Le troll
Je commence toujours par des étirements. Flexion, inflexion, génuflexion, circonflexion, réflex...ha non, pas celui-là. En quelques mouvements, mon corps doit se préparer à l'effort qu'il va fournir. Ensuite, c'est toujours les mêmes gestes. D'abord la chaussure gauche. Zut, j'ai oublié la chaussette. Donc, la chaussette, la chaussure gauche. Après, la chaussure droite, j'enfile mon bandeau anti-transpirant multifonctions (ça veut dire qu'il en a plusieurs). Et puis une photo pour les réseaux, toujours ! Enfin, je peux y aller.
Aujourd'hui je vais faire mes dix kilomètres de running dans la forêt. J'y apprécie le contact avec la nature, les arbres, l'air pur, tout ça quoi. Le chemin sombre et étroit que je fréquente m'apporte en outre la quiétude si recherchée par les athlètes de haut niveau. Allez, je me lance. Les premiers mètres de course sont toujours les plus faciles. On commence doucement et on se sent emporté par son élan, exalté par la vigueur de ses muscles. Rompus à l'exercice, ils ne demandent qu'à avaler les kilomètres comme un loup avale les brebis. Une foulée après l'autre, on ajuste son rythme et régule sa respiration. Peu à peu, une sensation de bien-être nous envahit. On prend goût à l'effort, à cette petite veine sur le front qui palpite, à cette goutte de sueur qui coule lentement dans le dos, à ses effluves mâles qui emplissent l'atmosphère.
On se dépasse soi-même en plus des autres usagers de la forêt, promeneurs du dimanche, grands-mères en goguette et même cavaliers juchés sur leur canasson. Occasionnellement, une meute de chiens de chasse au penchant immodéré pour les mollets apporte un regain de motivation salvateur. Tiens, il a vraiment l'air stupide ce type-là, avec sa veste à la couleur délavée et son pantalon plein de trous !
Les kilomètres défilent et on apprend petit à petit à écouter le langage de son corps. Lui et moi, on se comprend parfaitement. J'interprète chaque pulsation, point de côté ou douleur éventuelle et ajuste ma course à partir de l'analyse de ces paramètres. Un gazouillis à la tonalité flûtée m'interpelle soudain. Je jette un coup d’œil à ma montre connectée qui m'informe que je viens d'atteindre ma VMA (Vitesse Maximale Aérobie). D'autres données défilent sur l'écran, telles la FCM (Fréquence Cardiaque Maximale) ou encore le temps, la distance parcourue et la température corporelle. J'ai alors atteint mon maximum physiologique : le monde extérieur s'évapore autour de moi, à l'exception du bruit de ma respiration. Un puissant flux d'endorphines me fait atteindre un état second, entre euphorie et béatitude. Mon esprit décolle et s'élève loin au-dessus des arbres, des immeubles, de mon ex-femme, de mon supérieur Berthier qui me harcèle au bureau. Je vis pour ces instants où je ne fais qu'un avec mon souffle et pendant lesquels plus rien d'autre ne compte. J'y repousse chaque fois un peu plus mes limites ; je viens d'ailleurs de parcourir les dix kilomètres en 31 minutes, ce qui constitue un temps très correct. La recherche de la performance m'habite et je peux assurer sans trop me risquer que dans cette quête, je tutoie l'excellence.
Je m'accorde pour souffler cinq petites minutes de pause au bord du sentier. Après l'effort, y vient le réconfort : je sors de mon sac une barre de céréales multi-vitaminées et une cannette de boisson énergisante Hoppy à base de kangourine. De quoi me donner le coup de fouet salvateur qui me fera franchir à nouveau les dix kilomètres, sans se presser cette fois. J'engloutis mon en-cas, le jette et repart en petite foulée.
Sur le trajet du retour, je perçois le monde qui m'entoure sous un nouveau jour. Au bout de quelques minutes de course, l'atmosphère de la forêt a changé. Les chants des oiseaux, auxquels je ne prêtais pas attention jusque là, cessent. Une odeur, ténue d'abord puis de plus en plus prégnante, agresse mes narines de sa puanteur unique en son genre. Elle m'évoque les relents mouffetés de pestilence suffocante exhalée par les individus au stade terminal de l'hygiène douteuse. Alors que je m'interroge sur ce qui (ou quoi) peut bien empester de la sorte, des vibrations ébranlent soudain le sol. Elles résonnent sur un rythme régulier et semblent se rapprocher. Je poursuis mon parcours et renforce l'allure alors que mon inquiétude grandit. Des volutes vaporeuses de brume apparaissent même sur le sentier.
Tout à coup, mû par une intuition, je me retourne et je le vois. Le troll. Un monstre énorme aux proportions grotesques. Imaginez un éléphant sur deux pattes larges comme des tonneaux, au cuir imitant l'écorce d'un arbre et grossièrement vêtu d'une peau de bête autour de la taille. Un ballet de mouches virevoltait bruyamment autour de lui, envoûté par son odeur qui était devenue suffocante. Sa tête, pas plus grosse qu'un ballon de football, affichait une expression complètement stupide. Il empoignait de son bras droit une massue taillée dans un tronc d'arbre. Quant à sa main gauche, elle semblait renfermer quelque chose.
Sans attendre de connaître les intentions de la créature, je fis un départ éclair qui ne lui laisserait aucune chance de me rattraper. Je n'ai peut-être pas l'habitude de la course de fond mais ma foulée supinatrice m'assure une certaine suprématie sur le commun des runners. De plus, les Air Wild Max que je chausse constituent le must plus ultra de la sneaker de pleine nature : languette souple pour absorber les chocs, mush respirant pour ne pas manquer d'air, mousse réactive à mémoire de forme, tige flexible pour paiement en quatre fois sans frais et drop optimal...pour le style.
Un rictus se dessine sur mon visage quand je me retourne mais là, stupeur : le troll est encore là ! Il me suit toujours à la même distance, cheminant d'une démarche nonchalante et affichant toujours cette expression abrutie. Comment est-ce possible ? Pendant que je lorgne par dessus mon épaule, deux boules de poils roux décollent brusquement de l'impénétrable feuillage qui m'entoure. Elles bondissent sur ma tête, s'agrippent sur mes épaules, descendent mon torse en rappel et esquivent mes bras qui s'agitent en vain. Ces deux écureuils – je les vois, à présent – poussent des cris stridents et se querellent avec une telle hargne que je ne constitue pour eux qu'un élément du décor. Ils finissent par se propulser à nouveau vers un arbre, sans manquer de me faire tomber de tout mon long sur le sol.
Je me sors sans mal de cet incident mais, constatant une large déchirure apparue sur mes chaussures, m'exclame tout à coup à voix haute : « Nooonnn !!! Mes Air Wild Max ! Les ouvriers malaisiens ne mettent-ils donc aucun soin dans leur travail ? ». Il me le paiera, ce troll ! Sans prendre le temps de me retourner, je repars aussi sec me mouiller le maillot avec ce nigaud sur les talons.
La vitesse et l'endurance dont je fais preuve m'étonnent moi-même. Plus de peur que de mal, finalement. Comment ai-je pu envisager qu'un athlète de ma trempe risquait quelque chose dans une telle situation ? Un sourire satisfait se dessine sur mon visage quand je me retourne mais là, stupeur : le troll est encore là ! C'est ce moment fatidique que choisit une crampe pour m'élancer subitement dans la jambe droite. Mes sens avertis de runner en identifient immédiatement la cause : une douleur du bord postéro-médial du tibia, autrement appelé périostite. C'est la plus grande terreur des runners, après bien sûr celle que sa montre connectée tombe en panne – car une course qui n'est pas partagée sur l'appli Strava n'a jamais eu lieu, n'est-ce pas ? Regroupant mes forces, je repars à cloche-pieds pendant que le troll se rapproche.
Je comptais reconstituer mon avance en un rien de temps mais c'était sans compter un morceau de bois disposé traîtreusement sur le sol, qui me fait trébucher et tomber. Le choc de ma tête sur un arbre qui poussait par là en fait trembler le tronc et frémir les feuilles. Celles-ci en tombant se mêlent aux étoiles et aux trente-six chandelles qui tournoient au-dessus de mon crâne. Alors que je retrouve progressivement mes sens, un liquide chaud coule sur mon front. Du sang ! Je suis blessé ! Ha décidément, il me le paiera ce troll !
Je ne pensais pas en arriver là mais j'ai encore un atout dans ma manche (ou plutôt, dans mon sac à dos). Bien sûr, mon corps d'athlète à l'alimentation parfaitement contrôlée peut très bien se passer de compléments alimentaires comme les protéines, oméga 3, collagène....miam...gloup...où en étais-je ? Ha, quelle sensation ! À peine avalés et je ressens déjà une ardeur nouvelle affluer en moi, se propageant tel un arc électrique jusqu'au plus petit orteil, galvanisant mes muscles sémillants et ruisselants de sueur. Le tout agrémenté d'une sensation de fraîcheur mentholée qui...ha non, c'était ma boîte de pastilles pour la toux. Voilà mes compléments alimentaires. Miam...gloup...haaa, c'est tout de suite autre chose !
Je reprends ma course à toute vitesse, les vibrations émises par la lourde démarche du troll se faisant de plus en plus proches. Il me croit hors course mais j'en ai encore sous le pied ! Rien ne pourra m'arrêter cette fois-ci. Ma volonté de fer n'a d'égal que mon mental d'acier. Ils forment un alliage indestructible forgé dans des hauts-fourneaux à l'énergie inépuisable. La fonte en fusion qui bouillonne en moi ne saurait être stoppée, ni par un quelconque plan de restructuration et encore moins par un grand benêt qui se trimballe en pagne et qui bave du coin de la bouche ! Et puis il ne m'aura pas cette fois. Je ne ferai pas l'erreur de regarder dans mon dos pour m'assurer qu'il est derrière moi. Il ne me reste qu'un kilomètre à parcourir, j'aperçois presque l'orée du bois. C'est en l'air que je peux regarder maintenant, hé hé...aïe. Ces ronces ont toujours été sur mes pieds ? J'essaie de me dégager mais je ne fais que m'emberlificoter plus encore, jusqu'à m'y étendre tout entier. Malédiction ! À chaque mouvement, une nuée d'épines me cisaille, me débite, me poinçonne, me soutire quelques larmes purement viriles. C'est en vain que je m'efforce de me dégager de ce piège. Je parviens tout juste à me retourner dans la direction du sentier. Je revois encore avec nostalgie ces précieux instants où j'y gambadais encore librement, bondissant tel le lapereau qui cueille les premières pétales de la vie.
Maintenant j'entends les pas du troll qui se rapprochent de plus en plus. Je suis à la merci du monstre, qui est aussi cruel qu'il est laid. Alors qu'elle arrive à son terme, ma vie défile devant mes yeux. Je me remémore avec émotion mes premiers pas, ma première course et mes premières chaussures, mes victoires sous les acclamations de la foule, les chutes et accidents de mes rivaux, mes meilleurs chronos...tous ces moments chéris partagés avec moi-même. Je n'en ai plus pour longtemps maintenant, je le sais. Je sens déjà cette odeur affreuse qui agresse mes narines. Soudain le troll apparaît. Sa haute stature paraît d'autant plus élevée vue du ras du sol. Il affiche toujours un air parfaitement indifférent sur son visage mais je sais bien qu'il s'agit d'une façade et qu'il s'apprête à me réduire en charpie d'un instant à l'autre. Alors qu'il s'approche encore et tend sa main gauche dans ma direction, je me débats dans tous les sens avec l'énergie du désespoir. Non c'est trop bête, je ne peux pas mourir ici ! Je n'ai même pas encore participé au marathon de New York !
Tout à coup, la main du géant s'ouvre et de petits objets en tombent et s'éparpillent à terre. Je reconnais l'emballage de ma barre de céréales, ma cannette de Hoppy et le tube de compléments alimentaires que j'avais jetés.
- Cé à toa ça, l'oubli pa, dit-il d'une voix douce et empreinte de bienveillance.
Puis il se retourna, rajusta sa massue sur l'épaule et rejoignit à pas tranquilles les profondeurs de la forêt.
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