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La visite
Fiction
Drama
calendar Published Aug 6, 2026
calendar Updated Aug 6, 2026
time 13 min

Merci pour ton retour Jackie 🙏🏻 Ces tumultes qui ouvrent notre conscience et questionnent notre humanité. Avec le regard sur les valeurs qui changent, s’emoussent, alors que d’autres émergent. La consideration de notre époque s’ouvre sur l’étonnement et sur la recherche de paix intérieure.

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Image / Human image
Text / Human creation

La visite


Elle sentit que quelque chose allait arriver. Un changement peut être ou un événement majeur. Quelque chose qui ne passerait pas inaperçu dans son quotidien. Quelque chose qui pourrait la faire trembler. Par précaution, elle se mit à nettoyer la maison, à la ranger méthodiquement, à déplacer dans le garage ce qui ne servait plus. L’intérieur harmonieux la rassura. Ensuite elle refit le stock de nourriture sèche, remplit le frigidaire, acheta un bouquet de fleurs. Tout était parfait.


Le 14 juillet à 18 h 28 elle vit la photo. Sur le Réseau, Laura souriante tenait un fanion français. Légèrement incliné à droite, comme si elle était en train de l’agiter, une esquisse d'un sourire aux lèvres, le regard droit. Au début, elle pensa que Laura faisait honneur à la France et à sa fête nationale. Puis elle vit une autre photo — Laura posant devant une boulangerie. Il n’y eut pas de doute : Laura était en France. Son cœur manqua un battement. Sa tête marqua un instant de vide avant que les pensées ne se mettent à courir. Elle sentait que c’était un message pour elle et puis elle n’en était pas sûre, parce que Laura postait toujours des photos de ses voyages. Toujours. Elle eut envie de la contacter et puis elle se rappela qu’elles ne s'étaient ni parlé ni écrit depuis des années. Avec amertume, elle se remémora le 'Félicitations' laconique quand elle a annoncé sa dernière promotion professionnelle sur le Réseau. Elle pensa à ces rares likes de Laura lorsqu’elle partageait, enjouée et radieuse, des clichés de ses plus belles escapades. Et, au manque systématique de message de Laura quand c’était son anniversaire.

Leçon no 2 de la vie : ‘Tu ne feras pas confiance.’ Elle grimaça.


Le triste tableau de constats négatifs ne put pas effacer le passé commun. Ces images étaient et resteraient pour toujours vives et réconfortantes, quelle que soit la situation qu’elles avaient représentée. Car Laura et elle avaient été de très bonnes amies à la fac. C’est parce que cela déstabilisait son humeur qu'elle a enfoui au fond de sa mémoire les sorties communes au ciné étudiante clandestine, les fêtes joyeuses qui se terminaient parfois mal, le trac partagé devant la salle d’examen, les manifestations d’empathie quand ça n’allait pas, les cadeaux modestes qui faisaient immense plaisir, les moments où la réalité bien établie tremblait sous leurs pieds lors des événements politiques inquiétants qui les faisaient mûrir trop vite. Ce n'étaient pas ces temps précis qui lui manquaient. C’est le contexte ‘avec’ et ‘ensemble’ inexistant qui la chagrinait. Elle n’a pas oublié ce qu’elle ressentait pour Laura : une admiration et un respect. Laura avait le cran et se lançait dans des situations de vie avec assurance. Elle n'a pas hésité à questionner les instances municipales au sujet du délabrement de leur cité universitaire. Elle se battait, bec et ongles, pour que leurs conditions d'habitation changent. Laura était un exemple à regarder de près. Elle était belle et avait son style.


Les années passantes ont ajouté de la patine et un voile de paillettes de vétusté sur tout ce qui s’était passé entre elles. "La vie file." — pensa-t-elle. — "À quoi bon revenir vers ce qui a été et n’est plus ?" Mais, quelque part dans son for intérieur, elle n'a pas pu éviter cette question dirigée vers elle-même : avait-elle été une très bonne amie pour Laura ou avait-elle juste l’impression de l’avoir été ? Parce que dans ses yeux, pendant toutes ses années d’études, Laura l’avait été. Et, qu'en était-il d’elle-même ? Elle tressaillit.


Elle mit du temps à prendre une décision sur la manière de réagir aux photos. "Si elle a envie de me voir, elle n’a qu’à me contacter." — pensa-t-elle au premier abord. Elle se rappelait encore leur dernière rencontre, qui datait d’il y a dix-huit ans. Une visite de Laura avec sa petite famille chez eux, en France. Une visite rendue, car avant celle-ci, il y avait leur visite au Danemark, chez Laura et Carsten. Cinq ans après leurs mariages à chacune. Cinq ans après leurs maîtrises et la fin des études. Ce juillet, elles ont fêté simultanément leurs noces de bois. Elles ont ri de leurs mélanges culturels et des fautes qu’elles faisaient dans leur langue maternelle, colorée par des expressions de leurs nouvelles langues, disparates dans le contexte. Elles étaient fières d’avoir fermé la porte du socialisme, fières de progresser dans ce que la vie leur réservait dans leurs nouveaux pays. Elles avaient tant en commun encore.


Cette visite au Danemark, cinq ans après la séparation imposée par la vie, était un moment joyeux et important. Non seulement elle et Laura ont pu se retrouver en tant qu’amies et ‘comme avant’, mais aussi leurs compagnons ont pu faire plus ample connaissance. Ils ont eu le temps de s’apprécier et de se trouver des sujets en commun. Leurs enfants, petits encore, se sont côtoyés et amusés ensemble.

Un beau jour d'été, ils sont partis à deux voitures sur la côte de la mer du Nord. Le vent leur arrachait les têtes, les enfants couraient après les vagues. Ils ont fait une balade le long de la plage et ont partagé un repas dans un restaurant face à la mer. Une journée de rire, de légèreté, de vie sans contretemps. Laura et Carsten ont été très accueillants et ouverts, et ceci est resté gravé dans sa mémoire. C’était une vie qu’elle avait toujours souhaitée : des cultures qui se frôlent et se mélangent, des découvertes et des observations des autres pays qui ravissent. Les caractères nationaux, la psychologie des pays, l’histoire qui modèle les comportements nationaux ont été ses sujets de prédilection.


Elles avaient gardé le contact après le Danemark. Elles s’écrivaient, échangeaient les photos des enfants, racontaient leur quotidien. Un jour, d’une manière naturelle, même si après des années, Laura et Carsten leur ont rendu visite. Cet été-là, le temps des visites et des sorties, ils ont tous renoué avec la bonne humeur et l’insouciance. Même si la vie mettait devant eux de nouveaux défis : changements professionnels, déménagements, des décisions importantes à prendre, des concessions à faire. Les sujets de leurs discussions ont changé. Ils ont évoqué plus souvent la politique et les tendances mondiales. Ils comparaient les pouvoirs dans leurs pays respectifs. Ils ont même lancé un challenge sur une éventuelle vie dans ce pays qui a quitté le bloc socialiste et se développait, à leur étonnement, fort bien. Qu’est-ce que la vie leur réservait ? Et, qu'est-ce qu’eux oseraient demander à la vie ? Que mettraient-ils en place, eux ? Parce que la vie, elle en fait tant — la vie vous change le jour en nuit.


Elle se rappela aussi de ce moment, parfaitement étrange, où Laura et les siens sont partis visiter la petite ville voisine et, sans prévenir, ne sont pas rentrés pour le déjeuner. Elle a attendu, étonnée, essayant de déduire à quelle culture attribuer ce comportement. La liberté, l’indépendance scandinave ? Le souci de ne pas trop peser, trop encombrer l’autre, venant de leur pays slave ? Son étonnement était encore plus grand quand, au retour, la petite famille nordique a avoué, sans explications, avoir déjà déjeuné. Est-ce que quelque chose n’allait pas ? Qu’est-ce qui a pu se passer ?


Cet événement est revenu clairement parmi ses souvenirs alors qu’elle songeait, peut-être trop, à quelle posture adopter vis-à-vis de Laura.

"Et s’il y avait une situation inverse ?" — pensa-t-elle. "Si j’étais au Danemark, n’essayerais-je pas de la revoir ? Aurais-je le courage de lui texter : ‘Coucou, je suis là !’ Ou laisserais-je plutôt un indice évident pour voir sa réaction ?"

Elle soupira et secoua la tête. Non, elle ne put envisager de se cacher et de faire semblant de ne pas regarder les posts de Laura. Même si pendant dix-huit ans elles ne se sont pas vues, n’ont pas écrit l’une à l’autre, n’ont pas échangé de vive voix. Leçon no 36 de la vie : 'Tu ne sauras jamais (en tout cas — pas souvent) ce que l’autre vit véritablement et ce que cela lui inflige’.


Elle commenta une des photos et reçut une réponse par texto confirmant que Laura était bien en vacances en France. Par un heureux concours de circonstances — pas très loin à vol d’oiseau.

Elles sont convenues d'une date de retrouvailles. En attendant l'événement, elle se posa maintes fois la question de savoir comment aborder Laura. Elle ne put pas oublier le manque de réponse à ses lettres et le silence total qui a suivi leur dernier contact in visu. Elle cherchait vainement dans sa mémoire des indices qui auraient pu expliquer cette coupure de dix-huit ans. Elle n’en a trouvé aucun. Un grain de sable s’était glissé dans la relation qui fonctionnait à merveille sans qu'elle sache pourquoi. Une fausse note s’était invitée et a dérangé une harmonie qui lui était chère. "La vie nous change." — soupira-t-elle. — "Et les années qui défilent changent la vie et ses valeurs. Est-ce que vraiment nos vertus nationales d’ouverture et d’hospitalité peuvent se rendre au mercantilisme, à l’opportunisme et à la compétition modernes ?" — réfléchit-elle, dépitée. "Quel est donc ton intérêt à me revoir, Laura ?"

Elle ne savait pas se réjouir tranquillement de la rencontre à venir et se tortura avec la pensée d’être victime d’un avantage purement matériel. Elle s’étonnait que, à travers la vie, la valeur noble qu’est l’amitié puisse s’élimer et changer d’aspect. "Après tout, qu’est-ce qu’on attend d’une amie ? Qu’elle soit présente ? Qu’elle écoute des confessions jamais faites à d’autres ? Qu’elle comprenne ? Qu’elle soutienne ? Qu’elle inspire ou qu’elle booste ? Ou peut-être, tout modestement, qu’on puisse l’appeler une amie et continuer à croire que la vie est bonne ?" Leçon no 1 de la vie : quelle était déjà cette leçon ?" — songea-t-elle aigrie.


Quand le jour de la rencontre arriva et qu’elle attendit ses invités avec impatience, elle s'aperçut de l’ellipticité de son échange texto avec son amie. Il était fin et clair pour elle qu’elle les attendait pour un déjeuner, puisqu’ils avaient une certaine distance à faire pour arriver à la maison. Mais, tout bonnement, elle ne pensa pas à le verbaliser. Et, quand l’heure tournait et qu’aucun bruit de voiture ne s’invitait dans le calme de la campagne, elle commença à avoir des doutes. Le souvenir d’il y a dix-huit ans refit surface. "Quelle culture m’a-t-elle soufflé de ne pas parler du repas ?" — se demanda-t-elle. "Au Danemark, être reçu avec un repas est-il chose systématique ?" Elle l'ignorait, alors elle envoya un texto : ‘Bienvenue au déjeuner.’

En réponse, elle reçut un son de klaxon. Elle se précipita dehors tandis que les portières d’une Peugeot 308 s’ouvraient. Laura souriante, un bouquet de fleurs dans ses bras, quittait la place du passager. Un homme quittait la place du chauffeur au même moment. Ce n’était pas Carsten.

Leçon no 56 de la vie : ‘Certains donnent, d’autres — prennent’.


Bozena Wisniewska-Le Talludec. Juin 2026


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© Cover Image Hygge. Bozena Le Talludec
© Author's name / pen name Bozena Wisniewska-Le Talludec
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The Kitty clause
Bozena verified
Ceci à tous les Chats ; lisez, contemplez et puis basta !
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La notice veille. Moi de même.

Comments (2)

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Merci pour ton retour Jackie 🙏🏻 Ces tumultes qui ouvrent notre conscience et questionnent notre humanité. Avec le regard sur les valeurs qui changent, s’emoussent, alors que d’autres émergent. La consideration de notre époque s’ouvre sur l’étonnement et sur la recherche de paix intérieure.

Jackie H verif

Jackie H 2 hours ago

Ce que nous ignorons des tempêtes que les uns traversent... des interrogations sans fin des autres... Puis les leçons de la vie à l'emporte-pièce, que le tumulte intérieur emporte tout aussi vite...

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