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Une journée d'hiver austral

Une journée d'hiver austral

Published Mar 18, 2026 Updated Mar 18, 2026 Horror
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Une journée d'hiver austral

Les lignes qui suivent explorent des thèmes sombres et des situations susceptibles de troubler. Cette histoire s’adresse à des lecteurs avertis, capables d’accueillir ces ombres avec recul et discernement.


Le Soleil se levait sur la capitale, Antananarivo. Les salariés, commerçants et travailleurs de tout horizon se préparaient à un autre jour de labeur. C’était cette saison de l’année ! Celle où les bus n’étaient pas remplis jusqu’à avoir un ou deux passagers pendants par les portes arrières du véhicule en heures de pointe, celle où les habitations, à l’image des stations de radio malgaches, étaient animées du matin au soir, sans interruption, celle où tout était permis pendant deux mois : les vacances scolaires. Le temps rentrait dans sa zone quantique : il se figeait, mais par la même occasion, s’écoulait plus rapidement comparé au reste de l’année. Dans cette partie du globe, il y faisait froid, mais cela ne semblait pas déranger la population.

Les mois de juin, juillet et août rimaient avec les ballades dans les champs et les rizières, les après-midis de pêche, les longues journées à jouer dehors et à pédaler sur les chemins inconnus. Cette saison avait le goût du tamarin mélangé au sel, parsemé de piment et trempé dans de la vinaigrette, elle était aussi sucrée que le bol de mandarines que l’on déguste devant le feu, aussi parfumée que le vary sosoa accompagné d’un kitoza et de thé vert, le matin.

C’était donc un jeudi de vacances scolaires. Andry attendait patiemment dans la cour que Lova, Tony, Njato, les deux Tojo et Luc viennent le chercher. Ils avaient pris l’habitude de se réunir dans la grande cour devant chez lui. Bien que la liste des activités et des lieux à explorer était sans fin, la horde ne planifiait jamais leurs expéditions et leurs journées ; elle se laissait porter par l’instinct et les envies du moment. Pour passer le temps, il observait les fourmis rouges formant une chaîne de transport de vivres, à côté du grand portail de leur maison. Hypnotisé par l’ingéniosité de la nature ainsi que de celle de ces petits êtres dépourvus de conscience, il s’imaginait enrôlé au sein de leur colonie, participant à cette mécanique réglée telle une horloge suisse. Il fut sorti de ses songes par des voix familières : ils arrivaient, au loin, longeant le chemin de terre dans sa direction. La journée était officiellement lancée !

«

— C’est idéal pour faire un petit foot, vous ne trouvez pas ? Lança Njato, installé sur le muret en face de la grande maison.

— Toujours chaud ! Par contre, si on le fait ici, la vieille en face va se plaindre du bruit, à coup sûr.

»

Andry faisait référence à Madame Nina, leur voisine autoritaire, qui ne supportait pas l’agglutinement d’enfants et d’adolescents près de sa résidence.

«

— On s’en fout, non ?! Intervint Lova, ce n’est même pas chez elle !

— Ouais mais c’est pas toi qui vit à côté !

— Elle a arrêté ma mère une fois, au marché, pour lui expliquer que nous étions des délinquants et que nous perturbions le calme de sa résidence, poursuivit Lova.

— Allons plutôt à Ankaditany, proposa Njato. Il y a des cages au moins là-bas.

»

A l’unanimité, l’assemblée valida la proposition. Andry rentra récupérer une balle de foot et revint en moins de deux minutes.

La matinée fut sportive, compétitive, riche en rebondissements, et les sept inséparables rentrèrent chez eux, couverts d’un nuancé du rouge de la terre argileuse et du marron de la boue. La satisfaction d’une victoire arrachée dans la difficulté, contre une autre équipe rivale du quartier, se lisait sur les visages.


Photo par Léonide Mahajanjy: https://www.pexels.com/fr-fr/photo/rizieres-pittoresques-sous-un-ciel-bleu-clair-a-madagascar-33620441/

_

L’après-midi, le groupe avait doublé en nombre : d’autres enfants et adolescents les avaient rejoints sur la grande cour. Le muret s’étaient rempli ; jusqu’au point où certains devaient grimper dans l’un des grands cyprès longeant le chemin de terre afin de se faire une place dans ce qui ressemblait au conseil des jeunes du quartier.

Là encore, les idées d’activités abondaient par dizaine et la petite armée mixte décida, d’un accord tacite, d’envahir la cour et ainsi de défier l’autorité de Madame Nina.

Après quelques jeux classiques, les jeunes se rassemblèrent près des cyprès et sur le muret en face du portail pour se reposer. Des conversations se lancèrent et les sujets fusèrent de chaque point de l’assemblée. Le volume d’informations circulant dans la cour pouvait remplir un quotidien, tellement les thèmes étaient nombreux et variés.

En fin d’après-midi, lorsque le ciel commençait à prendre sa couleur orangeâtre, marquant le décompte des dernières heures de la journée et l’approche du moment fatidique où chacun serait appelé à rentrer chez soi, l’inspiration ne fléchissait pas. A l’image de la journée qui avançait, le ciel qui passait du bleu au gris hivernal, ensuite à l’orange tendant vers le rouge obscure, les faits divers se muaient en récits, en anecdotes puis en contes et légendes. L’obscurité appelait systématiquement ces deux dernières catégories. Pour les enfants malgaches, le mystique et les histoires surnaturelles ne portaient pas de périodes et étaient présents dans la vie de tous les jours. Là où, dans la moitié nord du globe, le mois d’octobre était dédié à l’occulte, les jeunes de cette nation fleurtaient avec l’ésotérique toute l’année.

Lily se mit debout sur le muret et se racla la gorge avant de prendre la parole.

«

— Vous savez que notre grand-mère nous raconte souvent des histoires de fantômes, autour du feu, après le dîner ? »

La question était rhétorique, cependant, certains répondirent par l’affirmative pour lui signifier de poursuivre ce semblait être le début d’un récit.

«

— Elle appelle ça son héritage oral. Parfois, ces histoires font tellement peur que l’on ne ferme pas l’œil pendant une semaine.

— Des fois, je n’ose pas me lever pour aller aux toilettes le soir, renchérit Luc.

— Hier, elle nous raconta qu’une fois, elle rentrait tard du marché, aux alentours de dix-neuf heures. Il y a encore du monde dehors à cette heure là. Vous connaissez sûrement, tous, le chemin pour aller chez nous. Il y a cette petite ruelle, déserte et mal éclairée, d’environs une centaine de mètres, que la fille de Madame Isabelle ne veut plus traverser car elle y avait fait la rencontre d’une silhouette toute blanche. Mamie, comme à son habitude, la traversait ce soir là. Vous la connaissez, elle n’a peur de rien et elle nous dit fréquemment que si quelque chose devait lui arriver, ce serait la volonté de Dieu. A mi-chemin, quelqu’un l’appela par son prénom. Naturellement, elle s’arrêta et répondit sans voir son interlocuteur. Elle n’avait jamais entendu un timbre semblable à celui-là, nous racontait elle : grave, guttural, empreint de mystère, mais surtout avec un ton maléfique.

— Et elle a fait quoi, alors ? Interrompit Sophie.

— Et bien, elle reprit son chemin sans se retourner et en récitant des versets de la bible. La voix lui parlait et essayait d’attirer son attention, mais Mamie refusait de se tourner. Elle sentait que l’inconnu était à moins d’un mètre derrière elle, mais pour une raison mystérieuse, il ne parvenait pas à l’arrêter. Elle conclut qu’il ne pouvait sûrement pas la toucher, tant qu’elle ne se retournait pas. C’est ce qui lui permit de continuer à marcher. Au bout de la rue, les appels cessèrent, et sans regarder derrière, elle poursuivit son chemin jusqu’à la maison.

»

L’assemblée écoutait avec attention le récit, les jeunes gens étaient captivés et horrifiés, mais ne perdaient aucune miette de l’histoire.

«

— Son conseil, poursuivit Lily : lorsqu’on passe là le soir, garder son calme et ne jamais se retourner quoi qu’il arrive.

— Parle pour toi, s’exclama Lova, j’entends une voix comme ça, à cet endroit, et n’importe où d’ailleurs, je dévale sans plus jamais me retourner de toute ma vie.

— Le pire, c’est que la voix connaissait tout d’elle. En plus de son nom, son âge, elle lui parlait de ses amis d’enfance, de ses parents, et de ses grands-parents.

»

Le silence retomba. Chaque esprit jugeait et décidait de la véracité de l’histoire. L’objectif implicite du jeu était de faire en sorte qu’aucun ne veuille rentrer : par peur d’affronter l’obscurité et non par envie de rester.

«

— Moi, depuis deux semaines, intervint Stéphanie pour renchérir sur l’histoire précédente et sans doute dans l’objectif de ne pas briser le lien, j’entends des sabots de chevaux ou de zébus dehors, le soir. Je n’y faisais pas gaffe les premières fois. Je les entends au loin, comme des cavaliers galopant sur la petite montée qui relie chez moi à chez toi, dit elle en s’adressant à Andry.

— Tu me fais flipper là, répondit ce dernier d’un ton peu rassuré. J’entends rien du tout depuis chez moi !

— Et moi je les entends bien, parfois accompagnés de bruits de chaînes et de sons des cloches d’églises, en fond.

— Arrête ! T’inventes tout ça !

— Si tu tends l’oreille le soir, toi aussi tu les entendrais. Autour de vingt-deux heures et ça se termine toujours un peu après minuit. D’abord, un trottinement de sabots, comme si l’animal effectuait des rondes dans le voisinage, ensuite quelques galops lointains se rapprochant puis revenant à son point de départ. Une nuit, j’ai même eu l’occasion d’entendre la bête expirer l’air de ses poumons. Vous savez, ça ressemble aux bruits que les chevaux font dans les films. Ensuite, tout ça va cesser pour laisser la place aux chaînes que l’on traîne par terre, comme si quelqu’un était descendu de la bête, un cavalier, et qu’il entamait une patrouille à pied. Ses pas et les chaînes seront rythmés par les tintements lointains des cloches. D’ailleurs, elles ne ressemblent pas du tout aux cloches qu’on entend les dimanches, chez les protestants et les catholiques. Celles-ci sont plus puissantes, avec un son plus métallique.

— Une histoire à dormir debout, s’esclaffa Tojo M. depuis l’une des branches du cyprès.

— Tu me crois si tu veux ! En tout cas, je l’entends depuis deux semaines.

— Ce que tu es en train de dire, c’est qu’un cavalier fantôme rôde près de chez moi, le soir, clarifia Andry, toujours incrédule.

— Je ne sais pas si il s’agit d’un cavalier, je ne fais que vous conter ce que j’entends au milieu de la nuit. On vit bien sur des terres de sorcières, grigris et magie en tout genre. Pourquoi n’y aurait-il pas de fantôme à cheval ?

— En parlant de sorcière, j’ai croisé la vieille Thérèse, un soir en rentrant avec mon père des champs. Elle fait toujours autant flipper avec ses yeux vides, sa peau fripée, et les pustules partout sur son visage.

— C’est qui la vieille Thérèse ? Demanda Carole.

— Elle est connue de toute la commune pour avoir empoisonné son mari et ses enfants, car elle le soupçonnait d’adultère. C’est normal que tu ne la connaisses pas, tu ne viens ici que pour les vacances.

— J’ai entendu qu’elle avait également empoisonné la maîtresse de son défunt mari, ainsi que leur enfant illégitime. Une vraie boucherie ! Elle s’était procurée le poison auprès d’un Dadarabe, et le fait d’avoir été en contact avec de la magie noire l’a transformée.

— Comment c’est possible ? Demanda Tony.

— Mon père m’avait raconté que lorsque tu faisais appel à ce genre de service, auprès de sorciers, tu peux donner un bout de ton âme comme paiement. Tu peux bien sûr payer avec quelques billets, mais quand t’es pauvre, tu n’as que ton être à donner.

— Et comment tu fais pour lui vendre une partie de ton âme ? Demanda Lily.

— Il récupère un peu de ton sang, une mèche de tes cheveux et des rognures de tes ongles, qu’il gardera dans une boîte spéciale. Après ça, tu lui appartiendras. Il pourra te demander d’accomplir toute sorte de tâche et tu ne seras pas en mesure de refuser. Ce ne sont pas juste le corps et l’esprit qui lui appartiendront, c’est le tout : ta volonté, tes rêves, tes désirs … Tout ! On dit que cela va faire plus de dix ans que la vieille Thérèse appartient à ce Dadarabe dont personne ne connait l’identité, car les puissants sorciers noirs préfèrent l’anonymat. Ils vivent parmi nous, ont des boulots normaux de marchands, ouvriers, charpentiers et bien d’autres.

— Et il lui demande de faire quoi, à la vieille Thérèse ?

— Principalement des rites macabres dans des cimetières, des hôpitaux, des morgues, des veillées funèbres et toute sorte d’endroit où l’on pouvait croiser la mort. Elle peut tout faire pour lui : invocation des esprits, vols d’ossements, vols d’organes, jets de sorts, sacrifices par le sang … en gros, elle devient son pantin. Elle peut même fournir des services de sorcellerie à d’autres, tels que la concoction de filtres d’amour, de poison, lancer des malédictions … et plus elle en fait, plus le Dadarabe devient puissant. Mon cousin l’a croisée une fois dans le cimetière au nord de la commune. Elle y flânait, comme si elle était en trans.

— Des hôpitaux, des morgues et des veillées funèbres ??!

— Eh ouais ! Mon père me racontait qu’il y avait deux interdits majeurs lors des veillées funèbres : ne jamais cesser de chanter ou parler, et ne jamais laisser le défunt sans surveillance. Il me disait que les sorciers, de part leurs connexions avec l’au-delà, étaient au courant de tout décès arrivant dans leurs voisinages, et pouvaient même, si ils étaient assez puissants, pressentir la mort de quelqu’un. Le fait de chanter en chœur lors des veillées funèbres leur fait savoir qu’il y a du monde avec le défunt. Et si par mégarde on laissait une dépouille sans surveillance, même un court instant, il fallait s’attendre à la retrouver sans ses des doigts, ses yeux, sa langue, ses organes… . Les sorciers récupèrent tout ça pour leurs rites.

— C’est horrible !! S’exclama Sophie.

— Je croyais que c’étaient plutôt des guérisseurs, les Dadarabe, commenta Luc.

— Oui, pour la majorité, répondit Lova. Mais certains ont décidé de pratiquer la magie noire. Celle qui nécessite des sacrifices humains et la proximité avec la mort.

»

Le temps passait et proportionnellement à la luminosité, le groupe se dissolvait jusqu’à ce que la grande cour retrouve un calme de cathédral.

_

Le soir venu, après le dîner, Andry était devant un DVD. Il ne parvenait pas à libérer ses pensées des multiples histoires de cet après-midi, et ne souhaitait, en aucun cas, les emporter avec lui dans l’obscurité et dans ses rêves. La maison était endormie, seules les lumières du salon animaient la grande demeure. Il était vingt-deux heures trente passé. Sans être en mesure de l’expliquer, Andry coupa le son de la télévision et tendit l’oreille, à la recherche des galops, des chaînes et des sons de cloches. Son cœur battait la chamade, il espérait ne rien entendre à part le silence.

Au bout de quinze minutes à écouter la nuit, les hululements des hiboux, et les aboiements lointains des chiens, Andry conclut que l’histoire de Stéphanie n’était qu’un tissu de mensonges servant à impressionner les plus crédules : « Je savais bien qu’elle nous menait en bateau ! Se dit-il en remontant le son de la télévision. »

Il visionna quelques épisodes de sa série, et – un peu après minuit – décida d’aller se coucher. Son cœur était plus léger et il n’était pas peu fier de l’élan de courage dont il a fait preuve ce soir : en surmontant son angoisse, il a prouvé l’inexistence du fameux cavalier, de sa monture, ainsi que des cloches damnées. Plongé dans le noir et blottit dans son lit, Andry imaginait les manières intelligentes de fulminer auprès de ses copains, d’ici quelques heures. Son esprit se mit à élaborer le récit et à formuler les arguments réfutant l’histoire de Stéphanie.

Il baignait dans ses pensées lorsqu’on frappa à la fenêtre de sa chambre. Ce fut tout d’abord des coups légers et polis, qui s’intensifièrent ensuite et devinrent des battements sourds, faisant vibrer tout le mur. Andry ne pu retenir un cri et des larmes d’effroi ; ce qui avaient sûrement réveillé ses parents. Il vit la lumière de leur chambre s’allumer. Malgré les coups répétitifs, la tension redescendit d’un cran. Ils allaient le sauver de ce cauchemar, se rassura-t-il, lorsque les carillons métalliques de cloches résonnèrent au loin. Depuis la chambre de ses parents, des bruits de sabots, tapant le plancher en bois, retentirent. Ils furent suivis par le grelottement lourd des chaînes qui s’entrechoquaient. Une ombre terrifiante s’était projetée au sol, s’avançant en direction de sa chambre : à ce moment, Andry su qu’il vivait ses derniers instants sur Terre.

Le lendemain, ses parents retrouvèrent sa dépouille – marquée de symboles, vidée de ses organes et dépourvue de ses doigts – accrochée, tel un trophée, au dessus de son lit.

FIN

TMNA/R

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