Tell the truth

Tell The Truth

tell the truth

Pourquoi ce sont les jeunes qui ont raison et non pas leurs détracteurs. 

 
 
    « Vouloir la vérité c’est préférer l’Etre à tout, même sous une forme catastrophique, simplement par ce qu’il est ». Jean-Paul Sartre n’a évidemment pas en tête, lorsqu’il signe ce texte, la catastrophe à venir.  Pourtant, les grévistes du climat qui défilent au cri de « Tell the truth » (« Dire la vérité », ou bien « Dites la vérité ») pourraient invoquer cette idée. Mais nous pouvons également nous appuyer sur une longue tradition philosophique pour affirmer le caractère éthique de l’exigence de vérité.

Si le concept de vérité est sujet à débat, et il le restera aussi longtemps que durera la philosophie, la demande de vérité, en revanche - le droit de la rechercher et de la préférer à l’ignorance, à l’erreur et au mensonge - reste  impérieuse et difficilement négociable.  Qui n’a pas accès à la vérité - à « ce qui est » -  ne peut prendre des décisions éclairées ni assumer des choix qui ne lui sont pas pleinement imputables. Nous préférons tous - nous devions préférer en tout cas - que le médecin ne nous mente pas lorsqu’il sait déjà ce que nous ignorons encore, et que les élus ne nous cachent pas ce qui pourrait nous inquiéter, voire nous terrifier. Ceux qui savent ne doivent pas occulter ni édulcorer la vérité ; ils doivent aussi parallèlement agir en conséquence. C’est  le propre du bon gouvernement, selon Machiavel, que d’anticiper les catastrophes pour les prévenir, par exemple en construisons digues et canaux quand le temps est sec pour éviter les inondations. « Vouloir ignorer, poursuit Sartre, c’est mettre son sort entre les mains du hasard et faire comme si l’Etre non vu s’effondrait dans le Néant». Le climato-scepticisme, si virulent aujourd’hui, alimente ce « syndrome de l’autruche » savamment entretenu par tous ceux qui mettent toute leur énergie à maquiller  la vérité. 
 La catastrophe dont je parle est celle d’une dégradation - pour une part irréversible - de notre environnement en raison des activités humaines, plus  particulièrement depuis la révolution industrielle. Ce désastre - nommé désormais « écocide » - a été pressenti dès les années 70. Le rapport Meadows ainsi que les multiples mises en garde lancées par des intellectuels (Arne Næss, Hans Jonas, André Gorz, Edgar Morin etc. ) et des politiques (René Dumont, en ce qui concerne la France) laissaient planer peu de doutes déjà sur l’ampleur du bouleversement attendu. Mais dès les années 1980, une énorme machine de guerre a été mise en place  par les industriels extractivistes, appuyés par les  think tanks  conservateurs et les partis nationalistes du monde entier pour tenter de nier les faits en jetant la suspicion sur les études scientifiques. Des milliards de dollars ont été injectés par les firmes les plus polluantes, comme Monsanto ou Exxon Mobil, pour communiquer contre l’évidence et tenter d’occulter les rapports consensuels des chercheurs du monde entier, sollicités notamment par l’ONU. 
 
 «  il vaut beaucoup mieux se servir de ses propres yeux pour se conduire (… ) que non pas de les avoir fermés et suivre la conduite d'un autre » (Descartes). « Il est assez difficile de comprendre  comment il se peut faire que des gens qui ont de l'esprit, aiment mieux se servir de l'esprit des autres dans la recherche de la vérité » (Malebranche). Manifestement les jeunes préfèrent aujourd’hui  se servir de leurs propres yeux, qui leur révèlent directement par exemple qu’il y a de moins en moins d’insectes, d’oiseaux, de grenouilles, ainsi que de leur propre esprit qui leur signale que les  business angels  et les politiciens embarqués ne sont pas les mieux placés pour divulguer la vérité. Les infatigables gardiens du Temple - ce  fameux « système » qu’ils estiment menacé - rétorquent en utilisant deux types d’arguments auxquels il est urgent de  faire un sort.
 Premièrement, « les jeunes ne sont pas assez informés, instruits, mûrs  ou intelligents pour saisir tous les enjeux du changement climatique. Probablement de bonne foi, ils sont manipulés par des adultes servant les intérêts financiers de l’industrie du renouvelable ».
Deuxièmement, « la propagation de mauvaises nouvelles est désespérante ». (« Les collapsologues apocalyptiques paniquent la jeunesse. Si @AurelienBarrau et les autres continuent à tenir ce discours de fin du monde, des gamins vont se flinguer. C’est criminel. Il faut aborder rationnellement la question environnementale », Laurent Alexandre, 10 mai 2019). 

 
  Pour ce qui concerne le premier point, je ferai remarquer que l’on peut avoir à dix-huit ans autant de génie ou de clairvoyance qu’un vieux technocrate - je pense à La Boétie, Evariste Gallois ou encore Rimbaud. Plus banalement, lorsqu’il s’agit de se prononcer sur ce que l’on juge bon et désirable, n’importe quel adolescent est en mesure de le faire, à condition qu'il consulte autour de lui les adultes impartiaux et écarte a priori la rhétorique flatteuse des politiciens populistes (Trump et Bolsonaro), des technocrates transhumanistes et de leurs armées de communicants rémunérés. En ce qui concerne  le risque de suicide collectif, l’argument ne tient pas la route. Les jeunes activistes du climat ne sont pas désespérés :  Ils sont enragés, ce qui est bien différent ! Sartre relève qu’une personne lucide face à l’adversité exclut non pas l’action, mais le fatalisme et la résignation (il parle de  « dureté optimiste »). 
  Le philosophe souligne au contraire l’angoissante mais indéfectible responsabilité des hommes :  «  L'existentialiste, quand il décrit un  lâche, dit que ce lâche est responsable de sa lâcheté » (L'existentialisme est un humanisme). Il radicalise  encore son propos : « Quand nous disons que l'homme se choisit, nous entendons que chacun d'entre nous se choisit. Mais par là nous voulons dire aussi qu'en se choisissant il choisit tous les hommes ». Jeunes et moins jeunes auront de toute façon toujours raison de se battre pour la vérité car « La volonté d'ignorer la vérité se tourne nécessairement en négation qu'il y ait une vérité »  (Vérité et existence, op.cit.).  
 
L’attachement à la vérité et le parti-pris de la liberté - qui ouvrent la possibilité d’assumer nos choix en connaissance de cause - sont indissociables. Il est donc naturel que tout ce que la planète compte de savants incorruptibles,  d’intellectuels et de chercheurs humanistes (cf Fred Vargas) et de philosophes attentifs apportent leur soutien au mouvement des jeunes pour le climat.

 Laurence Hansen-Löve 
 

 Laurence Hansen-Löve, professeure de philosophie, est membre du collectif « Enseignants Pour La Planète ». Elle est l’auteure de Simplement humains. Mieux vaut préserver l’humanité que l’améliorer (Editions de l’Aube, 2019).

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