Chapitre 11
Il ne restait plus beaucoup de monde lorsque Loris et Sulej s’approchèrent de Cassie. Elle était allée s’asseoir dans un coin près des affiches et lisait un livre trouvé dans une étagère. Elle adorait la lecture, lisait des récits de vie, des classiques, des polars, feuilletait les ouvrages des archives, mais elle n’avait jamais cherché à lire des essais pour son plaisir. Il n’y avait pourtant que ça dans cette pièce, et elle s’était laissée tenter. Elle avait le choix entre la sociologie, l’économie, l’écologie, déclinées dans la lutte des classes et l’anticapitalisme, et bien d’autres angles de lecture qu’elle n’avait jamais abordés. Sulej lui expliqua qu’elle pouvait garder le livre, c’était une étagère de libre-service. Elle pourrait le reposer au prochain concert, lui assura-t-il avec un clin d’œil. Loris était ravie mais épuisée, et leur proposa de rentrer.
Le chemin en sens inverse parut plus court à Cassie, mais pas désert pour autant. Des gens allaient et venaient, et elle demanda à Sulej ce qu’ils faisaient encore là. C’est Loris qui lui répondit, évitant les explications en langue des signes au jeune homme.
Cassie découvrit alors que les gens qu’elle voyait vivaient dans les galeries. Pour plusieurs personnes, les bouilloires étaient devenues à la fois trop chères et invivables. Un jour, quelqu’un avait découvert l’accès à l’ancien réseau des mines en faisant de l’urbex, et avait décidé d’explorer ce qui pouvait l’être. Les galeries s’étaient avérées bien plus accessibles que ce que l’on pensait. La Ville avait fait appel à une entreprise pour les combler, mais celle-ci ne l’avait pas fait partout. Loris lui expliqua que l’avantage des galeries était leur température constante. Ce n’était pas aussi frais que des grottes de pierres, mais c’était plus vivable que les bouilloires, et surtout c’était gratuit.
Les explications s’arrêtèrent le temps de faire le dernier bout de chemin dans l’obscurité et de monter l’échelle en métal, puis le trio se retrouva à l’air libre. La nuit était bien entamée, la lune ne montrait que la moitié de sa rondeur, mais c’était suffisant pour que Loris et Sulej trouve la sente qui serpentait entre les buissons. Cassie les suivait, ne distinguant que vaguement la ligne de végétation foulée. Elle n’aurait jamais réussi à trouver son chemin sans eux. Elle se fit la réflexion que c’était peut-être mieux, les mines restant un endroit interdit au public. Au vu du nombre de personnes au concert et dans les galeries, elle se dit que d’autres accès devaient être répartis sur la surface de la ville, car un tel passage aurait attiré l’attention et abîmé la végétation.
Le trio se retrouva non loin du chevalement, et le début de la soirée parut bien loin à Cassie. Ils avancèrent en direction de la ville, et lorsque Cassie se prépara à saluer Loris, elle remarqua que cette dernière continuait son chemin.
« Tu ne rentres pas chez toi ? »
« Non, répondit la jeune blonde, il n’y a plus de bus, et il est tard. Je dors chez Sulej quand il y a des concerts »
Cassie regarda le dernier membre de leur groupe, et soudain les explications du petit garçon devant l’immeuble de Loris prirent un peu plus de sens. Le gars bizarre devait être Sulej, qui détonnait très clairement avec ses cheveux violets. Il portait ce soir-là un T-shirt de groupe de musique qu’elle ne connaissait pas, mais dont le design était pour le moins déroutant, formes inconnues et couleurs criardes. Pour la colline de Montreynaud, c’était en effet la définition même de bizarre. Elle lui demanda alors où il vivait, et sourit lorsqu’il répondit qu’il habitait presque en haut de la colline des Pères. La colline des outsiders et des artistes, elle n’était pas réellement étonnée. Elle lui demanda pourquoi il connaissait la langue des signes, et elle apprit qu’il avait suivi des cours au conservatoire, et comme il n’avait pas su choisir entre le théâtre, la musique et la danse, il avait pris un parcours particulier. Dans ce parcours, il avait fait la découverte du chansigne. Il avait apprécié le cours, mais n’avait jamais utilisé ce qu’il avait appris. Lorsqu’un ami l’avait entraîné dans les galeries pour un concert, il avait redécouvert le chansigne, et avait recommencé à le pratiquer occasionnellement. Cassie comprit alors pourquoi certains signes lui paraissaient hésitants, voire carrément faux. Le chansigne n’était pas exactement comme la langue des signes, il était réduit, adapté aux musiques, et souvent les chansigneurs eux-mêmes développaient certains signes pour coller au morceau qu’ils transcrivaient. C’était très différent, mais très beau aussi, un réel moyen d’expression comme devait certainement l’être le chant.
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