L'âme mécanique - Chapitre 11 - Alpha, et ensuite ?
Alpha, et ensuite ?
— Alpha, notre création la plus avancée, a été soumise à votre évaluation sans que vous en soyez informé. Yakoub nous a remonté le fait que vous la trouviez très détachée, uniquement fixée sur les tâches à accomplir et qu’elle n’interagissait pas réellement avec vous. Je pense que vous venez de le constater, elle a fait « beaucoup d’efforts ».
Je n’arrive pas à en croire mes yeux, Alpha, un robot ? Je n’avais absolument rien remarqué, excepté ce détachement, cette absence d’intérêt pour les individus qui l’entourent. Ils m’invitent à m’approcher de cette chose.
— Prenez-lui la main, s’il vous plait !
Je prends délicatement ses doigts dans les miens et retire ma main dans un sursaut : la peau est chaude, la chaleur d’une personne normale. Comment est-ce possible ?
Un frisson me parcourt l’échine. C’est incroyable.
— Ne craignez rien. Ce système ne représente qu’une régulation de la température au niveau des avant-bras et du visage. Pensez-y de nouveau : vous n’avez pas remarqué qu’Alpha ne montre jamais certaines parties de son corps, par le port d’une jupe, d’un short ou d’un décolleté, par exemple ?
Effectivement, je m’étais déjà questionné sur sa capacité à supporter la chaleur écrasante de ma terrasse à Porticcio. Elle ne quittait pas son ensemble classique : blazer et pantalon strict. J’éprouve un certain embarras lorsque Shui déboutonne alors son chemisier. Je devine une structure transparente laissant découvrir une « machinerie infernale » : de fins tubes charriant fluides et liquides de différentes couleurs, l’articulation subtile de l’épaule, une multitude de microcartes électroniques, des tendons et des muscles sans coloration : un dispositif d’une complexité impossible à décrire.
— Je vais maintenant vous inviter à inspecter son visage de près. Actuellement, le système est en pause, mais toutes les fonctions de régulation corporelle sont actives. Regardez ses iris !
Il frôle d’un geste tendre la joue d’Alpha. Je suis alors témoin d’un miracle, les pupilles se dilatent faiblement et ses pommettes rosissent comme si sa timidité se manifestait au grand jour.
Je ne m’étais encore jamais retrouvé aussi proche de ce visage à la beauté sophistiquée, presque surnaturelle.
Il poursuit et caresse l’oreille, descend lentement sur sa nuque d’une gestuelle plus appuyée, plus sensuelle.
Incroyable, elle rougit, une légère moiteur apparaît dans le tout fin duvet qui orne sa lèvre supérieure ; elle transpire !
— Monsieur Stanton, ce que vous voyez ici représente des années de travail, mais, pas uniquement de ShuiXPing, ma société, ces avancées extraordinaires sont le fruit d’une association de plusieurs intervenants que vous avez découverts dans le salon. Nous nous sommes rassemblés en consortium : AHB Corporation. AHB pour Alternative Human Body. La mutualisation de nos innovations individuelles a permis de réaliser un bond en avant de plusieurs décennies face à tous nos concurrents.
— Je confirme, je suis abasourdi de n’avoir rien remarqué à propos d’Alpha.
— Touchez, son visage !
J’hésite, j’effleure sa lèvre ourlée. Elle n’est pas froide. La sudation dépose sur la pointe de mes doigts une humidité bien concrète, elle rougit de plus belle. Ce qui me frappe, c’est…
— Elle… C’est de la peau ?
— Non, il s’agit d’un composite hybride, d’une bio-impression 3D tissulaire vascularisée. Elle enveloppe son visage et ses avant-bras, qui possèdent eux-mêmes des muscles artificiellement cultivés en laboratoire. La « SynthSkin » comporte des glandes sudoripares et du tissu vivant. La bio-impression n’est possible qu’à partir de tissus humains prélevés sur un individu sain et en vie.
— Vous voulez dire qu'Alpha existe réellement ?
— Oui et non. Nous avons, avec son accord, prélevé et cultivé les tissus d’une collaboratrice pour créer ces zones corporelles vivantes.
— Elle n’est pas froide comme une poupée de latex.
— Effectivement, sa température est régulée à 36,7 degrés et peut varier en fonction de la situation, les fluctuations apparaissent donc comme le rosissement des joues, la transpiration et bien plus encore.
J’étais renversé par cette prouesse technologique, cependant, Yakoub me promet alors que je ne suis pas au bout de mes surprises.
— Restauration système !
Alpha semble sortir de sa torpeur, elle s’évente le visage de la main
— Il fait chaud ici !
Elle aperçoit son chemisier déboutonné, rougit un grand coup et se rhabille prestement.
— Oh, je suis désolée !
Elle semblerait si naturelle… Si je n’avais pas constaté ce qui se cachait sous ce chemisier.
— Demain, nous attendons deux intervenants majeurs de notre projet afin de vous dévoiler notre production la plus aboutie, une merveille de technologie. Veillez à ne pas être en retard, nous débutons à 10h30 précise !
Shui venait de me signifier avec un sourire appuyé que tout cela n’était pas terminé.
Nous prenons congé de lui et rentrons à notre hôtel. Je suis totalement déboussolé et, paradoxalement, je ne comprends toujours pas la démarche de Yakoub. Installés au bar luxueux du Grand Hyatt Shangai, nous sirotons nos cocktails en silence.
— Pourquoi m’as-tu emmené ici, Yakoub ?
— Je ne peux pas t’en parler, Shui va te montrer une innovation extraordinaire demain, mais, toutefois, je ne peux rien révéler en avance.
— Si c’est en rapport avec Julia, je dois savoir. Avant demain !
— Je… Je ne peux pas !
— Parle !
— Nous sommes en Chine, Lucas, tout se sait, tout est surveillé et entendu, surtout si le gouvernement est impliqué. Je ne peux pas.
Je quitte le bar sans terminer mon verre. Je suis en rage. Si je suis là, c’est qu’ils ont concrétisé une réalisation physique qui concerne Julia. Sans m’en parler, sans mon accord, accessoirement sans l’accord de la famille, mais ça, on le savait déjà. À vrai dire, je suis exactement dans le même engrenage, un plan que je ne contrôle en rien depuis le début.
Rentré dans ma chambre, j’empoigne ma tablette et je tente de contacter Julia.
« Server offline, try later. »
J'aurais dû m'en douter.
Je n’arrive pas à dormir, mon esprit tourne à la vitesse d’un cheval fou. Que vont-ils me montrer demain ? La tête, le tronc, un androïde comme Alpha avec les traits de Julia ?
Je n’en veux pas !
Découvrir le doux visage de ma Julia attaché à une machine dont je devrai supporter la vue des rouages. Non, merci.
Le décalage horaire et l’épuisement ont raison de mon corps en fin de nuit.
Yakoub me sort d’une torpeur qui ankylose mon organisme, une chape de plomb, de fatigue, de stress qui m’empêche de réfléchir aux décisions que je vais sans doute devoir prendre aujourd’hui.
Une douche rapide et nous sommes à nouveau en chemin dans une grosse berline noire. En route vers un avenir incertain chargé de doutes, de craintes, l’angoisse de découvrir un avatar de Julia, l’ersatz d’une personne décédée qui ne pourra plus jamais être ce qu’elle a été.

Illustration : Cottonbro @https://www.pexels.com/fr-fr/@cottonbro/
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Ceci étant posé, pas touche aux textes, aux idées, aux images, tout cela ne t'appartient pas, le droit d'auteur est une réalité dont tu dois tenir compte.
Tu as envie d'en utiliser tout ou partie, prends contact, demande.
Une demande vaut une réponse et il y a toujours moyen de trouver un terrain d'entente.
Viens, je ne mords pas ;-)
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Comment (1)
Pascaln — Le Contemplateur Éphémère 21 days ago
Harold Auteur et peut-être prédicateur d'un avenir qui se dessine de plus en plus précisement et peut-être plus proche qu'on ne l'imagine.
Il suffit d'avoir vu hier soir aux infos un reportage sur un chamionnat d'atletisme chinois sans humain. les participants n'étant que des robots auxquels il ne manquait q'un habillage humain...