En Ligne...
En Ligne...
En Ligne…
Il était déjà lassé d’être l’éternel bon pote. Lassé d’être celui à qui on peut tout confier.
Celui qui sourit discrètement et ne demande jamais rien.
À seize ans, Mickaël regardait le monde comme s’il en attendait quelque chose d’inaccessible pour lui.
Il attendait qu’un regard s’attarde un peu plus longtemps que les autres.
Un regard qui s’intéresse à ce qu’il était simplement.
Il était souvent invité dans les soirées de ses amis. Par habitude, il acceptait.
Il les passait dans l’arrière-salle. Nul ne s’en étonnait.
Au passage, on lui parlait facilement. On riait avec lui, ici comme ailleurs.
Il écoutait les histoires qu’on ne pouvait confier à personne d’autre.
Il ouvrait les bouteilles, cherchait un briquet et dépannait même d’un préservatif si besoin.
Un soir, une fille posa la main sur son bras.
— Tu sais quoi ? T’es parfait, toi, mais t’es trop gentil…
Elle lui déposa un baiser appuyé sur la joue.
Puis retourna côté décibels et spotlights.
Il la regarda, hypnotisé par le déhanché de son bassin.
Elle se colla langoureusement à un autre et son rire changea.
Plus libre et plus chaud.
Il resta là, de longues minutes.
Triturant nerveusement le tire-bouchon dans sa main.
ꟷ ꟷ ꟷ
Plus tard, seul sur son lit, Mickaël revoyait sans cesse la scène.
Ce « T’es trop gentil » tournait dans sa tête.
Comme s’il cherchait à s’accrocher à lui.
La nuit passa sur lui, taraudé par la certitude tenace d’être à part.
Les jours et les mois suivants, il observa davantage les autres garçons.
Leur manière de ne pas attendre ce qui semblait, naturellement, leur être dû.
Cette façon d’entrer quelque part comme si l’espace leur appartenait déjà.
Mickaël apprit à faire pareil. Ou du moins essaya. En vain…
Cette étiquette de bon pote trop gentil ressortait toujours. Indécollable.
Les années se succédèrent ainsi. Jusqu’à une rencontre.
Celle qui allait tout changer.
Mickaël avait vingt ans déjà.
Il avait pris l’habitude de se réfugier dans ce café, presque vide en fin d’après-midi.
Rolland, le patron l’accueillait toujours jovialement.
— Bonjour Micka, la forme aujourd’hui ?
— Comme d’habitude, un cappuccino bien crémeux ?
— Oui, s’il vous plaît, merci, Rolland.
Mickaël s’asseyait toujours à la même table, en fond de salle.
Mais ce jour-là, une femme y était déjà installée.
Il hésita, puis alla s’asseoir à la table juste en face.
Elle leva les yeux de son journal et le regarda.
Pas un regard furtif. Un regard posé, assumé.
Un sourire calculé étirait ses lèvres.
— Bonjour jeune homme.
Mickaël sentit sa gorge se serrer et balbutia comme un enfant.
— Bonjour Madame.
Rolland déposa le Cappuccino devant Mickaël, accompagné d’un clin d’œil discret.
Il ne comprit pas.
La femme avait repris sa lecture.
Mais régulièrement ses yeux revenaient vers Mickaël.
Il le sentait, mais il ne savait pas comment réagir.
Comment maîtriser cette chaleur qui l’envahissait.
Elle portait un tailleur très chic.
Une femme visiblement bien plus âgée que lui. D’une beauté raffinée et encore désirable.
Les yeux de Mickaël étaient accrochés, aussi discrètement que possible, à l’ouverture du chemisier qui laissait apparaitre le sillon de sa poitrine.
Puis, elle se leva et adressa un sourire à Mickaël. Presque comme une invitation.
— À bientôt jeune homme.
Il resta muet, hypnotisé par les jambes fuselées à peine cachées par un voilage transparent.
Pour la première fois, il eut la sensation d’être regardé différemment. D’être choisi.
Mickaël rejoignit le comptoir. Rolland l’attendait l’œil malicieux.
— Tu as tapé dans l’œil de madame, sacré Micka !
— Tiens, elle m’a donné ça pour toi.
Il prit la carte tendue. Au dos était écrit :
« Au plaisir de vous revoir rapidement, jeune homme… Michèle ».
Le soir même, Mickaël relut la carte plusieurs fois.
Cette femme ne demandait rien, elle affirmait.
ꟷ ꟷ ꟷ
Le lendemain, il retourna au café. Plus tôt que d’habitude.
Elle était déjà là. Même table au fond. Même posture.
Comme si rien n’avait été fait par hasard. Elle leva les yeux.
Elle lui semblait encore plus désirable que la veille.
— Vous avez reçu ma carte. Parfait.
Il hésita.
— Je passais dans le coin.
Elle replia lentement son journal, le regard brillant.
— Asseyez-vous.
Pas une invitation. Plutôt une sommation.
Il obéit.
Au début, elle posa des questions simples. Ce qu’il faisait. Ce qu’il lisait.
Ce qu’il pensait. Elle écoutait attentivement. Très attentivement.
Puis, au détour d’une phrase :
— Vous cherchez à plaire.
Mickaël s’arrêta, dans un mouvement de repli.
— Pardon ?
— Ça s’entend dans vos propos trop lisses de gentil garçon.
Elle sourit doucement.
— Détendez-vous.
Il sentit ses muscles se relâcher malgré lui.
Elle parlait bas. Lentement.
Comme si chaque mot était choisi pour pénétrer quelque part en lui.
Quand il riait trop vite, elle inclinait légèrement la tête.
— Ne vous justifiez pas autant.
Il corrigeait.
Quand il parlait de ses hésitations, elle murmurait :
— Vous avez besoin qu’on vous valide.
La phrase resta suspendue. Il voulut contredire. Elle changea de sujet.
Les jours suivants, elle décida des heures.
— Demain, 18 h.
Il venait.
Parfois elle annulait au dernier moment.
— Ce sera pour une autre fois. Pensait-il.
Sur l’instant, Mickaël ressentait un creux. Puis un soulagement quand elle revenait.
— Vous voyez, vous tenez. Vous progressez.
Il ne savait pas exactement vers quoi. Mais il avait l’impression d’avancer.
ꟷ ꟷ ꟷ
Quelque temps plus tard, elle l’invita dans un lieu cozy. Entre alcôve et boudoir.
Lumière basse. Tout semblait choisi, à sa place.
— Enlevez votre veste.
Il obéit. Elle s’approcha sans hâte.
Ses doigts glissèrent le long de son torse, s’arrêtèrent, remontèrent vers sa nuque.
— Vous tremblez encore.
Ce n’était pas une moquerie. Plutôt un constat clinique.
Elle l’embrassa. Lentement. Précisément.
Il voulut répondre avec la même intensité.
Elle posa deux doigts sur sa bouche.
— Regardez-moi.
Il soutint son regard.
Elle le détaillait comme on observe un nouvel objet convoité.
Sa main guida la sienne.
Puis il la retira.
— Pas comme ça.
Il tenta d’ajuster.
Elle immobilisa ses poignets d’un geste simple.
Pas brusque. Assuré.
— Laissez-moi faire.
Il se laissa faire. Il désirait son corps.
Mais plus encore, il désirait son approbation.
Chaque fois qu’il croyait trouver le rythme, elle s’échappait.
Chaque fois qu’il pensait diriger, elle reprenait.
Il n’était plus certain de participer. Il avait l’impression d’être piloté.
Quand elle décida, tout s’arrêta.
Allongée, les yeux ouverts. Elle resta silencieuse un moment.
— Vous progressez, dit-elle enfin.
Mais vous cherchez encore à être validé.
Il sentit la phrase le pénétrer profondément. Il voulut parler.
Elle se leva déjà. Enfila sa robe. Sans se presser
— N’oubliez pas… ne vous attachez pas à ce que vous ne maîtrisez pas.
Elle lui adressa un sourire léger, comme une invitation à quitter le lieu.
— À bientôt jeune homme.
Le lendemain au café, il attendit. Le surlendemain aussi.
Puis le silence devint le seul écho à ses attentes.
Pas d’explication. Pas de rupture. Juste l’absence.
C’est là que le vide se rouvrit. Un vide différent de celui de l’adolescence.
Moins plaintif, plus froid.
Mickaël repensait à ses gestes retenus. À son regard évalué.
À cette sensation d’avoir été façonné. Peut-être utilisé.
Il comprit alors quelque chose qu’il n’avait jamais formulé :
Attendre, c’est offrir le pouvoir.
Elle l’avait tenu par l’attente. Par ce besoin de croire. De se croire enfin choisi.
Il observa son téléphone. Il observa surtout sa propre impatience.
Et pour la première fois, il décida d’inverser. Ne plus attendre d’être choisi.
Et choisir.
ꟷ ꟷ ꟷ
Les mois suivants furent méthodiques. Salle de sport à l’aube.
Pour sculpter son corps à force de répétitions.
Il observait son reflet dans le miroir des vestiaires.
Il étudiait la ligne de ses épaules. La tension de son torse.
Il comprit que le corps pouvait devenir un argument.
Le soir même, il créa un profil sur plusieurs sites bien connus.
Pas sous son prénom. Un autre. Plus sec. Plus assuré.
Il choisit ses photos avec méthode.
Un regard légèrement en biais. Un demi-sourire. Jamais frontal.
Il écrivit peu. Quelques phrases courtes.
Rien de suppliant. Rien qui demande.
Il relut. Supprima. Ajusta.
— Je choisis. Je ne poursuis pas.
Il savait désormais qu’il fallait laisser de l’espace. Laisser l’autre deviner.
Les premiers messages arrivèrent vite. Il ne répondit pas immédiatement.
Il attendit. Une heure. Parfois deux.
Il observait l’indication « en ligne » s’allumer et s’éteindre.
Il découvrit un plaisir nouveau. Pas celui du désir. Celui de la maîtrise.
Les messages se multiplièrent. Des prénoms, des photos, des attentes.
Mickaël avait retenu le mécanisme. Il testait. Ça fonctionnait.
Toujours suivant le même schéma.
Une réponse tardive. Un compliment rare. Une absence calculée.
Il observait les effets.
Une femme écrivait plus souvent.
Une autre se dévoilait plus vite. Une troisième s’inquiétait.
Il maîtrisait l’art de ralentir au bon moment. À disparaître légèrement.
À revenir quand l’autre vacillait.
Il n’appelait pas ça manipuler.
Il appelait ça comprendre le pouvoir d’être choisi.
D’être désiré.
Mickaël n’attendait plus. On l’attendait.
ꟷ ꟷ ꟷ
Jusqu’à Jennifer.
Elle n’arriva pas comme les autres.
Elle écrivait différemment. Moins séduisante. Plus présente sans impatience.
Elle lui racontait sa journée. Ses doutes. Ses souvenirs.
Comme à un bon vieux pote.
Quelque chose troublait légèrement Mickaël.
Il répondit d’abord comme aux autres. Puis il ralentit.
Jennifer resta.
Elle semblait maîtriser comme lui, le pouvoir de l’attente.
Elle ne surjouait pas le manque.
Elle ne tentait pas d’impressionner.
Pourtant, un soir, elle lui écrivit :
— Je crois que je m’attache à toi.
Il lut le message. Il ne répondit pas tout de suite.
Entre trouble et maîtrise, il laissa passer la nuit.
Le lendemain, il répondit brièvement. Pas froidement. Pas tendrement.
Juste assez pour maintenir l’échange avant de couper.
Un soir, elle écrivit :
— Reste.
Il était 3 h 17.
Il vit l’heure. Il vit le mot.
Il posa le téléphone sur la table.
Comme souvent, il attendit le lendemain pour répondre.
Elle écrivit encore.
Moins, puis plus du tout.
Et puis, un message arriva. Le numéro de Jennifer s’affichait.
Quelques mots maladroits. Il les relut plusieurs fois.
Ce n’était pas elle, mais l’un de ses amis.
Il lui annonçait sa mort :
« Elle allait mal ces derniers temps ».
Mickaël ne ressentit rien d’immédiat.
Puis, très lentement, une image s’imposa :
3 h 17.
Il savait qu’il avait laissé quelqu’un attendre.
Peut-être trop.
Mais il ne se voyait pas coupable.
C’était elle qui s’était trop investie. Pas lui.
Il rangea son téléphone. Mais l’heure, elle, resta.
ꟷ ꟷ ꟷ
Le temps passa sans bruit.
Les applications changeaient d’apparence. Les profils aussi.
Mais la maîtrise était revenue.
Puis, un soir un profil interpella davantage Mickaël.
Cette femme se prénommait :
Jennifer. Elle aussi.
Ils échangèrent longtemps. Sans chercher à se voir.
Était-ce le prénom ?
Elle semblait ne rien attendre. Toujours là au bon moment.
Toujours disponible. Toujours attentive.
Et ses questions tombaient juste, comme si elle savait déjà.
Mickaël se surprit à attendre ces messages.
Les images de lui et Michèle lui revenaient en Boomerang.
Le jour où elle proposa enfin de le rencontrer, il accepta sans réfléchir.
Il passa la matinée à attendre. Sans savoir à quoi s’attendre exactement.
Il regarda plusieurs fois l’heure. Rangea nerveusement son meublé.
Déplaça une chaise avant de la remettre à la même place.
Quand on frappa, son cœur cogna fort.
— Mickaël ?
La voix était familière. C’était elle.
Il ouvrit la porte.
La femme qui se tenait là n’était pas celle qu’il imaginait.
Jolie, mais plus âgée que sur ses photos.
— Je… vous cherchez quelqu’un ?
— Oui, toi, Mickaël.
Elle entra et observa la pièce.
— Tu vis ici maintenant ?
Il sentit un malaise diffus l’envahir.
— Vous n’êtes pas…
— Jennifer. Celle que tu attendais ?
Elle se tut et l’observa longtemps.
— Tu te souviens de Jennifer ? L’autre…
Tout s’embrouillait dans la tête de Mickaël.
Un « oui » bafouillé sorti de sa bouche.
Elle inspira doucement.
— Jennifer était ma fille.
Suivi d’un silence pesant, celui-là.
— Elle a attendu une réponse à son message de 3 h 17.
Il ne savait pas définir ce qu’il ressentait.
Mickaël resta muet, incapable de la regarder en face. Mais il comprit.
Elle compléta.
— Je voulais que tu comprennes ce que c’est… attendre quelqu’un qui décide.
— Ne l’oublie jamais.
Elle ne resta pas davantage.
Il resta seul un moment. Face à lui-même.
ꟷ ꟷ ꟷ
Dehors, la nuit commençait à tomber.
Mickaël effaça tout. Comme on fait, un reset total.
Profils, messages, photos.
Les jours suivants, le silence établi était étrange. Devenant trop vaste.
Il finit par rouvrir une application, presque machinalement.
Créa un nouveau profil. Lui ressemblant davantage.
Un message arriva assez rapidement.
Il le lut. Et regarda l’heure. 3 h 17.
Il jeta le téléphone sur le lit et s’allongea.
Quelque chose en lui allait et venait. Quelque chose qui semblait résister.
Dehors, les immeubles s’allumaient les uns après les autres.
La ville et la vie continuaient sans hésiter.
Mickaël reprit son téléphone. Le garda dans la main.
Son pouce alla vers le clavier.
Il tapa un mot. L’effaça.
Il ne savait pas encore s’il allait répondre.
La nuit, elle, n’hésitait jamais.
Elle était en ligne.
PascalN ©
« Chroniques d’un pas de côté »
Notice :
Pascal Nicod alias "PascalN" est l'auteur et seul proriétaire de ce texte "humanuscrit"
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Jackie H il y a 31 minutes
Deux réflexions sur ce très beau texte 🙂
1) Le Pouvoir de l'Attente. Une chose que les sociétés traditionnelles connaissaient, et connaissent encore, très bien – mais que notre Ici et Maintenant impatient, adepte du consommer-jeter, ne comprend plus du tout.
2) Le Pouvoir des Signes. Cela me rappelle la Tereza de Milan Kundera dans "L'Insoutenable légèreté de l'être" : certains éléments, comme ce 3h17 dans votre récit, ne nous guident à la manière des signes que parce qu'ils font écho à quelque chose dans notre vie, à des événements qui nous ont marqués d'une façon particulière. Pour un autre que Mickaël, 3h17 ne serait pas un moment spécial, parce qu'il ne lui rappellerait rien dans son existence.
Très maîtrisé, le récit 👍🏻