Acte I Scène 2
Acte I Scène 2
Enfin, de rêveries n’en faisons d’importunes
À notre corps choyé, notre douce fortune. 135
D’un regard honnête observons-là nos vies,
Est-il donc un confort qui nous soit interdit ?
D’acore le parfum n’emplit-il pas, un air
De tango pour nos yeux au profond de l’hiver ?
De nos vœux anciens, la poule au pot promise 140
N’est-elle pas plus qu’un péché de gourmandise ?
N’avons-nous recouvert nos squelettes de lait
D’étoffes, temps béni, et d’écrins de Bombay
Et dévoiler, pour chacun milles origines
De ce monde pour lui les caresses câlines ? 145
Enfin, d’un long passé de doutes et de fous,
En conservant le nom mais délaissant le joug,
N’avons-nous proclamé, à la fin d’étude
Les seules grandeurs vraies, contre la solitude
Et redonner `a tous le pouvoir de penser ? 150
Penser n’est qu’un mot, quand on cesse d’exister.
Mon esprit est église où, d’un archet `a l’alto
Un perfide démon entonne un adagio
Ceignant l’onde blessée de sourdes blessures
Déposant les douleurs sur ma chair de parjure. 155
Oh non, nul ne pourrait jamais vous contredire
D’apodictiques lieux vous fîtes un empire,
Où tout se tient, où tout se lie, où tout se fige.
Oh, l’exilé lui-même, usé de vos prodiges
Quand il va, droit et fort, d’un pied de doute sûr, 160
Marteler des chemins et longer de longs murs,
Ausculter son âme et se donner à l’étude
De la libre vertu et de la solitude
Ne dessinant jamais, de ses pas peints en noir
Que des cercles parfaits pour seules trajectoires 165
Vous ne le craignez pas, vous ne craignez pas l’heure
Du gorgé de jour et, dit-on, riche d’ailleurs
Et rien, ni récit, ni écho dans ses gestes
Ne vêtira pour vous une robe funeste.
Étirées vers l’oubli, des manies poussiéreuses 170
Arrachent des lambeaux de façades miteuses
Et vont, dans les vallons, les villes et les grèves
Broder sur un linceul des paysages de rêves.
Dussent-ils émouvoir ou répondre au tonnerre,
Cœur de silence ou se voir de lumière, 175
Le jaquemart du temps, de son marteau obtu
Frappant d’éternels coups sur ce sombre tissu,
N’extraira du tombeau, libations du néant
Que les tons continus d’un long contentement.
Le bruissement est doux et les morts vous sont beaux 180
Les récits sont retour et les songes repos.
Vrai, quelques fois, pourtant, résonne dans le mal
Une fibre tendue d’une idée de métal
Et la masse hébétée, revenant `a la charge
Refrappe ce point, dans son mouvement large 185
Sempiternellement, jusqu’à la surdité.
Les mornes contemplatifs aux yeux arrachés
Des cloches par milliers, libèrent de coups sûrs
Un rythme de langueur au milieu des murmures
Et l’harmonie est là, tout chante à la campagne 190
Et l’on s’émeut partout, des villes aux montagnes.
L’approbation des morts vous offre les vivants
Et nul ne vous confond pour un consentement.
Sous d’aptères pensées me voilà pris au sol,
Blême, suis-je donc le bien, suis-je ainsi le vol ? 195
Le regard s’éprend-il de la double vision
Sur un bras la plaie et le poing sur l’oppression ?
Ô funestes pensées, vous n’êtes qu’un reflet,
De la culpabilité du noir couperet,
Mais vous rongez l’esprit comme rongeait le bagne 200
La peau, les nerfs tendus et le cœur des compagnes
Et sous vos lourds rayons, que Cayenne envie
Expire toute joie et se meurt toute vie.
Déjà, la probité, à la lance d’airain
Dessine d’un trait, oh, qu’un mort s’appartient 205
Et n’offre son idée qu’aux baisers attendris
Aux regards fraternels et aux voix des proscrits,
Ces pures voix, oyant plus qu’elles ne condamnent,
Ne portent de l’honneur les criards oriflammes,
Mais le mal partagé ou l’écho recueilli. 210
Celles-là, aux brumes des nuages confèrent
Le secret des chagrins et l’éclat du mystère,
À Sylvanus saignant la gloire de souffrir
Aux pensées libérées la croix du souvenir.
Qu’ai-je en souvenir ? : ”La compassion, rien de plus” 215
Murmurent tout bas la pudeur et la vertu.
J’aspire et je vois, des étoiles les lueurs
Se prendre sans fin dans le voile des humeurs.
Que se lève l’esprit si je n’ai cœur en proue
Engagé sur esquif avançant par à-coups ! 220
Ô Célestes coursiers que je respire à peine
Tombant sans remonter dans les flots de la peine
Puissiez-vous galoper sans peur jusqu’en Enfer
Et revenir plus haut comme revient un air
Oublié, pur, en mélodie d’innocence. 225
Vos sabots porteront des débris de conscience
Des ténèbres au jour, tels des cieux dans le ciel
Nuages fous au plomb et sous l’ombre nouvelle.
J’écrirai sur ma peau, de mes doigts dessèches,
Les reliefs nets mais abscons de ma vérité. 230
Alors quand viendra l’heure, incertaine et ultime
D’un regard apaisé ou du cri de l’abîme,
Quand viendra le silence éphémère et obscur,
Insensible broigne aux assauts des murmures,
Déposer en nos seins les voluptés antiques 235
Et d’un geste bénir nos songes faméliques,
J’étendrai mes deux bras, perché sur la falaise,
Embrassant sans briser et la mer et la glaise
Et le vent et le feu et l’esprit et la chair
Pour suivre le hasard aux lieux des mystères. 240
Oh oui, las de penser, de vivre et de vouloir
Refusant tour `a tour et la peur et l’espoir,
Odieux bacilles sur la plaie de l’éphémère,
J’offrirai pour un temps les raffinements verts
Et léger des embruns, mêlés d’éclats de lune, 245
À mon âme fondue dans les voies de mes runes.
L’homme est une nuit et le silence est son cri
Et d’idiotes pensées, enfantées du déni,
Tentent de parcourir, comme des étincelles
Ces lieux infinis où notre Terre est un ciel. 250
Elles œuvrent sans but sur la lande éthérée
Survolant sans les voir d’ineffables beautés,
Et la brume, et le froid, sont pour elles parents
Si bien que les volutes ont leurs mouvements.
Quelques fois cependant, au hasard de leurs vols, 255
Elles effleurent de loin les parfums des corolles,
Et le vent, bon et doux, ramène à des couleurs
Ces embruns capricieux aux relents de sueur.
Oh, que se meurt le sens quand s’en vient la bêtise.
Impuissante et frustrée par sa triste analyse, 260
Mais heureuse de haine et de son existence
Elle crachera d’un trait de son être l’essence
Et dédaignant les fleurs, d’un geste belliqueux
Leur donnera pour tombe un visage de feu.
-Des siècles ont passé, comment passent des veaux 265
L’œil lourd, le pas lent et de la terre aux sabots,
Déposant à jamais une éparse noirceur
Sur des nerfs aiguisés à l’antique douleur.
Mais libre en cet instant de contemplations
D’offrir un silence un silence plus profond, 270
De baigner dans l’éther, de n’en rien exiger,
Ni larme, ni pouvoir, ni bonheur, ni idée
J’offrirai `a leurs poids les rages de nos rires
Et de longues pensées s’écouleront sans trêve
Emportant doucement les mots et souvenirs 275
La honte, le destin et la peur de mourir.
Ô mon âme, Ô mon âme, à te voir mise à nue
On dessine un désert blanc et sans superflu,
Diapré d’immensité mais dépourvu de vie !
- Si la vie est soupir, voici mélancolie 280
Et aux astres ardents, pleins d’horreur et de gloire
Jamais ne s’anime ton sang visqueux et noir.
Quand hurleraient les fous, toi, beauté mystérieuse
Élèves un souffle de ta bouche pieuse
Un embrun cotonneux, fiévreux, enivré 285
Qui s’en va nonchalant défier l’éternité.
Loin des fatalités, sous sa marche légère,
Il rafraîchit les monts, le sable et la poussière
De blancheur échaudés, et l’aquilon lui-même
Lassé de s’éteindre au seuil de l’horizon blême, 290
Épris de folies offre `a ce bateau sans voile,
À cet amas d’espoir, ce qu’il porte d’étoiles.
Ce que l’homme a d’honneur, de rêves, de douceur,
De justice, d’amour, en joyeuse candeur
Le voilà incarné, libre sur son passage 295
Merveille impromptue, sous les traits de ce nuage.
Sur l’épaisseur bleutée, ce navire de glace
Avance au fil du vent sous laisser une trace
Mais ton œil, ô mon âme, alerte pour l’enfant
Note de son aspect le moindre changement. 300
Le rire n’est qu’un éclat, l’existence qu’un songe
Et déjà revient la force qui nous ronge,
Qui réduit la pensée et amoindrit la chair.
Les berceaux sont aux eaux, les eaux à la rivière
Pour abreuver les fleurs et les pleurs de novembre. 305
Perdus dans son ´elan, se d´elitent ses membres
Arrach´es sans pleur du marcheur de brume,
Semant, pour tout adieu, des mots qui se consument.
Glorifi´ee par le marbre beige, une Madone,
Portant sur ses genoux un Christ qui s’abandonne, 310
S’assure sous ses doigts qu’il n’est de nerf tendu,
Que le pouls s’est éteint, que la douleur n’est plus,
Puis, comprenant qu’il n’est plus face au sort de mère
Offre, apaisée, accomplie, son fils au mystère.
Les couleurs de tes yeux, jadis vers le ciel, 315
Se courbent à présent, ainsi enflées de fiel :
Comment fixer encor celui qui fut sourire
Sans pouvoir, un adieu, dans tes bras recueillir ?
Ce qu’une âme n’oublie, s’achève sur sa peau
Et l’obscure marque, sur le sable chaud, 320
Là se voit, peu à peu, au soleil s’effriter
Sous les coups incessants de l’immense brasier.
Celui qui croit unir une gloire à son nom
En évoquant Phoebus, se criant d’Apollon,
En priant la flamme et ses longues forêts d’or 325
Ne percevra jamais la douleur de l’aurore.
Oui, que l’homme a brûlé en recherchant des dieux,
Quand se meut la souffrance, il honore les cieux
Et les voix et les pas nullement ne transcrirent
Les pensées du feu qui n’en peut plus d’en mourir. 330
Oh la fin, cet enfer qui vaut bien notre terre,
Les mains décharnés, la gueule plein de vers
N’ouvrira son salut qu’aux idées éprouvées.
Ô mon âme, tes yeux rassis seront la clé !
Et l’astre incandescent, écoulant son chagrin 335
Sur les lacs, sur les fleurs, dans le creux de deux reins
Ne purgera sa peine, en déchirant l’espace
Qu’une fois consumé, sans laisser une trace.
Les murs portent des noms, les condamnés des deuils
Et l’un reconnaît l’autre aux couleurs du linceul. 340
Mais ceux qu’un argousin enferme dans sa chaîne
Au morne rythme obtu d’une marche de traîne
Ne sentant à présent que leurs chevilles cerclées
Verront l’air porter l’élan de fraternité.
Aussi, ces liens de fer cadençant le corps 345
Ne sont pour les esprits des maillons aussi forts
Que les souris d’été, les promesses d’automne
Dont la procession peuple, dans l’air qui frissonne
Les longueurs de leurs mots et la lenteur des mains.
De là, mille combats mimant mille destins 350
N’ont à voir qu’une part d’inespoir ou de joie
Et le plaisir d’un amour qui berce sans voix.
- Il n’est un ruisseau, un mont ou une plaine
Qui n’expire un instant le repos de sa peine,
Celle de son labeur d’user de la lumière 355
Pour créer des ballets à recouvrir la Terre.
Et de fins musiciens, des danseurs oniriques
Se livrant tout entier aux rythmes despotiques,
Ont des voix pour chanter et des cœurs pour aimer,
Et leurs peaux respirent, et leurs bouches embrassent 360
Pour réjouir chacun, cloué, ou dans l’espace,
Au tympan agité, du précepte infini :
”Il n’est qu’une loi, la vie appelle la vie !”
Ô mon âme, pour ceux qui n’ont d’eau que leurs larmes,
Ceux, privés d’harmonie mais rompus au vacarme, 365
Qui cherchent des embruns et trouvent des soupirs
Auprès d’une fontaine, à noyer des zéphyrs,
Le crépuscule étend leurs pensées en merveilles,
Et colore de feu et de couleurs vermeilles,
Les chagrins lactescents déchirés au zénith. 370
Les chagrins s’accroissent où chacun s’effrite
Mais portés par les nues, dispersés par le globe
Pour vernir le ciel de l’éclat d’un engobe
Les tristesses s’échoueront, s’effaçant dans l’air,
Comme des lettrines sur le nom d’un mystère. 375
Alors, quand vient le soir, approchées du néant
De larges majestés, perdues dans l’océan
Fredonnent qu’un adage n’est d'Erie
Qu’un soldat ne se rend mais se meurt sans beauté
Ou, presque sans bruit, que la lutte est un parfum 380
Qu’enflent des glycines blanches sur le chemin.
Le souffle d’un instant, unifiés de tristesse
Ces esprits décrivent un bouquet de tendresse
Pour orner de splendeurs les murs d’un cimetière.
Quand se brûlent les cieux, d’avoir violé la terre 385
De sa libre extase et de ses essences fines
Pour gaver un printemps du rire des lésines,
Puisque la liberté devient un silence,
D’aucuns vermisseaux se rient de la sentence,
Et couvrant leurs fronts, au crépuscule du monde 390
Ils versent sur les bières les fanges immondes.
Ô mon âme, ils aboient : ”L’utopie est vaincue !”
Tu murmures : ”Non, cela est, si cela fut.”.
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