L'homme qui n'était plus seul
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L'homme Qui N'était Plus Seul

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C'est l'histoire d'un homme seul. Marc avait été un bon travailleur, très apprécié par sa hiérarchie. À l'aise uniquement dans la tâche qui lui avait été confiée (essentiellement, il vérifiait la justesse des informations sur des étiquettes), il ne risquait pas de troubler l'entreprise. Il était assidu et ponctuel. Il parlait peu et riait peu pendant les pauses. Jamais lors de ses heures d'opération. Il ne s'était jamais plaint à son supérieur. Savait-il qu'il aurait pu lui dire que la cadence des vérifications avait augmenté ? Qu'il sentait son coeur battre dans ses tempes et ses mollets ? Que ni son salaire ni son temps de travail réglementaire n'avaient augmenté ? Mais même s'il avait su qu'il pouvait lui dire tout cela, l'aurait-il fait ? Il était fidèle au poste. Il n'avait jamais critiqué l'entreprise, ni un collègue. Il ne voyait jamais personne d'ici hors de ses heures de travail. Certains se demandaient, mais qui était-il ? Puis, ceux-là passaient à autre chose, ils pensaient à quelque chose de plus intéressant. Car c'était juste Marc, Marc du service contrôle qualité et destination. 

Pourtant Marc avait été amoureux. Il allait la voir le matin, très tôt, avant de rejoindre l'entrepôt. Impossible de se voir à un autre moment. Il faisait encore nuit lorsqu'il retrouvait après une longue marche dans la ville, sa bien-aimée. Chaque matin, obstinément, il amenait des fleurs achetées la veille, et en variait les couleurs. Lundi, rouges, mardi, jaunes, mercredi, blanches... Chaque matin, il portait lui aussi des couleurs différentes. Lundi, chemise mauve et motifs blancs, mardi, chemise crème et marron, mercredi, chemise blanche et pois bleus...  À partir du moment où elle fit de lui son amant, le bonheur de Marc sembla ne jamais s'éteindre. Il était heureux le soir, en rentrant du travail, car il préparait sans tarder son rendez-vous matinal. Il humidifiait les fleurs, repassait sa chemise. Il se couchait tôt en pensant à toutes ces choses qu'il pourra lui dire. Il se levait d'excitation et tremblait presque de joie en sonnant chez sa belle. Il était seul dans la rue encore déserte. En entrant chez elle il sombrait dans un monde d'où il ne sortirait qu'une heure et demie plus tard. Et la trace de cet insondable bonheur fugitif lui collait à la peau pendant des heures. Elle le poursuivait comme un parfum partout où il allait. Mais au milieu de l'après-midi sa journée prenait un tournant radical : une fois les saveurs de l'ivresse perdues, il ne restait que l'impatience d'être délivré de sa corvée, qu'il achevait pourtant avec une résolution de titan. Une fois dehors, enfin libre, un doux sentiment se répandait en lui, celui que nous procure la promesse d'un grand bonheur. 

Marc et sa bien aimée firent peu l'amour. Mais il l'aima comme un aveugle aime la musique. Malheureusement un jour, et il ne comprit pas comment, leur relation fut terminée. 

Alors Marc pleura. L'assidu Marc pleura pendant des semaines. Ses larmes mouillaient les étiquettes qu'il contrôlait. Il pleura sans un cri pendant des jours. Il sanglota pendant de longues nuits de solitude. Il ne s'habillait plus qu'en chemise blanche. Ses matinées étaient silencieuses et mécaniques. Sa journée était une longue torture silencieuse. Il ne regardait plus l'heure.

Un jour les larmes ne coulèrent plus ; les étiquettes restaient sèches. Ce jour-là, Marc quitta son lieu de travail. Il devait être dix ou onze heures. Et comme il n'avait jamais rien demandé à son supérieur, il partit sans dire un mot. Il alla droit vers la porte. Il en franchit le seuil. Il eut un étrange sourire et se mit à rire, presque à pouffer. Quel coup il leur faisait !

Mais qu'allait-il faire maintenant ? Il n'avait plus rien. Pourquoi se lèverai-t-il désormais chaque matin ? Pour qui ?

Ce type de question demande de l'espace, du lâche, du mou. Elles étreignent si fort le coeur qu'il faut libérer la vue et apaiser les sens. Au moins, ainsi, on n'ajoutera pas de frustration à la douleur. C'est pourquoi Marc prit sa voiture et roula pendant des heures. Il s'arrêta dans un endroit qui l'apaisait. Herbe haute et fraîche, vieux et larges peupliers, tronc d'arbre couché dans l'ombre. Il s'assit par terre contre un tronc. La terre mouilla les fibres de son pantalon. Il essuya la terre qui collait sur la paume de sa main. 

"Il me faut un ami".  

Il reprit la route. Cherchait en tous lieux un chenil qui lui convenait. Il en trouva un facilement. En entrant dans le domaine, sur la droite, derrière des grilles, jouaient des chiots en tous genres. Mais Marc en remarqua un seul. Il avait des pattes trop grandes. Il ne courait pas, il claudiquait. Il marchait maladroitement et en balançant son grand corps de droite à gauche. Il se pliait devant les autres chiots mais les dépassait tous encore largement. Il était noir, blanc. Les babines qui pendent et la bouche baveuse. L'air infiniment gentil de celui qui sait qu'il peut faire mal sans le vouloir.

Quel compagnon ! Quel compagnon incroyable ! Marc courut vers les propriétaires. Quel âge a-t-il ? Deux mois, comme les autres. Mais pourquoi est-il aussi grand ? Est-ce qu'il va encore grandir ? Ah vous n'êtes pas au bout de vos surprises, Monsieur ! C'est un chien géant ! Et il repartit avec dans les bras le plus maladroit et le plus grand des compagnons à poils et à queue qu'il aurait pu trouver. 

Depuis Marc habite en ville. Il travaille la nuit. Et tous les matin, avant l'aube, il rentre discrètement chez lui pour ne pas réveiller le monstre. Il tient une friandise dans sa main. Alors il ouvre la porte de la chambre de son chien, et le grincement de la porte réveille le géant qui se lève d'un coup en s'enmelant les pattes. Il arrache la friandise de ses mains et bave de joie sur l'épaule de Marc. Direction la campagne !