbre, la rivière, non comme obstacles ou ressources, mais comme présences devant lesquelles notre liberté devient, par obligation, responsabilité.
Que la hauteur confiée ne soit pas loin du sol ; qu’elle demeure dans la manière de rompre le pain, de répondre à une fatigue, de laisser place à une voix, de planter un arbre dont nous ne mangerons peut-être pas les fruits, de transmettre une langue sans mépriser celle de l’autre, de faire de la maison non un enclos, mais un seuil.
Dans ces actes modestes, l’humanité cesse d’être une idée et redevient un corps partagé.
Ne laissons pas derrière nous une doctrine, mais une tenue de bonne famille : manière de se lever, de tenir la lampe, d’ouvrir la porte, de partager le pain, d’accompagner les seuils, de parler avec justice, d’habiter le vivant sans le trahir.
Que chacun y reconnaisse non un ordre venu d’en haut, mais un appel venu de ce qu’il porte de plus simple et de plus profond : ne pas renoncer au monde, ne pas abandonner l’autre, ne pas perdre la voix qui relie.
Et que le dernier mot ne soit pas victoire, mais fidélité : qu’en nous subsistent le matin qui revient sur les visages reclus, le peu qui sauve, la braise sous la cendre, la parole juste dans la nuit commune, le passage offert, le pain partagé, l’humus patient, les solidarités du vivant.
Que l’avenir nous soit une demeure moins indigne, un Nous assez vaste pour accueillir, assez humble pour apprendre, assez ferme pour protéger, assez chantant pour transmettre.
Voilà le vivant : complexité simple et simplicité complexe. Voilà la hauteur confiée. Voilà notre passage.
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Que cette Suite en neuf mouvements se referme sans se clore. Les neuf mouvements auront déplacé, repris, amplifié les mêmes matières — commencement, secours, veille, langue, seuil, pain, humus, vivant, communauté — afin que, par métamorphoses successives, une vision du monde se dégage : non abstraite, mais sensible ; non doctrinale, mais tenue par les images et par la cadence.
Ce qui commence dans le geste de se lever trouve son accomplissement dans le Nous ; ce qui paraît minuscule devient mesure de responsabilité ; ce qui brûle dans une lampe se prolonge dans la parole ; ce qui se rompt dans le pain s’élargit jusqu’au fleuve, à la terre, et qui sait, aux générations futures.
Ainsi la suite avance par reprises et variations, par glissements de sens, par alliances inattendues, par ces passages où une chose concrète devient signe, où une image devient pensée, où une pensée redevient chair.
Si une cohérence la gouverne, elle n’est pas celle d’un système fermé, mais celle d’une fidélité : fidélité au monde habité, aux seuils respectés, aux morts accompagnés, aux vivants reconnus, à la terre non possédée, à l’avenir non conquis, mais reçu.
Que le lecteur emporte donc moins une conclusion qu’une manière de tenir : une lampe basse dans la nuit commune, un pain rompu sans oubli du grain, une parole assez juste pour accueillir, une solidarité assez vaste pour ne pas s’arrêter au seul visage humain.
Voilà ce que cette Suite en neuf mouvements aura cherché à confier : non une victoire, mais une vigilance ; non une doctrine, mais un passage ; non une clôture, mais une manière d’habiter plus justement ce qui nous fut prêté., donné, offert.
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LEXIQUE
Fidélité : désigne ce qui demeure lorsque passent les circonstances, les modes et les épreuves. Elle est la persévérance d’une présence, d’une parole, d’un lien ou d’un engagement. Inscrite dans la durée, elle construit les êtres, relie les générations et transmet ce qui mérite de survivre. Ici, elle apparaît comme une manière d’habiter le monde sans trahir ce qui nous a été confié.
Humus : est la terre fertile faite de restes transformés. Dans le texte, il rappelle que la mort, la perte et le deuil peuvent préparer de nouveaux commencements.
Lampe confiée : représente la lumière que nous recevons des autres et qu’il nous revient de garder : soin, mémoire, présence, parole, tendresse et responsabilité.
Nous : écrit avec une majuscule, ne signifie pas une multitude fermée, mais une communauté ouverte, capable d’accueillir les différences sans les effacer.
Pain : n’est pas seulement nourriture ; il est l’image du partage, du travail invisible, de la table commune et d’une justice concrète.
Passage : indique que la vie n’est pas une possession fixe, mais une traversée. Tout passe par nous : la langue, le pain, l’amour, la mémoire, la terre, l’avenir.
Passant : n’est pas seulement celui qui traverse un lieu, mais celui qui reconnaît que la vie entière est passage. Le passant avance sans posséder le monde, portant ce qui lui a été confié — une lampe, un pain, une parole, une mémoire — afin de le transmettre plus loin. Il accepte sa condition de voyageur parmi les vivants et les morts, sachant que sa dignité ne réside pas dans la conquête, mais dans la manière d’accompagner, d’accueillir et de laisser place à d’autres. Être passant, c’est demeurer humble devant le mystère du monde et contribuer, par le peu qui sauve, à ouvrir un passage pour autrui.
Le peu qui sauve : désigne les petits gestes qui empêchent le monde de devenir inhumain : une main tendue, une assiette ajoutée, une parole juste, une présence fidèle.
Poussière promise : rappelle que tout être humain est fragile, mortel et attaché à la terre ; mais suggère aussi que cette fragilité n’est pas dépourvue de sens, puisqu’elle porte une promesse de passage et de destinée.
Seuil : est la limite symbolique entre deux états : entrer et sortir, perdre et recommencer, naître et mourir, être seul et être accueilli.
Veille/veiller : signifie demeurer attentif, prendre soin sans dominer, garder une lumière allumée pour quelqu’un ou pour quelque chose qui pourrait se perdre.
Vide (que nous creusons) : n’est pas manque ni absence. Il est l’espace volontairement dégagé en soi pour accueillir ce qui n’est pas soi. Il naît du renoncement à posséder, à remplir ou à dominer. Dans ce vide offert peuvent trouver place la parole d’autrui, l’étranger, l’inattendu et le vivant. Il est la condition de l’hospitalité, du passage et de la rencontre.
Le vivant : désigne tout ce qui vit et nous soutient : êtres humains, animaux, arbres, fleuves, sols, semences, générations futures. Ce n’est pas une idée abstraite, mais le réseau concret de la vie.
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Que le matin relève l’homme avec le monde
Que le peu garde vivante la demeure humaine
Que la lampe veille et que la braise se souvienne
Que la parole se lève contre la nuit commune
Que le seuil s’ouvre et que l’étranger agrandisse la maison
Que le pain, le monde et le langage soient une même table
Que l’humus recueille nos morts et prépare nos recommencements
Que le vivant nous apprenne les choses solidaires
Que le Nous porte plus haut ce qui nous fut confié
~
FIN
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Commentaires (2)
Jackie H il y a 1 mois
Responsabilité de (re)conjuguer l'humanité dans le respect de toutes ses diversités comme de celles de tout le vivant : vaste programme !
Noème Elhaz il y a 1 mois
Ajouté un "LEXIQUE", et précisé deux fois le mot "boulange", qui n'était pas fautif (je nommais la partie pour le tout), mais je suis revenu au sens exact du mot "boulange", dans les mouvements 2 et 6).
Ecirtap il y a 1 mois
Noème,
le neuvième acte est posé, l'œuvre est terminée; merci de l'avoir partagé, de nous l' avoir confiés.
Il ne me reste qu'a vous saluer ...
Noème Elhaz il y a 1 mois
Ajouté un "LEXIQUE", et précisé deux fois le mot "boulange", qui n'était pas fautif (je nommais la partie pour le tout), mais je suis revenu au sens exact du mot "boulange", dans les mouvements 2 et 6).
Ecirtap il y a 1 mois
Noème,
maintenant , s'il vous plait stop arrêtez de rajouter du contenu. Je n'arrive plus â suivre. Je plaisante bien sûr ... continuez c'est inspirant.
Merci de cet apport lexical que je devrais adjoindre à mes poèmes (on ne va pas tout expliquer non plus mais il me semble que nous sommes lu que par ceux qui font l'effort de nous comprendre)
Votre écriture est empreinte de mycelium ...