Le Piège du Dataïsme et la Crise du Sens - Le crépuscule de la quantité
La promesse originelle de la révolution numérique était celle d'une illumination par la connaissance. L'accès illimité à l'information devait nous affranchir.
Pourtant, à l'heure de l'hyper-connexion et des intelligences artificielles génératives, nous faisons face à un paradoxe terrifiant : jamais nous n'avons possédé autant de données, et jamais le sens n'a semblé aussi fuyant.
Les entreprises et les institutions engloutissent des milliards dans des Data Lakes (lacs de données), aspirant frénétiquement des exaoctets d'informations.
Cette accumulation aveugle repose sur un postulat que nous devons aujourd'hui déconstruire : l'illusion que la vérité émergerait spontanément de la quantité.
Ce mirage porte un nom : le Dataïsme. Et il constitue, avant d'être une impasse technologique, une crise profondément ontologique.
Le Règne de la Quantité : La prophétie de René Guénon accomplie
Pour comprendre l'impasse actuelle de notre gouvernance informationnelle, il faut se tourner vers la métaphysique. Dès 1945, dans son ouvrage magistral Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, René Guénon nous mettait en garde contre une dégénérescence de la pensée moderne : la réduction progressive de toute réalité à sa dimension purement mesurable, matérielle et quantitative, au détriment de sa Qualité (son essence, son principe).
Le Dataïsme est l'accomplissement ultime et technologique de cette prophétie guénonienne.
Dans l'approche informatique traditionnelle, la donnée est perçue comme une « substance » que l'on extrait, que l'on stocke et que l'on compte. On s'épuise à nettoyer des lignes de code et des cellules Excel, croyant qu'une base de données parfaite révélera la stratégie à adopter.
C'est une inversion vertigineuse : nous avons délaissé le sens originel de l'action (le Pourquoi) pour nous noyer dans la matérialité statistique (le Combien).
La quantité a dévoré la qualité ; le bruit a étouffé le signal.
Magnifica Humanitas : L'inversion du Logos
Cette aliénation par la donnée n'a pas échappé à la vigilance du magistère. L'encyclique Magnifica Humanitas du Pape Léon XIV pose un diagnostic implacable sur notre rapport à la machine et condamne fermement ce fétichisme algorithmique.
Le Saint-Père y rappelle une vérité fondamentale issue de la tradition johannique : le Logos (le Verbe, l'Intention, le Sens) précède la matière.
« Croire que la machine, par le seul brassage de la multitude des données, puisse engendrer une finalité éthique ou une vérité morale, c'est renier la primauté de l'Esprit. La donnée sans l'intention humaine est une chair sans souffle. L'homme ne doit pas chercher sa propre loi dans le reflet de ses machines. »
Le Dataïsme commet le péché d'orgueil de l'inversion créationnelle :
Il place la syntaxe (l'algorithme) avant la sémantique (l'intention). L'encyclique nous rappelle que la technologie n'est pas dotée de téléologie (la notion de finalité).
Si nous laissons nos intelligences artificielles se nourrir de lacs de données sans leur imposer, au préalable, la loi morale ou la règle d'affaires dictée par la conscience humaine, nous ne créons pas de l'intelligence ; nous automatisons l'entropie.
Vers la Société du Sens : L'impératif de l'Intentionnalité
C'est précisément ce constat qui a nourri les réflexions de l'ouvrage Vers la société du sens, que j'ai eu l'honneur de co-écrire avec Alexandre Rojey. Si nous voulons survivre à la complexité que nous avons nous-mêmes engendrée, la technologie doit cesser d'être une force de dispersion pour redevenir le vecteur d'une intentionnalité humaine.
L'effondrement des projets informatiques, les failles de cybersécurité béantes créées par la duplication massive des données, l'incapacité des dirigeants à piloter leurs organisations ...
Tous ces maux ont une racine commune : l'absence d'une architecture du sens.
Nous ne pouvons plus nous contenter de subir la donnée. Nous devons la gouverner. Et pour la gouverner, nous devons cesser de la traiter comme une matière physique pour la concevoir comme un langage.
Il nous faut restaurer la primauté de l'expert métier, du décideur, de l'humain-législateur sur l'ingénieur du code.
Le Dataïsme nous a conduits dans une impasse. L'accumulation empirique est morte. Pour sauver nos systèmes critiques et restaurer notre souveraineté cognitive, nous devons désormais accomplir une rupture épistémologique radicale.
Nous devons opérer la « fermeture » de la donnée.
Ce sera l'objet de notre Acte II : Le Chant du Cygne de la Donnée.
Note de l'auteur : Cette série d'articles croise les disciplines du Risk Management, de la philosophie structurale et de l'ingénierie des systèmes critiques pour proposer un nouveau paradigme de gouvernance, la Data Excellence Science.
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