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Jugement et corruption

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La corruption

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Plus célèbre que les Beatles et Jésus-Christ réunis ? Mais non.

 

Juger est le propre de la justice, et "le pouvoir de juger est terrible" disait Montesquieu. Il est en effet difficile de juger, de peser selon l'image consacrée de la balance à deux plateaux, de bien évaluer : on ne peut (bien) juger ce que l'on ne comprend pas. C'est pourquoi juger a pour critère de décision la clarté (la mise en lumière, une mise à la lumière comme pour "faire la lumière sur"), contrairement à préjuger ; le préjugé (ce qui est immédiat, irréfléchi, "qui prend tout pour argent comptant", etc.) contre le jugé (qui prend du temps, ce qui suppose une enquête, implique qu'on s'enquiert et ne tienne pas compte d'un supposé savoir, de "on dit" etc.).

Dans le cas de la corruption, la question du jugement (l'acte de juger, de raisonner et de conclure) est particulièrement sensible. Parce que le jugement peut être corrompu, orienté ou préalablement induit (on remplace la raison par la suggestion par exemple), si personne ne prend garde c'est-à-dire n'observe aucun retrait, si aucune distance critique ne s'exerce à l'égard de ce qui se dit, se fait, l'événementiel, ce qui se passe au plan collectif ou social (ce qui relève de l'opinion, que le pouvoir flattera ou qu'il réprimera). A distance, à l'écart : par principe et par nécessité. Juger n'est pas enregistrer, la justice n'est pas la police (ne parlons pas de justice policière, un comble de corruption).

De fait, est corrompu ce qui est mélangé c'est-à-dire ce qui s'oppose à ce qui est pur (originel ou non-mêlé) au sens chimique du terme. Un jugement corrompu est incapable d'accéder ou de conclure au vrai, c'est un jugement vicié (quand il n'est pas dicté, cas de la justice dépendante d'un quelconque pouvoir ou achetée), un jugement fallacieux vis-à-vis des autres puisqu'il les trompe et que ces derniers se bornent à répéter (sans savoir). Un Etat qui serait gouverné par des fake news serait corrompu au tout premier chef puisqu'il ferait fi de toute vérité, usant de l'information ou abusant de la communication comme moyen de brouillage du vrai et du faux, ordre de l'inversion ou de la confusion etc. (cf. "How do you do in a supposed post-truth age?", revue TRAHIR, https://trahir.wordpress.com/2020/04/09/voisset-posttruth/).

Est fallacieux, faussement vrai (donc mensonger, voire calominieux etc.), ce qui veut faire croire, accroire; un jugement de la sorte ne relève que de la rhétorique ou persuasion, pas de la conviction. On imagine alors ce qu'est un Etat corrompu, voire des Etats corrompus (mafieux par exemple) c'est-à-dire à grande échelle ou à échelle internationale : une tromperie généralisée, une corruption mondiale qui reposerait sur une poignée d'intérêts aux dépens de tous les autres y compris étatiques.

Dans ce cas, justement, il est vain d'objecter une théorie du complot; le complotisme a toujours existé entre les Etats, de même qu'entre les individus (rivalités, jalousies, défenses et attaques des territoires etc.). De plus, cette objection suppose que la vérité est un rapport de forces : celle de la majorité (force du plus grand nombre ou l'union fait la force), ou celle de la minorité (diktat, sectarisme, etc.). Le complot est aussi une stratégie; rien à voir avec une vue (hors propos du reste, qui mêle là encore des registres diffétrents) psychologisante (psy-chiatrique, analytique, ...). L'idée d'un Etat corrompu n'est absolument pas délirante, celle d'un Etat dont les instances décisionnelles se moquent de ce qui est hormis elles, un Etat dans lequel on discrédite ce qui n'arrange pas les intérêts de quelques-uns, dans lequel on intimide, dans lequel on parodie etc., bref un Etat où le discours ne peut plus qu'être un (où plus aucun autre discours ne vaut ou n'est toléré, où la censure s'exerce plus ou moins clairement) c'est-à-dire un discours tyrannique, dominant en influençant (en déteignant sur le tissu social ainsi abîmé et les esprits embrigadés) et excluant tout ce qui ne va pas dans son sens à lui. Un Etat corrompu, avec une justice à sa botte ou contrecarrée dans ses efforts, est le contraire d'un Etat démocratique où tout le monde doit pouvoir être entendu, où chacun doit pouvoir être prévenu aussi, quel que soit son rang ou quelle que soit sa position sociale.

Mais plutôt que de considérer le couple notionnel et antithétique pur/corrompu, il importe de considérer l'opposition du propre et du sale; comme on parle d'"argent propre" ou "d'argent sale" qui nécessite qu'on le blanchisse histoire de se refaire une virginité financière digne d'une mythification : demandez à Athéna, cette fille gâtée et jalouse (aussi exécrable qu'Héra, l'épouse du terrible Jupiter). Et quand Gilles Deleuze décrirait le soi-disant "sale petit secret" (baudruche freudienne du roman familial), il entendait ceci : ce roman-là est à beaucoup d'égards une escroquerie théorique et surtout monstrueuse visant à culpabiliser le sujet et à retourner son énergie contre lui ou sa puissance contre elle-même. D'ailleurs, pourquoi un secret de famille serait-il à tout prix laid ? Et que serait-ce, je l'ajoute, comparé à un secret d'Etat ? 

La corruption du jugement nie qu'il existe différents régimes de vérité. Le bouclier scientifique la sert ; il y a eu du reste par le passé des cas où la science passait pour le Vrai, une vérité monopolisée ou monopolistique (l'affaire Lyssenko, la science comme bras armée du pouvoir).

Toute corruption suppose salissure, tentative avant liquidation (après menaces, ou pas quand celles-ci ne valent même plus), quand le compromis qui la caractérise (donnant-donnant, paiement-échange; il n'y a pas de corruption sans argent) ne marche pas. C'est pourquoi la corruption repose sur de l'amalgame (elle implique par exemple du conflit d'intérêts), du confus, de la confusion entretenue... de sorte que vous ne pouvez plus juger sainement, vous faire une idée motivée par de la réflexion et non issue de la répétition ou de l'habitude; la corruption va avec le conformisme.

Juger n'est pas avoir un avis; le jugement n'est pas une opinion, il délivre une vérité. La justice n'a pas à se faire aimer ni à se faire détester, craindre, ni à s'afficher. Rien de plus nocif, dangereux qu'une justice de spectacle. On ne spectacularise pas une institution, et la justice en est une (on peut certes améliorer les institutions...). Filmer un procès est déjà le début d'une corruption du jugement, un risque d'infléchir le jugement qui n'obéit pas à l'oeil ; que le peuple ne s'inquiète pas, la justice démocratique sait en convoquer des membres pour juger au sein d'un jury le moment venu. L' idolâtrie (qui suppose une mise en scène, un piedestal etc.) est de toutes les façons corruptrice, et elle passe par l'image.

Lisez, lisez Guy Debord, La société du spectacle (dont l"éditeur s'est fait assassiner sans qu'on ait pas retrouvé le(s) coupable(s)) ; je sais, c'est difficile; c'est quasiment un manuel, c'est de la théorie brute. Il vous explique ce qu'est une société acquise au pouvoir, faite d'images, constituées par elles, une "showbusinessisation" sociale, du vedettariat, avant la lettre du reality show , de la consommation à l'état cru qui mène massivement à la destruction de l'individu et de sa responsabilité. Vous croyez juger par vous-mêmes alors que vous faites partie d'un "spectacle intégré" (expression de Pierre-Félix Guattari) avec tous les outils technologiques et économiques adaptés que l'on vous vend (aujourd'hui, téléphonie, informatique, etc.) et qui vous aliènent, dont vous ne pouvez plus vous passer etc.

La corruption ultime est bien le moment où il n'est plus possible de tenir un jugement audible c'est-à-dire qui ne paraisse pas dérisoire à ceux qui ne savent même plus raisonner, ceux délirent (en groupe, collectivement) c'est-à-dire qui sont incapables d'énoncer à part entière, en leur seul nom respectif (ils ne s'en rendent plus compte), un jugement ancré dans le réel, ce réel dans lequel le bon sens se reconnaît au contraire de tout esprit formaté et en ce sens corrompu.

(à suivre)

 

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