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Published Feb 22, 2021 Updated Feb 22, 2021
time 7 min

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Dehors

Mercredi 8 novembre

Depuis que je suis ici, je n’ai d’autres moyens pour faire des courses que de sortir avec un dictionnaire lituanien-français, sans doute pas très bon du reste, mais le seul qui existe ici. C’est un dictionnaire soviétique et j’adore les exemples qu’il utilise : ils ont tous un rapport à la Paix, au Bien, aux Pionniers qui, si je le comprends bien, sont les scouts d’U.R.S.S.

Je sors avec un dictionnaire car il n’y a pas de self-services ici. Seulement des magasins où l’on ne peut pas se servir soi-même et d’ailleurs ce sont des magasins d’Etat. Les vendeuses ont des tabliers blancs sur des blouses violettes, que ce soit dans un salon de coiffure, un magasin d’alimentation générale ou une librairie. Elles se ressemblent toutes. C’est pas gênant parce que les boutiques aussi se ressemblent toutes.

Les premiers jours , sans être paniqué, j’étais assez bloqué en entrant dans ces magasins. Et d’abord par le regard des vendeuses. Et des gens en général. J’avais de suite compris qu’ils n’avaient pas vu d’étrangers depuis longtemps et que nous étions deux français, et un américain dans la ville - qui plus est, ce dernier ne sortait jamais, pas plus que la jeune française. Les gens me dévisageaient avec ostentation. En même temps, je ne peux pas leur en vouloir. Je dois être le seul brun à des dizaines kilomètres à la ronde, et le seul de ce type italien, petit et vif. On dirait Al Pacino perdu au milieu des vikings. Du peu que je comprends déjà, on me croit arabe - et une dame m’a même demandé si je venais d’Afrique ! 

Bref. Je suis dans les magasins, et je montre ce que je veux, puis pour me faire mieux comprendre, je tourne les pages du dictionnaire. Saucisses ? Desros. Pain ? Duona. Je dis quand même les mots de politesse d’usage : labai diena - dekoju - viso gero - puisqu’ils existent, bien qu’ils ne soient que très rarement utilisés en fait. Moins des mots d’usage que des mots tout court. Comment ne me ferais-je pas remarquer avec un dictionnaire à la main ? J’imagine, à Grenoble, un étranger qui ne parlerait ni français ni anglais, ni italien… et qui tâcherait de faire ses courses à l’aide d’un dictionnaire… Sauf qu’en France le client se sert lui-même et n’a guère besoin de parler, à part justement pour dire bonjour, merci, au-revoir…

Cette question de la politesse, que je croyais alors liée à une forme de "dictature du prolétariat soviétique", je l’ai retrouvée prégnante à chacun de  mes séjours en Lituanie. Mais ce qui a changé, c’est qu’à Siauliai en 1995, on me trouvait provocateur à dire « bonjour, s’il vous plait, merci, au-revoir » et je le comprends. Il en allait de même lorsque je souriais. Pas seulement en photo sur mon passeport (car alors c’était autorisé en Fr,) mais dans la vie, en croisant les regards, en saluant les gens. Aujourd’hui, avec le nombre de touristes qui est passé par-là, avec la présence de la Lituanie dans l'UE, sourire n’est plus tellement une provocation - même si les lituaniens sourient peu - et la politesse appartient au champ de l’éducation, plus de la culture. Pourtant, il n’est pas rare qu’aujourd’hui encore on méprise ce comportement « bourgeois » qui consiste à être poli et à sourire, ce qui revient à  laisser entendre qu’on n’a pas à se plaindre, qu’on est loin des soucis quotidiens des prolétaires. 

Jeudi 9 novembre

Je pense de nouveau à cette sortie qu’on a faite avec les membres du Centre Culturel français.

Et je me suis demandé pour quelles raisons, je n’étais pas très emballé. Par quel sortilège je n’arrivais pas à vivre les choses, simplement à les regarder de l’extérieur, au mieux, les penser …

Combien de fois, en France, lors des soirées étudiantes, j’ai cédé à l’envie d’aller me coucher plutôt que de supporter le manège et chaque fois cela a été un problème pour tout le monde, c’est-à-dire que ça n’était finalement jamais acquis d’aller se coucher, de dire au revoir les gars, bonne nuit à tous, non. C’était comme si, en m’excluant de la petite société, je la jugeais, et comme si disparaître était un crime abominable. D’ailleurs, en quittant la France il y a un mois, j’ai ressenti les mêmes reproches, affronté les mêmes tentatives que chacun a déployées pour me retenir. 

Je n’arriverai jamais à exprimer clairement ce que je perçois de ces gens ici… cette mentalité qui mêle l’orgueil à la modestie, ou plutôt cette apparente modestie qui cache un orgueil démesuré. Souvent j’ai pensé à cette phrase tirée je crois de la Chanson de Roland : « ne te fais pas si petit, tu n’es pas si grand », et j’ai souvent envie de la lancer à la face de mes interlocuteurs. Quand je leur en parle, ils me disent à peu près tous que les lituaniens sont comme ça parce qu’ils ont subi le joug soviétique et qu’opprimés, ils ont passé des décennies à sinon à se terrer, à se taire. Mais je crois que c’est bien plus profond que cela. Du reste, leur vie n’est pas non plus un roman de Zola. Je ne crois pas une seconde qu’elle fut sans joie et sans lumière toutes ces années. D’ailleurs, leur vision de l’histoire en dit long sur eux-mêmes : cette façon dont ils se sont appropriés la grandeur de l’époque du Grand Duché de Lituanie, simplement parce qu’on l’appelait ainsi, faisant fi de la Biélorussie, de la Pologne, les reléguant au rang de personnages secondaires… Comme si Gediminas ne s’appelait pas Gedymin. Comme si Vilnius n’avait pas été biélorusse. Ils en gardent une fierté déconcertante, tout comme leurs deux richesses : l’ancienneté de leur langue « plus vieille que le sanscrit! » et l’ambre, cet « or » qui vient de la mer. 

Je prends conscience ici, depuis quelques semaines, seulement ici, que je suis français, de ma francité, qui m’échappait complètement en France, où, je me considérais tantôt italo-grenoblois, tantôt de nulle part, pour je ne sais quelle raison. Je prends conscience ici, à l’étranger de ma nature profonde, et de ma culture, de ma langue qui sans doute a structuré en partie ma vision du monde, de mon sens de l’humour - arriverai-je un jour à comprendre le leur?

Comme je suis français, ici ! Jusqu’au bout des ongles, et je défendrai ce sang-là jusqu’à ce que mort s’en suive!

Beaucoup de choses étant différentes culturellement, il est normal que je m’accroche à ce que je suis, d’où je viens, mon inconscient collectif français, mon histoire comme preuve de mon exil. Ma Patrie vient à mon secours malgré moi, sans que je l’invite à le faire. Elle vient aussi entre les lituaniens et moi. Tout simplement parce que je suis français, parle, pense français, et par-dessus tout je le suis aux yeux des gens d’ici. Je représente la France, je représente mon pays, comme un ambassadeur, arborant sans le vouloir mon drapeau. Si un lituanien m’adresse la parole, il l’adresse d’abord à un français, s’il exige une réponse, il me faut la donner en tant que français, si l’on me pose des questions, c’est d’abord sur mon pays, et sans cesse, on interroge à travers moi sur la culture, les habitudes, les moeurs des français. On me demande souvent de comparer la situation ici, et celle d’en France, les filles d’ici et celles de France, etc. Et l’on n’est pas seulement gentil avec moi pour ce que je suis mais parce que je suis français. Et d’ailleurs, je me souviens des dernières recommandations de Guichard, à Grenoble, pleines de sous-entendus à mon endroit du reste : « j’espère que vous donnerez une bonne image de nous là-bas! »

« Nous? l’Université? » « Oui, nous, l’université, Grenoble, la France, quoi ! »

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