Chapitre 7 - L’élève et le Maître
Chapitre 7 - L’élève et le Maître
Une tente avait été dressée au milieu de la forêt. Juste devant, un feu de camp brûlait doucement, un nuage de fumée grise s’élevant au-dessus. Un homme était assis sur un coussin moelleux non loin, plaçant une bouilloire en métal sur le feu. Sa chevelure noire était parsemée de fils d’argent, tout comme sa barbe et sa moustache. Ses yeux émeraude fixèrent les flammes pendant quelques instants d’un air mélancolique, avant que son attention ne soit captée par un bruit dans les buissons. Ce fut un jeune homme qui en sortit, écumant de rage. Ses paumes laissaient s’échapper un filet de fumée, et son visage était crispé dans une grimace furibonde.
— Eh bien, Asaï, où étais-tu passé ? demanda le noiraud en le voyant arriver.
— J’en ai marre ! s’exclama l’intéressé en secouant la tête. Marre de cette crasse, de dormir dans une tente, de camper dans la nature ! Ce n’est pas digne de moi !
— Détends-toi, répondit calmement le plus âgé en adoptant un ton apaisant. Viens t’asseoir un instant et repose-toi.
— Si vous croyez que je n’ai que ça à faire, vous vous trompez, professeur ! gronda Asaï en le foudroyant du regard. Ça fait déjà une semaine qu’on moisit dans la nature, et nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir !
Son enseignant le regarda marcher de long en large pendant quelques secondes, ne sachant trop quoi dire pour essayer de l’apaiser. Il caressa d’une main sa barbe poivre et sel d’un air distrait, avant de finalement observer son élève avec une lueur amusée.
— Si tu le souhaites, jeune disciple, nous pouvons faire en sorte de rentabiliser ce voyage. Je peux t’apprendre quelques techniques en route.
— C’est vrai ? interrogea Asaï en se retournant brusquement pour le regarder, l’air beaucoup plus intéressé qu’avant.
— Bien sûr, mais pour cela, j’aimerais que tu reprennes ton calme, c’est très important dans ton apprentissage… Une tasse de thé ?
Le plus jeune hocha la tête, bien qu’un peu crispé. Il savait aussi pertinemment que son instructeur refuserait de lui enseigner la moindre technique s’il ne reprenait pas le contrôle de ses émotions. Il se résigna donc à s’asseoir au bord du feu quelques minutes pour méditer, la respiration profonde et les yeux fermés. Pour finalement soupirer, lassé d’entendre son propre souffle plus de dix secondes.
JE DÉTESTE LA MÉDITATION !!
À la Forteresse de Ravière
— Les Arcanes sont influencés par les émotions ! Gardez votre calme ! N’EST-CE PAS ROSENWALD ?!
L’intéressée manqua de lâcher un « mais tu vas la boucler ? », avant d’esquiver un assaut d’Abyss. Elle bloqua son coup de pied de son bras et attrapa sa cheville. De l’autre main, elle traça un signe dans les airs, dont les fils s’enroulèrent autour de son poignet. Elle s’apprêta à lui donner un coup de poing en guise de réponse, mais au lieu de juste l’éloigner d’elle, son Arcane explosa entre eux deux. La violence de la détonation et l’onde de choc les envoyèrent chacun vers un bout de la salle d’entraînement.
Abyss roula sur le sol en terre battue sur plusieurs mètres, son pantalon et son chemise se couvrant de poussière, et Daliah en fit de même de son côté. Adossés à un mur, Vallys et Lumenor étaient en train de superviser leur combat. Et le premier semblait à deux doigts de la rupture d’anévrisme, exaspéré par les capacités déplorables de certains de ses élèves.
— C’est vraiment pathétique, marmonna-t-il d’un air furieux. Absolument lamentable !
— Voyons mon ami, calme-toi, l’apaisa son collègue. Je suis certain qu’ils font de leur mieux.
Les deux adolescents se redressèrent sur les coudes en secouant la tête, encore sonnés par la petite détonation qui les avait éjectés. Daliah se releva sans être très stable sur ses pieds, et manqua de retomber en arrière. Maître Lumenor s’approcha d’elle pour la soutenir et l’aider à marcher sans se casser la figure de nouveau. Vallys partit à l’opposé pour relever son élève par le col, au niveau de la nuque. Il le hissa à sa hauteur et l’adolescent se contenta de pendre lamentablement.
— De leur mieux ? Tu plaisantes, j’espère ? À leur âge, j’avais un minimum de contrôle sur mes Arcanes… grommela-t-il d’un air amer. Rassemblement !
Les autres apprentis cessèrent immédiatement leur combat pour se regrouper au centre de la pièce. La jeune fille les rejoignit et retrouva dans la troupe Kessy, visiblement essoufflée. D’un seul regard, elles comprirent toutes les deux qu’elles allaient encore se prendre une engueulade de groupe.
— Bien, il est temps de vous rafraîchir un peu la mémoire à tous ! reprit Vallys d’une voix glaciale, comme un murmure menaçant pour les rappeler à l’ordre. Dans la voie que vous avez choisie, vous avez plusieurs options quant à votre avenir, mais il est certain que toutes vous mèneront à un même devoir : rendre service à la communauté. Normalement, lorsqu’on a intégré le groupe trois, il est possible de commencer à effectuer de petites missions pour aider les villages du coin. Mais manifestement, presque aucune des larves n’en a le niveau ici ! Sauf peut-être… vous…
Il leva son bras, avec lequel il tenait toujours Abyss qui, bien que réveillé, ne semblait pas vraiment pressé de retourner au sol. Et ses yeux dorés croisèrent ceux couleur glace de Vallys.
— Vous le pensez vraiment ? demanda le garçon d’un air incroyablement mielleux.
— Bien sûr, répondit l’enseignant avec un hochement de tête.
L’ombre d’un sourire apparut sur ses lèvres, avant qu’il ne se transforme en rictus diabolique. Et son élève regretta immédiatement de ne pas avoir remis pied à terre. L’Arcaniste, le tenant toujours par le col, le projeta contre le mur, heureusement rembourré, contre lequel il s’écrasa comme une poupée de chiffon.
— Encore faudrait-il que vous ayez un caractère moins insolent ! pesta l’adulte d’un air furieux. Vous êtes infernal !
Vallys semblait tellement bouillir de rage que Daliah croyait voir de la fumée sortir de ses oreilles. Lumenor sembla se faire la même remarque, et posa une main sur son épaule pour essayer de le calmer.
— Respire, conseilla-t-il avec un sourire un peu gêné. Je suis certain que nos élèves vont se donner à fond pour atteindre leurs objectifs.
— Mmh… c’est bien ce que nous allons voir, grommela le professeur avec mauvaise humeur. Reprenez l’entraînement, et soignez un peu vos Arcanes de défense. Allez ! Au travail !
Il se tourna ensuite vers Abyss, toujours étalé sur le sol comme une serpillère. Il se pencha au-dessus de lui pour le regarder dans les yeux.
— Quant à vous et à Rosenwald, vous venez avec moi, il faut qu’on parle…
Le garçon se releva sans grande motivation, et rejoignit Daliah qui arrivait d’une démarche légèrement boiteuse. Ils échangèrent un regard, se préparant à un remontage de bretelles dans les règles de l’art.
— Désolée, murmura l’apprentie en remuant à peine les lèvres.
— T’inquiète, répondit son camarade avec un sourire rassurant.
Lumenor et Vallys se regardèrent un instant, comme pour savoir lequel des deux allait prendre la parole. Le noiraud sembla sur le point de le faire, lorsque son collègue le devança pour parler à sa place.
— Abyss, je sais que tu n’es là que depuis une semaine, et que tu as encore un peu de mal à te faire à la vie ici…
— La vie, non, mais les entraînements physiques, quelle galère ! répliqua l’intéressé avec un rictus amusé.
— On ne vous a pas demandé votre avis, le sermonna froidement Vallys en croisant les bras sur son torse, s’adossant au mur.
— Désolé Maître.
— En fait, je voulais un peu te mettre au courant de nos recherches, reprit Lumenor en adoptant un ton paisible. Nous n’avons pas trouvé un quelconque indice sur ton identité ni sur de la potentielle famille que tu aurais. Est-ce que tu as pris le temps de réfléchir à si tu veux vivre ici définitivement ?
— J’y ai pensé, et honnêtement, l’ambiance me plaît bien, répondit Abyss avec chaleur. Si vous êtes d’accord, je resterais volontiers de manière permanente !
— Je le transmettrai à la Grande Conseillère, nul doute qu’elle t’acceptera avec joie, sourit l’Arcaniste avec un hochement de tête. As-tu pu trouver un nom de famille à ta convenance ? Nous en avons besoin pour les documents administratifs.
— Il m’a fallu un peu de temps, soupira l’apprenti en passant une main dans ses cheveux. Mais j’ai trouvé : Carnamen.
— Excellent, approuva Lumenor avec un sourire ravi. Dans ce cas, il faut que je vous annonce quelque chose à tous les deux.
Il prit une grande inspiration, comme s’il essayait de cacher sa fierté.
— D’ici une semaine ou deux, vous aurez la possibilité d’effectuer votre première mission !
— Déjà ? s’étonna Daliah avec un sursaut. Mais c’est vraiment tôt, et Abyss n’est là que depuis…
— Je t’arrête tout de suite, l’interrompit son enseignant avec un visage radieux. Vous en avez tous les deux la capacité !
À côté de lui, Vallys se racla bruyamment la gorge pour manifester son désaccord. L’adolescente sentit son esprit de contradiction reprendre le dessus. Le regard qu’elle lança au Maître était éloquent : « Ta gueule pauv’ con, je peux réussir n’importe quelle mission ! ».
— Enfin, la décision a été prise de vous mettre en binôme pour ces missions plutôt que de vous envoyer individuellement à divers endroits, reprit Lumenor. Premièrement, parce qu’effectivement, vous êtes encore assez jeunes, et il est préférable que vous ne soyez pas seuls pour l’instant. Et vous formez un duo plutôt équilibré. Abyss, tu es remarquable avec tes Arcanes, c’est très impressionnant pour ton âge. Et toi, Daliah, tu es assez polyvalente, et tu as une meilleure connaissance du pays et de ses coutumes. Mais rassurez-vous, vous n’aurez que des tâches simples à réaliser. Moi ou Maître Vallys, nous vous tiendrons au courant si une demande peut vous être attribuée. Vous pouvez retourner vous entraîner.
— Venez un peu par ici, jeune homme, intervint le noiraud en attrapant le tissu de l’épaule d’Abyss pour le traîner à l’écart.
Il semblait lui parler à voix basse et assez sérieusement. Lumenor et Daliah les observèrent quelques secondes avant que l’adulte ne se penche pour lui chuchoter à l’oreille.
— Honnêtement, cela me rassure de savoir que tu seras là pour veiller sur Abyss. J’ai entendu dire qu’il était un peu turbulent et pas toujours cordial, je compte sur toi pour… limiter les dégâts avec les gens qui vous demanderont des commissions.
Il lui fit une tape d’encouragement dans le dos avant de s’éloigner pour aller conseiller d’autres apprentis. La jeune fille le regarda partir, son visage se décomposant petit à petit. Avait-il seulement la moindre idée de ce qu’il lui demandait ?
Comment je suis censée gérer ce démon moi ?!
Si Daliah avait bien découvert une chose sur Abyss depuis son arrivée, c’était son côté « agent du chaos ». Un titre qu’il revendiquait lui-même. En sept jours, il s’était déjà battu deux fois avec d’autres adolescents du groupe trois, et une fois avec un jeune adulte du groupe quatre. Il faisait toujours en sorte de, selon lui, s’assurer du silence de ses victimes. Et pour le moment, aucun n’avait osé aller voir un Maître pour expliquer qu’ils s’étaient fait botter les fesses par un frêle ado de quinze ans. Mais la réputation de brute était déjà une rumeur largement répandue dans la Forteresse. La jeune fille lui avait aussi trouvé un côté lèche-bottes avec les Maîtres, probablement pour effacer les outrages de ses insolences éventuelles.
— On reprend là où on en était ? proposa le garçon lorsque Vallys le laissa partir.
— Qu’est-ce qu’il te voulait ? interrogea Daliah en regardant l’adulte s’éloigner pour aller lâcher quelques commentaires assassins à deux apprentis.
— Môssieur le Grand Seigneur n’était pas satisfait de mes déplacements de tout à l’heure, marmonna amèrement son interlocuteur en soupirant. Quel chieur…
— J’ai entendu ! lança la voix de son Maître dans son dos. Je suis peut-être un chieur, mais je ne suis pas sourd, petit écervelé !
Abyss poussa un soupir lassé, regrettant visiblement d’avoir parlé un peu trop fort. Cela faisait déjà une semaine qu’il subissait les entraînements physiques intenses de Vallys pour le remettre en forme. Il souffrait de courbatures partout et toute la journée. Et si leur tyrannique professeur ne lui infligeait aucune sanction dans l’immédiat, c’était probablement pour lui faire payer son insolence lors de leur prochaine session.
Une heure et demie plus tard, lorsque l’entraînement prit fin, il ne restait que dans la salle qu’une trentaine d’apprentis morts de fatigue étalés sur le sol, une puissante odeur de transpiration, une moiteur infernale dans l’air et deux Maîtres en pleine forme. Ceux-ci quittèrent la pièce en premier, ne semblant pas vouloir rester une seconde de plus dans la senteur infecte de la pièce.
Daliah ne trouvait même pas l’énergie de se lever pour aller prendre sa gourde. Heureusement pour elle, Kessy s’y attela et lui jeta la sienne. Elle en but une grande partie avant de se verser le reste sur le visage.
— Je déteste Vallys… grommela-t-elle avec aigreur. J’suis crevée et j’ai mal partout…
— Il m’a bien engueulé aujourd’hui ! soupira Priam en s’asseyant en tailleur, passant sa main sur son front pour en retirer la sueur. Heureusement que Maître Lumenor est venu me donner des conseils, j’ai failli déserter avant la fin de l’heure.
— Pareil, approuva Kessy avec un hochement de tête. Il était d’une sale humeur aujourd’hui, Maître Ronchon. Et puis franchement, il croit qu’en nous foutant la pression, on travaillera mieux ?
— Je ne vois pas pourquoi tout le monde le déteste, intervint Abyss en passant une serviette dans sa nuque. Moi, j’ai pas vraiment de problème avec lui.
Les trois autres le fixèrent avec scepticisme, comme si sa rencontre avec le mur lui avait retourné le cerveau.
— T’es pas un peu masochiste, par hasard ? interrogea la blonde en haussant un sourcil suspicieux.
— Nan, franchement, quand il m’envoie valser, on peut pas dire que je l’ai pas provoqué avant. Mais honnêtement, pendant mes entraînements, il est exigeant, mais pas non plus tout le temps rabaissant.
— C’est parce que tu es doué pour utiliser les Arcanes, intervint Daliah en se relevant, secouant sa queue-de-cheval humide. Il aime bien les apprentis comme toi. Bon, moi, je vous laisse, je file prendre une bonne douche !
— Ça marche, on se retrouve pour manger ! répondit Priam avec un sourire.
— J’y vais aussi, je pue la mort ! souffla Abyss en la rattrapant.
Ils quittèrent la salle d’entraînement ensemble, marchant tout d’abord en silence. Mais lorsqu’ils furent un peu éloignés des autres apprentis, le garçon reprit.
— C’est quoi exactement, les missions qu’ils veulent nous donner ? Tu as une idée ?
— Ce sont des requêtes de gens des environs. Ils viennent pour des petites commissions sans grande importance. En général, ce sont des fermiers débordés qui n’ont pas le temps de se rendre en ville et qui nous envoient chercher quelque chose pour eux, ce genre de truc.
— En gros, on fait juste des courses pour les autres ? s’étonna son interlocuteur avec une pointe de déception dans la voix.
— Ouais, c’est pas aussi excitant qu’on pourrait s’y attendre, pas vrai ? ricana la jeune fille avec amusement. Le seul point positif, c’est que tu peux parfois sécher certains cours si tu as une commission pour quelqu’un d’important. À partir du groupe 4, on peut faire de vraies missions un peu plus intéressantes.
— Comme quoi ?
— Je sais pas, je n’ai jamais pu en faire une. Il y a quelques mois, j’ai failli passer dans le groupe supérieur, mais un… accident avec Vallys a annulé la décision du conseil.
— Aaah, l’accident du toit qu’il a reçu sur la tête ? sourit Abyss avec malice. C’est de là que vient ton titre de catastrophe sur pattes ?
— Mouais… Bref, je me demande ce qu’on devra faire pour cette première mission…

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