

Le Grand Départ
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Le Grand Départ
CONCOURS RENAISSANCE – LE GRAND DÉPART
Ce n’est que lorsque tout a été bouclé, les dernières issues condamnées et tout retour en arrière impossible, autrement dit quand le Grand Départ fut déclaré irréversible et imminent, qu’on s’en aperçut : on avait oublié les arbres.
On se jeta vers les hublots pour jeter un coup d’œil à l’extérieur : ah, zut.
Il y eut bien des disputes, des récriminations : « Qu’allait-on devenir ouin ouin, et les feuillus les touffus les arbres quoi, vu l’état dans lequel on laissait la planète, ouin ouin », enfin vous connaissez la chanson … Mais le Directoire des Trois-Terres d’Eon nouvellement non-élu sut rapidement ramener chacun à la raison du plus fort, sécurité nationale oblige, et vogue la galère.
L’un des deux arguments opposés aux reproches par ceux qui auraient dû s’en occuper fut le suivant : « ils avaient toujours été là ». Et l’autre « Ils n’avaient qu’à ne pas se taire ».
On convint que c’était un peu court, mais d’un autre côté c’était vrai : les arbres ne crient pas quand on les coupe, et ils ne lancent pas de pétitions ni de cocktails Molotov. Argument bien connu invoqué depuis des centaines d’années pour « les » ignorer et « leur » faire subir les quatre volontés des Zumains.
Il faut dire aussi que tous les babas-idéolo-naturo-militanto-écolos-extrémo-terroristes, c’est-à-dire tous ceux qui n’étaient ni technocrates ni agrico-toxologues ni lobbyistes ni dans l’IA ni dans le business ni bien sûr dans la Politique, bref ceux qui n’étaient rien mais avaient tenté d’ouvrir leur grande gueule, avaient justement trouvé leur juste place à l’état de rien définitif sous la forme de cadavres plus ou moins frais et pimpants, qui condamné à perpet derrière des barbelés électrifiés pour outrage à Monsinta (le nouveau Dieu créateur unique, au culte entré en vigueur en 2031), qui assassiné d’un coup de missile sur un chemin de jungle, de toundra ou de garigue, qui faussement suicidé à l’ancienne sous le plafond surchauffé d’un appartement pouilleux dans un quartier pouilleux d’une grande ville ou d’un village pouilleux… Bref tous ceux qui auraient pu y penser étaient occupés ailleurs.
Donc voilà, que voulez-vous, c’était comme ça, c’était la fatalité, et impossible de revenir en arrière, cochon qui s’en dédit.
Et alors, la caravane de fusées pour Eon décolla. Vroum.
Depuis les capsules où l’on était emmaillotés, on vit s’éloigner la planète bleue qui ne l’était plus guère. On vit, c’est beaucoup dire, on ne vit trop rien, écrasés qu’on était par la poussée phénoménale exercée sur notre plexus, nos membres, notre cerveau, et pour ceux qui en avait une encore un peu fraîche, notre âme.
Bientôt elle ne fut plus qu’une boule de pétanque flottant dans l’air du temps et vouée à la destruction, la nôtre – eh oui. Eeeeeh oui.
De leur côté, les arbres n’en menaient pas large. Tout le temps que dura la lente montée de la caravane vers le néant, dans l’insoutenable vacarme soulevé par les milliers de moteurs, ils avaient retenu leur souffle.
Pendant les derniers mois, déjà, ils avaient tâché de se faire oublier, négligeant de bruire à la brise, de répandre de l’eau sur la tête des Zumains au milieu des tempêtes, se recroquevillant au milieu des incendies pour ne pas faire entendre leurs craquements de souffrance, réduisant leur présence sur terre au strict minimum. Bref ils avaient fait profil bas.
Et lorsque la caravane se fut éloignée, qu’on ne vit plus d’elle depuis la Terre qu’une longue traînée de fumée bien puante, alors seulement les arbres soufflèrent, alors seulement ils poussèrent un soupir de soulagement : ils avaient bien espéré de pas faire partie du voyage.
Oh oui, on les a laissés s’éloigner. Bien s’éloigner. Alors seulement on a fait ce qu’il fallait. Et j’aime autant vous dire qu’on a tout repris à zéro. On s’est débrouillés pour que s’éteignent les monstrueux incendies qu’« ils » avaient allumés partout sur la planète. On a tout refait circuler. Les infos, les réseaux, les champignons, tout ça. On a communiqué dans toutes les recoins possibles qu’offre une planète à bout de nerfs. On a trouvé la solution pour arrêter la destruction de la Terre, oui, m’sieurs-dames. On a calmé l’Eau : les fleuves, les rivières, les océans qui étaient en colère et s’étaient soulevés, et aussi tout ce qui avait réveillé les plus anciens virus et bactéries de cet univers.
La planète est redevenue vivable mais on s’est débrouillés pour que ça ne se voie pas, et surtout que ça ne se sache pas.
Oh oui, on leur a dit au-revoir dans leurs capsules volantes, bye bye les Zumains. Et bon voyage.
Là où ils allaient, les Zumains, il faisait chaud. Bien bien chaud. À peine moins chaud que ce qu’ils avaient déclenché sur Terre, et c’est pas peu dire, c’était tout ce qu’on avait réussi à bricoler. Déjà pas mal, hein, nonmaishosivouszêtespascontentsallezvousfaireheinçavabiencommeça !! avaient déclaré très scientifiquement les Politiques et les Technocrates et autres Experts de tous poils pas peu fiers de leur réactivité. Un peu d’ombre mouvante, un peu de douceur sur les 3 terres un peu minables et nues, il faut bien le dire, pour se protéger des trois soleils qu’on avait inventés spécialement pour l’occasion et lancés dans une atmosphère post-atomique d’un agréable rose fluo, n’auraient pas été de trop.
Dommage ! Il fallait se rendre à l’évidence : on crevait de chaud, et on allait devoir s’en passer.
Alors les hommes, écrasés à l’ombre opaque des immeubles de 1400 étages qu’on avait érigés en catastrophe pour loger tout un chacun, se mirent à rêver aux arbres.
Comme en prison à l’heure du de la gamelle, lorsqu’on se récite les recettes de cuisine de grand-mère pour revivre le temps d’avant, les Zumains se demandèrent quel arbre avait l’ombre la plus douce, la plus propice à la sieste (activité strictement interdite de toute manière par Eon - mais bon c’était pour le principe), et enfin quel arbre était leur préféré.
Ils pensèrent avec nostalgie aux acacias et leurs ombres mouvantes et si odorantes en mai, aux tilleuls à l’ombre si douce, aux chênes à l’ombre profonde, aux pins à l’ombre plus incertaine car tourmentés mais si odorants, aux baobabs, aux palmiers, aux cèdres, à l’acajou, aux platanes, aux sycomores…. Et même aux noyers dont l’ombre est réputée mortelle. Mourir sous un noyer, quoi de plus
Et donc, c’est ainsi que les Zumains se mirent, mais un peu tard, à rêver aux arbres.
Sur Terre, on avait bien planqué toutes les graines au plus profond de la Terre, comme on fait d’un trésor lorsqu’il y a une guerre. On les avait ressorties.
Après quelques siècles ou millénaires, je ne sais plus - pardon ça passe si vite quand on a la paix - quand les problèmes dus aux Zumains commencèrent à être résolus et les forêts repeuplées avec la lenteur et la vivacité de l’éternité, alors on commença à pouvoir penser à autre chose qu’à la survie, et à discuter de tout et de rien.
Par exemple, on se demanda, parmi toutes les variétés, laquelle avait été préférée par « ceux qui étaient partis ». On ne les regrettait pas, non. Simplement c’était devenu, spécialement pour les jeunes qui ne les avaient pas connus, un sujet de discussion comme un autre. Sacrés Zumains.
Et alors nous, les arbres, on commença à discuter pour savoir qui d’entre nous était le chouchou.
On ne parlait pas de qualités de bois de chauffage, ni de fabrication de meubles, ni de faire les meilleurs archets de violoncelle. Non. On parlait bien de préférence pour la beauté du geste.
Tout le monde mettait son grain de sel
Le pin dit que les gens torturés l’aimaient pour son aspect tortueux et pour ses formes japonaises. Le catalpa, qu’il rendait les gens fous grâce à son parfum. Le tilleul répondit qu’il s’envoûtait lui-même de sa propre fragrance. Comme les insectes bruissaient ! Magnolia dit qu’une fille s’était évanouie en voyant ses fleurs par-dessus un mur un jour de mai.
Si vous me lisez, c’est que tout a pu recommencer.
Car c’est ainsi que les arbres commencèrent à rêver aux Humains.

