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L'étrangère 1/9
Fiction
Drame
calendar Publié le 27 mars 2023
calendar Mis à jour le 9 juil. 2026
time 14 min
Tous publics

L'étrangère 1/9

La nuit s’étendait sur l’île, comme un rideau en velours, quand la femme franchit la porte de l’auberge. Angelo se demandait s’il n’était pas grand temps de fermer les volets et de partir se coucher. C’était une des ces nuits de chaleur moite, où les moustiques semblaient avoir été envoyés par le ciel afin d’empêcher que la Lagune soit infestée par la nuisance humaine.

Elle était rentrée dans l’Auberge comme si c’était chez elle et s’était assise à une table. Angelo était au comptoir, le visage de l’étrangère lui avait paru familier. Elle l’avait regardé et elle lui avait souri, sans ostentation. Un sourire calme, confiant. Il ne sait pas dire la raison, mais sa présence impromptue, en pleine nuit, dans son auberge, le rassure. Comme si quelque chose qui avait été perdu depuis longtemps, lui avait été remis entre les mains. Il s’approche et il lui demande si elle souhaite manger quelque chose, louer une chambre pour la nuitée, ou tout simplement s’abriter, se reposer jusqu’à qu’il fasse matin et que le premier bateau puisse la conduire ailleurs. Parfois il lui arrivait que des voyageurs n’aient pas de quoi payer une chambre. Il n’avait aucun problème à leur laisser passer la nuit dans le patio semi-couvert où il n’y avait rien d’autre qu’une chaise longue et quelques fauteuil en vannerie, le tout était assez confortable pour y traîner jusqu'au matin et assez vieux pour ne pas attirer les convoitises des voleurs. Angelo était un homme de cœur. Il aimait aider les gens, il le faisait dès qu’il le pouvait. Elle le regarde et elle lui dit: "Je prends une chambre pour cette année, si vous en avez une de disponible". Il est interloqué, personne ne lui avait jamais demandé de passer plus d’une semaine dans son auberge. L’étonnement ne dure qu’un instant. Le temps qu’elle lève son regard sur lui, sans bouger, sans rien dire d’autre. Elle ne semble même pas attendre une réponse. Juste elle le regarde. Puis elle pose la tête contre le mur et elle ferme les yeux. Il est saisi par un sentiment de tendresse. Comme une vague qui le submerge. La tendresse. Il en est surpris. Ce sentiment n’appartenait plus à son univers depuis sa première jeunesse, quand il pouvait rester des heures à jouer avec un poussin, caresser un lapin, embrasser sur un tas de foin la fille des voisins. La fin de la tendresse avait été le jour où il avait découvert le lien entre les poussins, les lapins et les plats de fêtes de certains dimanches et entre la fille aux jolies tresses et le repas de fête du fils d’un notable du coin. A la fin d’une époque, après tant de batailles, endurci plus par le vide d’humanité qui s'était dévoilé devant ses yeux, que par toutes les affres de la guerre, il éprouve immédiatement pour cette femme inconnue, avec la tête posé contre le mur de son auberge ce sentiment qu’il avait complètement oublié: la tendresse. Et même s’il n’est pas sûr qu’elle puisse payer une chambre, vu que tout son bagage tenait dans un paquetage militaire posé à ses pieds, il décide de la loger. Il se dit que cette chambre il va la lui laisser de toute manière, qu’ils trouveront un moyen de s’arranger par la suite. Il est heureux à l’idée qu’elle puisse rester sous son toit pendant un an. Il ne sait pas pourquoi il n’a aucune idée de qui elle est, ni d’où elle vient, il n’arrive même pas à déterminer sa nationalité à partir de son accent, mais elle lui plaît d’emblée. Son visage lui plait et aussi son corps. La regarder lui provoque un désir instantané qui se répand dans les muscles de son bassin jusqu’à ses cuisses. Quand elle rouvre les yeux, il lui fait signe de le suivre à l’étage et il lui présente la chambre que lui semble plus confortable, en se demandant ce qu’elle pourrait penser d’une pièce, certes vaste, mais meublée pour des gens de passage, conçue pour des très brefs séjours. Elle parcourt l’endroit du regard, sans bouger du pas de la porte, sans entrer pour vérifier quoi que ce soit, ni le confort du lit, ni les espaces de rangement, ni le cabinet de toilette, ni le bon état de la pièce, elle observe au juste l’arbre qu’on voyait par la fenêtre. Et elle sourit. Enfin elle pose le sac à paquetage militaire par terre et le pousse du pied à l’intérieur. Avec ce geste, à l’allure irrévocable, elle lui signifie que la chambre était pour elle.

— Vous voulez vraiment rester ici pour toute une année?

— Oui…

— Vous connaissez bien cette île?

— Non, c’est la première fois que j’y mets les pieds.

— Une année, c'est beaucoup de temps.

— C’est ce qu’il me faut, du temps, j’ai besoin de temps pour me souvenir…

— Vous souvenir de quoi !? ... Les étrangers qui viennent ici, en général, viennent pour oublier

— Moi, je ne peux pas le faire, je ne veux pas le faire car il y a des choses que je suis la seule au monde à connaître désormais. Les autres sont morts. Je veux ramener à l’existence un monde...un...un monde entier. Je suis ici pour me souvenir. De tout.


Se souvenir de tout.Ramener à l’existence un monde entier... Pour ce que cela pourrait vouloir dire. Pourtant la façon dans laquelle elle l’affirme fait en sorte qu’il y croit au fait que cette femme peut vraiment le faire.

— Votre mari viendra vous rejoindre?

— Non. Je suis une femme seule.

Pour la première fois dans sa vie Angelo associe le mot solitude non pas au manque mais à un sentiment de plénitude.

Elle avait quelques chose dans le regard, elle avait une telle intensité dans sa manière de parler, qu’elle donnait l’impression d’être parfaitement remplie de l’univers qu’elle portait en elle. Angelo était un homme seul, mais il n’avait jamais osé se déclarer comme tel, jusqu’au moment précis où cette femme s’était affichée ainsi au milieu de la pièce. Il n’avait aucun problème à assumer sa situation d’homme non marié. Mais en la drapant des sous entendus de conquêtes censées remplir ses nuits, à défaut de combler ses jours.

Grâce à un physique avantageux et un sourire charmeur, dans sa jeunesse était passé d’un amour à l’autre sans jamais songer au vide entre un amour et celui qu’allait suivre comme à la solitude d’un homme. Puis, après la guerre, “l’amour” était devenu payant. Il ne s’était pas posé trop de questions, vu qu’on paie tout dans le bas monde: la nourriture, des habits, une paire de chaussures, un abri. Jusqu’à quand l’étrangère était rentrée dans l’auberge. Ce soir là, en regardant cette inconnue qui s’était déclarée seule avec une force, une décision, une fierté qu’il n’avait jamais entendu avant, même pas auprès des hommes les plus libres et durcis, Angelo avait compris qu’il l’était, seul. Et depuis toujours. Il en avait pris conscience sans étonnement, mais avec la douleur de qui se voit démasqué non pas face aux autres, mais face à soi-même. Puis un plaisir vertigineux s’empare de lui à ce simple constat: cette femme allait partager pendant une année son toit. Une intimité allait se créer, forcément. Tout espoir était permis. Même s’il ne savait absolument pas de quelle espoir s’agissait il se sent tout de suite mieux. Un peu comme quand, dans le maquis, pendant la guerre, il s’apercevait qu’il y avait un passage là où le chemin semblait impraticable.

Il entends la femme demander poliment:

—On peut parler demain de comment régler la chambre?…

Angelo répond un oui, bien sûr , puis il referme doucement la porte derrière lui avec la nette sensation que cette femme seule, avec qui il allait partager son toit d’homme seul était la meilleure chose que lui était arrivée depuis qu’il avait ouvert cette auberge, peut être depuis qu’il était venu au monde. Il ne sait pas dire pourquoi mais le fait qu’elle avait accepté la chambre à l’année sans rien demander, rien vérifier, qu’elle avait choisi ce lieu et non pas un autre avec tant d’assurance, lui donne un étrange sentiment d’accomplissement, il a l’impression d’avoir attendu ce moment tout le long de sa vie.


[...]

Anna était dans son auberge depuis moins qu'une semaine, mais Angelo avait l'impression que toute la vie de sa locande s'était réglée, de manière presque automatique, autour d'elle. Elle ne passait que quelques heure par jour dans la salle commune, installée à une petite table, entre la fenêtre et la cheminée. Elle écrivait des longues pages sur un cahier presque dejà completement rempli. Ses clients se montraient très curieux. Un d'eux, quelques jours avant, avait regardé derrière son épaule et remarqué une écriture en caractères orientaux. Personne n'aurait su dire lesquels, mais visiblement elle connaissait parfaitement la langue car elle écrivait très vite, pourtant son accent était décidément européen. La pièce avait une bien meilleure allure, depuis que Angelo avait consacré un après-midi à se prendre soin du chêne des meubles. Il y pensait très souvent, à cette phrase prononcée le jour après son arrivée dans les lieux: elle lui avait fait observer la nécessité de mieux cirer le bois des tables pour faciliter l'entretien de la salle après la fermeture de l'auberge. La "demi-heure de repos supplémentaire pour le patron", que cette inconnue avait décidé de lui octroyer d'un ton à la fois doux et décidé, lui avait donné une sensation d’affection, de chaleur, d'intimité. Cela lui avait fait monter une vague de désir très intense, qui s'était répandu dans les muscles de son bassin jusqu’à ses cuisses dès qu'elle lui avait fait cette étrange remarque, devant tous ses clients. Les habitués s'étaient posé toutes sortes de questions. Ses allures de grand dame, même si elle était vêtue d’habits courants, les caractères étranges de son cahier intriguaient tout le monde, tout comme sa manière d’interpeller Angelo et la façon naturelle avec laquelle il avait accueilli ses remarques, sur sa manière de gérer les lieux. Personne ne lui parlait ainsi, avec tant d’assurance, tant de calme, tant d’autorité, tant de familiarité dans cette auberge qu’était son propre royaume et sur lequel régnait en souvrain absolu, au point de refuser même de planter un clou, ou se défaire d’une vieille poutre, s’il n’avait pas décidé par lui même de l'évidente nécessité de le faire.

Une fois que Anna était remontée dans sa chambre, Angelo était sorti fumer dans la cour.. Il aspire des longues bouffées, avec plaisir. Il pense à l’année à venir, à tous les moments qu’il pourra partager avec elle. Quand il rentre dans la pièce commune tout le monde se tait subitement. Il comprend de ce silence qu’ils étaient en train de parler de lui et d’Anna. Il ne dit rien pour confirmer face à eux le lien étrange qui s’était créé d’emblée avec elle, ni pour le minimiser. Il en est fier. Il pense au juste que c’est la première fois de sa vie qu’il n’a pas la moindre idée de comment approcher une femme et au même temps, c’est la première fois dans sa vie qu’il a le sentiment d’en avoir une, de femme. Une femme vraiment à lui.


L'Aubergiste, 2019, inédit

p. 1-3

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