Rencontre avec Jean-Paul Cluzel
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Rencontre Avec Jean-Paul Cluzel

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Aujourd’hui président de l’IFCIC, Jean-Paul Cluzel entretient un parcours atypique. Se passionnant pour la littérature et la musique classique, il se montre souciant quant à l’avenir de la radio publique dans un monde numérique.

 

10h30. Jean-Paul Cluzel nous accueille dans son appartement du 4ème arrondissement. Dans un salon somptueux, l’atmosphère est calme et détendue. L’ancien président de Radio France nous propose de nous installer.
Début de l’interview. Sur plusieurs questions orientés sur sa carrière et ses occupations, M. Cluzel nous dépeint sa vision de la culture française.

Est-ce que vous avez une passion culturelle qui vous tient à cœur ?

Je suppose, sans doute, que la littérature et la musique classique sont les deux formes d'art qui me concernent le plus. La littérature parce qu’elle utilise les mots, la parole, donc une précision dans les concepts. Il me semble que ce qui fait la nature humaine, c’est justement la pensée, le concept qui va bien au-delà des sensations, puisqu’on restreint les sensations en leur assignant des mots.

Et la musique parce que c'est presque l’inverse. C'est une forme extrêmement abstraite qui fait appel aux sensations mais qui, justement, échappe aux mots. J'ai beaucoup de mal à décrire la musique avec des mots. Ce sont les deux formes d’art etde culture qui me touchent le plus. En ce qui me concerne,  ils me paraissent les plus abouties par rapport à la condition humaine.

Avez-vous des projets actuels ?

Un de mes projets, ça serait de tirer un livre du cours que je donne actuellement à Sciences Po sur les politiques culturelles.

Un événement culturel dans le monde, puis en France, vous a-t-il particulièrement marqué?

Il est quasiment impossible de répondre à votre question parce que, par définition, la culture est une évolution. Ce n'est pas simplement une série d'évènements mais presque un état d’être. C’est-à-dire que la culture est l'intérieur d'une civilisation. Les civilisations se succèdent. Dans les modes de civilisation, certaines d’entre-elles comprennent des évènements. Mais pour d’autres, la notion d'évènement est probablement impossible.

Je ne sais pas si dans les civilisations non européennes, on peut parler d’événements. Idem pour la civilisation européenne. Oui on peut dire par exemple que la Renaissance est un événement ou le romantisme ou l'invention de la peinture abstraite au début du 20ème siècle.

Mais il me semble que la culture est moins faite d'événements que d'évolutions assez longues.

Ou alors une ou plusieurs dates ?

Dans la culture française, je pourrais dire que la parution de la recherche du temps perdu de Marcel Proust ainsi que le prix Goncourt qui lui a été décerné, est une date d'une certaine manière. La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette est une date.
Les liaisons dangereuses est un chef d’œuvre...

Voilà ça marque le 18ème siècle. Il y a des romans qui influencent une époque, mais ma conception de la culture est encore une fois plutôt celle d'un déroulement successif que d'évènements particulièrement marquants. En peinture, on peut penser que les Demoiselles d'Avignon démarque une évolution puisque il s’agit du début de la peinture cubique et, sans doute, de l’abstraction.

Mais encore une fois, je ne vois pas la culture comme une succession d’événements. Je la vois comme un mouvement vaste qui englobe tout ceux qui ont la chance d'y participer. La totalité de l'existence en d’autres termes.

Que suivez-vous dans l'actualité culturelle française ?

Un peu de tout... Alors là, pour l’actualité, il y a la notion d'événement dont on parlait tout à l'heure.
J’essaye de repérer ce qui se passe d'important en matière de théâtre, de musique, d’expositions, de sorties de livre qui correspondent à mes goûts, mes exigences.

Durant votre mandat de président à Radio France, vous avez montré une certaine préoccupation pour l'avenir de la radio publique dans un monde convergeant davantage vers le numérique. Selon vous, dans quel statut économique et culturel la radio publique se trouve t-elle de nos jours ?

Ce qui distingue sans doute la radio publique de la télévision publique, c'est que presque tout le monde s'accorde à dire que ce que fait Radio France est tout à fait distinct de ce que font les radios privées.
France Inter, France Culture, France Musique en particulier ou France Info sont des radios qui ne pourraient pas être entretenus par des radios privées parce que cela suppose l'absence ou la rareté de la publicité. Et surtout, elles n’ont pas comme premier objectif d’atteindre le plus grand nombre d'auditeurs. Elle vise à satisfaire un besoin culturel, politique, de connaissances économiques ou scientifiques. Un besoin exigeant qui serait évidemment incompatible avec un financement commercial par la publicité.

Donc Radio France a besoin d'une ressource publique, généralement reconnue comme bien exploitée. Elle produit encore une fois une forme de média spécifique et sans concurrence.

La radio publique est-elle aussi profitable que durant les années 80 ?

Je n’emploierais pas l'expression profitable. Mais plutôt un niveau de qualité et d’exigence similaire aux années 80.

Je crois que la radio publique essaye de répondre aux besoins d'attentes exigeantes de son temps. Les attentes, aujourd’hui, ne sont pas les mêmes que celles des années 80. France Musique est aujourd'hui à peu près ce qu'elle doit être et France Culture a beaucoup changé entre 1980 et aujourd'hui. Mais dans les deux cas, ce sont des radios qui, par rapport à une attente culturelle ou musicale exigeante, ont répondu et répondent aujourd’hui.

France Inter a aussi beaucoup évolué, mais elle permet toujours à un très vaste public d'appréhender des notions relativement difficiles.

La convergence au numérique est-elle une bonne ou une mauvaise chose selon vous ?

Elle est forcément une bonne chose. Cela va vous surprendre mais pour moi ce n’est même plus un problème, c'est une évidence.
Mon smartphone est ma première source d’information, de culture ou de musique.
Je n'achète plus de papier journaux, je regarde très peu de choses à la télévision. Souvent quand je regarde la télévision, je le fais via des programmes que j'ai pré- enregistrés grâce à une application sur mon smartphone.

Tout est différent.
En dehors des bulletins d'actualité du matin ou des programmes de France Musique, j’écoute presque tout en podcast sur la radio.
Par conséquent, je trouve que le numérique apporte beaucoup. Du moment où un média sait s'y adapter.
Les grands journaux français comme le Monde, le Figaro ou les Echos ont des sites extrêmement bien faits.
À mon avis, le principal problème que la convergence numérique apporte aux médias, c’est la concurrence. Elle exige qu'ils trouvent leur créneau dans un monde d'une offre immense. Et d'autre part, ça représente des coûts parce que lorsque vous avez ces nouveaux canaux, vous devez offrir tous les canaux possibles. La télévision doit être hertzienne, la radio doit être hertzienne et être castée partout.
Vous êtes dans une époque où le numérique apporte des économies. Par exemple, il est clair qu'à terme la suppression de diffusions hertziennes, qui me paraît évidente à un moment ou un autre, amènera des économies.

Pensez-vous que les plateformes de podcasts en ligne, comme Arte Radio ou France Inter, préservent l'héritage des radios publiques ?

Il est clair que dès lors que vous avez des contenus qui sont, disons, difficiles et exigeants, il s’agit d’un atout considérable. Nous pouvons les entendre quand on veut, là où en veut et en faisant ce qu'on veut. L'atténuation de l'importance des grilles de programmes et la faculté qu'on a d'écouter le contenu de notre choix au moment qui nous correspond est évidemment un immense progrès.

Ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas continuer à faire des grilles. Il y a des personnes qui continuent de vouloir écouter les flux en continu. Par ailleurs, il y a pas mal de podcasts natifs créés de manière indépendante. Il me semble d’ailleurs que dans cette compétition exigeante, qui de mon point de vue est un peu élitiste, est de plus en plus difficile.

Les moyens derrière les radios ou les télévisions, qui apportent quelque chose par rapport aux podcasts natifs, peuvent être très intéressants.

Par exemple, un des podcasts les plus captivants que j’écoute en ce moment, c'est le Daily du New York Times. Comme le répète très justement Mike Barlow, le Daily ne pourrait exister sans la puissance éditoriale que représentent les rédactions du New York Times. Je ne dis pas non plus que les petits podcasts faits par des amateurs n’apportent pas de points de vues supplémentaires. Mais pour moi, les podcasts les plus intéressants sont ceux repris des émissions pour leur force de production.