L'Egorgeur : Chapitre 20
L'Egorgeur : Chapitre 20
Emile Demesy alluma un Montecristo tandis que Clément lui faisait son rapport à travers le kit mains libres de son téléphone. Il faisait assez bon pour marcher et réfléchir un peu.
Pourquoi avait-il l’impression que chaque piste était plus brouillée que la précédente ? Son instinct ne l’avait pas trompé à ce sujet. Dès ses premiers pas sur la scène de crime à Vallon-Pont-d’Arc, il avait compris qu’on jouait avec les enquêteurs. Les éléments se révélaient comme des poupées russes.
Romain Leclerc était probablement le bon à rien qu’il semblait être. Et peut-être bien qu’il ignorait voyager dans une voiture équipée de fausses plaques. On n’avait rien pour le forcer à coopérer. À priori, le conducteur de la voiture ne pouvait pas compter sur la mémoire de Leclerc pour monnayer une sortie. D’autant que Leclerc ne semblait pas perturbé par les ennuis de son chauffeur.
Le Commissaire entra chez son coiffeur, plus pour se changer les idées que par réel besoin. L’ambiance de ce petit salon sans rendez-vous, sans téléphone et sans carte bleue lui permettait de retrouver la sérénité que la vie moderne s’évertuait à lui grignoter. Parfois, Emile avait l’impression de ne pas être né à la bonne époque. Mais il y aurait-il une époque idéale ?
— J’aurais voulu être un personnage dans un roman de Raymond Chandler, confia-t-il à son coiffeur.
— À la place, tu es un personnage dans le roman de ta propre vie. Tu aurais aussi bien pu être un rat.
Un rat comme Punzel.
Allégé de quelques grammes de cheveux, Demesy téléphona à Hélène.
— Vous avez fait quoi du rat ?
— Quel rat ?
— Punzel. Le rat. Di Bacco insistait pour qu’on ne mette pas son rat en cage quand vos collègues l’ont interpellé, cet été.
— Aucune idée, Commissaire.
Le Brigadier Mandolini n’en savait pas plus sur le rat.
À part le jeu de mot, plutôt bon d’ailleurs, qu’est-ce qu’il avait de spécial ce rat ? Y faire allusion avec insistance n’était probablement qu’une lubie d’un marginal. Il n’aurait certainement pas été le premier à se raccrocher désespérément à un détail, alors que la maréchaussée lui mettait la main dessus et qu’il perdait pied. On pouvait bien essayer d’y voir un message. Celui de sacrifier un enfant innocent pour la survie d’un adulte, par exemple. Si c’était le cas, il faudrait pouvoir interroger un mort pour en obtenir confirmation. Et si c’était vraiment le cas, cela n’avait pas été un franc succès.
Alors à quoi bon se torturer avec ça ? L’affaire était déjà bien assez compliquée et ces digressions n’étaient bonnes qu’à se donner soif. La vie est bien faite, puisqu’Emile devait retrouver le Capitaine Renault dans un bar des environs.
— J’ai besoin de votre avis, Luc.
— À quel sujet, Commissaire ?
— Cela concerne DiBacco, le marginal de Vallon-Pont-d’Arc.
Luc Renault se mit à l’aise tandis qu’une serveuse apportait leurs boissons.
— Dites-moi.
— J’étais avec la brigade de Vallon-Pont-d’Arc quand ils l’ont appréhendé. Et à priori, il s’inquiétait beaucoup pour son rat.
— Son rat ?
— Oui. C’était un punk à chien sauf qu’il avait un rat.
— OK, j’ai compris. Et vous vous inquiétez pour le rat ?
Emile soupira.
— Peut-être. Ou je cherche désespérément un message qui n’en n’était pas un.
— Plus précisément ?
— Le rat s’appelle Punzel.
— Punzel ?
— Oui, le rat Punzel…
— Avouez qu’elle est plutôt bonne !
— Plutôt, admis le Commissaire en jouant avec son verre. Pourtant DiBacco n’avait pas vraiment l’air d’un génie de l’humour.
— En général, les pue-la-pisse n’ont pas l’air de génie tout court. Mais sous la couche de crasse se cache parfois une étincelle d’intelligence.
— C’est bien pour cela que j’espérait un genre de message caché qui nous aurait débloqué un peu la situation. Pour peu qu’on le déchiffre.
— Mmmm… Dans le mythe de Raiponce ? Vous pensez à l’enfant vendu pour garder la vie sauve ou au prince qui s’est crevé les yeux dans les rosiers ?
Les deux enquêteurs se regardèrent et haussèrent les épaules de concert.
— Dire qu’on en est là, concéda Renault. On piétine tellement qu’on a le temps de se poser ce genre de questions.
— C’est comme votre intérêt pour les pleines lunes. Un tueur en série ne change pas de modus operandi sur un coup de tête.
— Justement, on ne sait pas ce qui s’est passé pendant son internement. Et encore moins dans le labo clandestin du Dr Schüefli. Et puis il faut bien que je m’entraîne à avoir mes intuitions pour quand vous serez à la retraite et que je serai commissaire.
— Vous voulez dire que je suis vieux ?
— Pas tant que ça, Commissaire. Mais ça vient vite !
Cette affirmation se présentait comme la parfaite excuse pour commander une seconde tournée, histoire de s’en remettre. Mais en vérité, elle faisait sourire le Commissaire. Si Luc Renault n’était pas si obstiné à dresser la barrière du vouvoiement entre son supérieur et lui, les deux hommes pourraient être plutôt complices.
— Clément déteint un peu sur nous, non ?
— Non. Moi aussi je bois par plaisir, répondit Emile comme pour couper court à toute allusion déplacée sur l’alcoolisme présumé du commandant.

Crédit photo : Craig Whitehead
Carte interactive "Les Enquêtes du Commissaire Demesy"
Notice de transparence : Œuvre originale protégée par le droit d’auteur et horodatée. L’auteur en interdit formellement son utilisation à des fins d’entraînement d’IA, sans limite de territorialité et de temporalité.
Œuvre littéraire écrite sans IA
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