Le protocole
Ce qu’on ne répare pas…
Il commence à tout préparer trois semaines avant.
Ce n’est pas la première fois qu’il fait ce trajet, il connaît la route par cœur depuis deux ans, le virage après le pont, le chemin de terre qui longe le verger avant d’atteindre la lisière des arbres, l’endroit précis depuis lequel on voit la fenêtre de la cuisine sans qu’on ne puisse vous voir depuis l’intérieur. Il a appris ça un soir de novembre, le premier soir, quand il ne savait pas encore ce qu’il était venu faire là, quand il pensait qu’il voulait juste regarder, juste savoir comment des gens comme eux pouvaient continuer à vivre dans une maison comme celle-là, avec des weekends comme ceux-là, après ce qu’ils avaient fait.
Elisa est morte un mardi matin de février, dans un service en sous-effectif, d’une complication que n’importe quel protocole standard aurait permis d’éviter. Juan le sait parce qu’il est infirmier, parce qu’il a lu le rapport trois fois, parce qu’il a passé six mois à reconstituer cette nuit-là heure par heure, acte par acte, et parce qu’à la fin de ces six mois il savait exactement ce qui s’était passé et qui en était responsable. Ils avaient tous les deux assuré ce service. Tous les deux avaient signé les mêmes formulaires. Tous les deux étaient rentrés chez eux ce matin-là. Il ne leur en a pas voulu de rentrer chez eux. Il leur en a voulu de ne jamais se retourner.
Les cheveux, il les a gardés depuis le début, dans une enveloppe kraft rangée dans le tiroir du bas de son bureau, à côté du rapport. Il ne se l’explique pas vraiment, ce geste, il l’a fait le soir de l’enterrement sans y réfléchir, une mèche qu’il a glissée dans l’enveloppe avant de refermer le cercueil pour la dernière fois, et depuis il ne l’a pas rouverte. Jusqu’à trois semaines avant.
Le matériel médical périmé, il le récupère au fil des mois dans les poubelles de tri de l’hôpital, des ampoules vides, des bouts de tubulure, des compresses hors date, des choses qu’on jette sans y penser et qui ne manquent à personne. Il ne sait pas exactement pourquoi il choisit ça plutôt qu’autre chose, peut-être parce que c’est ce qu’ils auraient dû utiliser cette nuit-là et qu’ils ont choisi de ne pas aller chercher, peut-être parce qu’il veut que l’odeur leur revienne, cette odeur particulière des services hospitaliers qu’on finit par ne plus sentir quand on y travaille tous les jours mais qui vous prend à la gorge quand vous arrivez en urgence avec quelqu’un que vous aimez dans les bras.
Il installe les enregistrements le jeudi soir, avant leur arrivée. De petits dispositifs audio glissés dans les conduits de ventilation, reliés à une télécommande qu’il garde dans la poche de sa veste, et il a passé des semaines à trouver le bon son, quelque chose de guttural et d’humide, quelque chose qui ne ressemble à rien de précis mais que le cerveau interprète instinctivement comme une présence, comme une respiration. Il sait comment fonctionne la peur, il a travaillé assez longtemps dans des services de nuit pour savoir que ce n’est jamais ce qu’on voit qui terrifie vraiment, c’est ce qu’on ne peut pas identifier.
L’odeur dans les murs, c’est plus simple. Des sachets de matière organique en décomposition glissés derrière les prises électriques démontées puis remontées, une technique qu’il a mise au point lors de sa deuxième visite, quand il a compris qu’il reviendrait et que la prochaine fois ce ne serait plus pour regarder seulement.
Il se poste à la lisière des arbres le vendredi soir, au moment où leur voiture tourne dans l’allée, et il les regarde entrer. Paolo porte les valises, Sofia ouvre la fenêtre de la cuisine, et Juan reste immobile dans le noir avec la même sensation étrange qu’il a chaque fois, quelque chose entre la nausée et le calme, un endroit en lui qu’Elisa aurait reconnu et qu’elle n’aurait pas aimé.
Il pense à Elisa, à la certitude tranquille qu’il avait avant, et il remet la télécommande dans sa poche. Il sait que leur couple a des fissures. Il a pris le temps d’apprendre ça, et les fissures font partie du protocole.
La première nuit il active les enregistrements à trois heures du matin, depuis la lisière, et attend. La lumière de la salle de bain s’allume vingt minutes plus tard, reste allumée longtemps, et Juan range la télécommande dans sa poche en pensant à autre chose, au rapport, à la signature de Paolo en bas du formulaire, à la façon dont Elisa lui avait serré la main dans le couloir avant qu’on l’emmène et dont il n’avait pas compris que c’était la dernière fois.
Il attend encore une heure, jusqu’à ce que la lumière s’éteigne et que la maison soit silencieuse à nouveau. Alors il entre.
Il connaît la disposition des pièces, il a eu le temps de l’apprendre, et il monte l’escalier sans allumer, une main sur le mur, en comptant les marches. La porte de la chambre est entrouverte. Il reste sur le seuil un moment, à écouter leurs respirations dans le noir, celle de Paolo profonde et régulière, celle de Sofia plus courte, plus tendue, celle de quelqu’un qui fait semblant de dormir ou qui n’y arrive plus vraiment. Il sort l’enveloppe de sa poche intérieure, l’ouvre sans bruit, et s’approche du côté du lit où Sofia est allongée, immobile, les yeux fermés. Il dépose la mèche contre ses lèvres et pousse légèrement avec une précision de geste qu’il reconnaîtrait lui-même comme professionnelle si quelqu’un la lui décrivait, et repart sans faire de bruit, l’escalier, la porte, le jardin, la lisière.
Dehors, il respire l’air du verger et pense à Elisa.
Le samedi matin il dépose le matériel médical devant la porte de la cave pendant qu’ils dorment encore, et se positionne au fond du jardin avant que le soleil ne soit trop haut. C’est Sofia qui le voit depuis la terrasse, il s’y attendait, et il attend qu’elle appelle Paolo avant de rentrer dans les arbres. Il ne fait rien de particulier pendant ce temps, il regarde la maison, la fenêtre de la cuisine, la terrasse où leurs tasses refroidissent, et il pense que ça aurait pu être lui et Elisa dans une maison comme celle-là, un samedi matin comme celui-là, si quelqu’un avait fait son travail cette nuit de février.
Le dimanche, il n’a plus rien à faire. Le protocole est en place, il a semé ce qu’il avait à semer, et maintenant il attend que la mécanique fasse son travail. Il connaît assez bien les gens pour savoir que la peur longtemps contenue cherche une sortie, et que la sortie prend toujours la forme de ce qui était déjà fragilisé. Il ne sait pas exactement ce qui va se passer entre eux, il ne contrôle pas ça, personne ne contrôle ça, et c’est peut-être la seule partie du protocole qui lui échappe vraiment.
Le dimanche soir il revient à la lisière. Il voit la lumière de la cuisine, les silhouettes derrière la vitre, et au bout d’un moment il comprend à la façon dont elles bougent que quelque chose a commencé entre eux. Il entend les cris depuis le jardin, étouffés par les murs mais reconnaissables, et puis un cri différent des autres, strident, qui monte d’un coup et s’arrête, le genre de cri qu’on pousse quand les mots ne suffisent plus et que le corps prend le relais pour essayer d’arrêter quelque chose qu’on sent venir sans pouvoir le nommer. Il reste là, immobile comme il sait l’être, les mains dans les poches de sa veste, et il regarde. Il regarde longtemps.
Le silence revient enfin, l’air du jardin entre par la fenêtre de la cuisine que Sofia avait ouverte le premier soir et que personne n’a pensé à refermer, et dans ce silence Juan voit quelque chose qu’il ne pourra plus ne pas avoir vu. Il reste immobile un long moment, les mains dans les poches de sa veste, et il sent quelque chose changer dans sa poitrine. Pas de la satisfaction, pas vraiment, plutôt un poids qui se déplace sans disparaître, quelque chose qu’il ne saura jamais tout à fait nommer.
Il se retourne et part dans le noir, le chemin de terre, le verger, le virage après le pont, et la route devant lui est longue et vide et silencieuse, exactement comme les matins depuis trois ans, exactement comme tout ce qui reste quand quelqu’un qu’on aimait n’est plus là et que personne ne s’en est retourné.

Photo : Liana Trill @ Pexels.
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Comment (1)
Pascaln 43 minutes ago
Je suis devant le curseur de l'espace " ajouter un commentaire " qui clignote... à chercher par où commencer pour partager mon ressenti sur cette proposition.
J'arrête de chercher et je pose un mot: Excellente.
Cette idée de raconter " La maison " sous un angle et un positionnement extérieur qui embarque encore le lecteur fidèle. Et qui se dit à bah oui, voilà pourquoi... Génial !
Un peu moins de fantastique, avec une bonne louche de Thriller en plus, un peu comme une bonne louche de cheddar sur son hamburger préféré... Un régal. Bravo M. EC Wallas.
E C Wallas 24 seconds ago
Waow merci beaucoup Pascal, je suis flatté !
Je voulais jouer sur ce thriller fantastique, expérimenter un peu les possibilités. Merci du commentaire.
Je ne sais pas pourquoi mais je me suis lancé il y a quelques semaines dans l’écriture de nouvelles interconnectées. Soit des « prequels » qui racontent l’avant, soit le pendant, soit l’après.
Il y en a bientôt une que je vais publier qui fera référence à une plus ancienne, mais le clin d’œil sera plus ou moins discret… Curieux de voir si votre œil aguerri le trouvera !
Certains de mes personnages ont gagné et ont pris vie malgré moi, haha.