Congratulations! Your support has been successfully sent to the author
avatar
Comme un air de Brassens
Fiction
Drama
calendar Published Sep 5, 2026
calendar Updated Sep 5, 2026
time 10 min
Creative Transparency Label
All audiences
Image / Human image
Text / Human creation

Comme un air de Brassens

L’ambiance était encore feutrée, presque silencieuse. L’aube repoussait la nuit à sa façon, lentement, mais sûrement.

Marion se tenait derrière les tentures fermées de la porte fenêtre. Elle avait écarté légèrement le pan de droite et observait l’esplanade en contrebas, depuis le premier étage. Elle aurait bien ouvert pour s’offrir un peu d’air, mais elle ne voulait aucun bruit pour l’instant.

Son smoking lui allait à merveille. Les longs cheveux noirs étaient impeccablement tenus en un chignon élégant. De la poche arrière de son pantalon dépassaient quelques doigts de ses gants blancs qu’elle passerait tout à l’heure.

Quant à l’homme présent dans la pièce avec elle, il n’avait que faire du bruit et de la vue ; allongé sur le dos, bien calé dans le velours qui l’enveloppait, les yeux clos, il ne moufetait pas.

Marion consulta sa montre, constata avec un léger sourire de satisfaction aux lèvres, que comme d’habitude, elle avait un peu d’avance.

Même si finalement rien ne pressait vraiment, elle détestait être à la merci de la pression du temps..

Contre toute attente, elle ne portait pas de talons. Sa haute stature lui avait toujours paru suffisante. Les semelles en cuir de ses chaussures plates étouffèrent ses pas lorsqu’elle se dirigea vers la double porte entrouverte donnant sur le salon juste à côté. Elle arrangea quelques fleurs déposées à la va vite par des membres du personnel – la qualité de service se perd, quoi qu’on en dise pensa-t-elle – se servit un verre d’eau et s’assit dans l’angle du profond canapé trônant en face de l’immense écran du téléviseur caché dans le mur de glace. Le son était coupé. Les fleurs étaient arrivées avant les invités. Les livraisons s’étaient succédé depuis la veille.

Un buffet d’accueil venait d’être dressé, le café, le thé, l’eau, les jus de fruit, quelques viennoiseries, les petites serviettes aux initiales dorées, rien n’avait été négligé.

Son seul regret, c’était cet immense bouquet de lys. Presque une faute de goût. Non, plutôt une vraie faute de goût. Dans ce milieu huppé, où la bonne éducation le dispute à la préciosité, tout le monde sait que le lys est entêtant, et qu’il vaut mieux l’éviter. Elle en conclut qu’il manquait, à une pièce rapportée dans la famille, certains codes indispensables. Curieuse elle chercha la carte de visite, et la trouva épinglée sur une fleur, mais renonça à ouvrir l’enveloppe. Que ne dirait-on pas sur son compte si elle était découverte ?

Sa montre vibra. Elle avait réglé une alarme sur 8h55. Les premiers invités, et la famille ne tarderaient pas à animer le manoir. Elle alla tirer les portes doubles de la pièce d’à côté, fit disparaître le verre qu’elle avait utilisé, réajusta à nouveau sa tenue devant l’immense miroir placé au-dessus de la cheminée de l’autre côté de la télévision, et au moment où elle posa la main sur la poignée de la porte, quelques coups discrets étaient portés de l’extérieur.

Elle tira la porte à elle et salua la maitresse de maison.

—Tout est prêt Marion ? tout est en place ? Il est prêt aussi ?

—Oui Adélaïde répondit-elle en hochant doucement la tête comme si elle craignait de décrocher le sourire doux qu’elle arborait.

—Alors descendons accueillir les premiers invités, ce sera mieux à deux.

Marion gagna l’immense couloir, non sans tirer la porte derrière elle.

Dans l’immense hall, une certaine effervescence était apparue, pas encore une agitation.

Les imposantes portes en bois de l’entrée avaient été ouvertes, et un ingénieux dispositif de portes coulissantes automatiques était entré en action. La fraicheur matinale s’en trouvait ainsi maintenue à l’extérieur. Un homme d’une cinquantaine d’années déguisé en majordome assurait l’accueil, orientait, rassurait les personnes qui ne connaissaient pas le lieu. Aux habitués, le sourire et l’inclinaison de la tête étaient plus prononcés.

La maitresse de maison, que la présence de Marion rassurait, commença le tour des petits groupes qui s’étaient formés. A chaque fois qu’elle s’approchait de l’un d’eux, les corps formant cercles s’écartaient légèrement pour lui place. Elle s’immisçait alors, on l’embrassait, pour les plus intimes, on lui prenait les mains avec chaleur pour les autres. Les mots étaient chuchotés, la dame remerciait, rendait embrassades et poignées de main. Puis, avant de quitter un groupe pour un autre, elle énonçait le protocole. Les proches passeraient en premier, les autres suivraient naturellement. Celles et ceux qui se reconnaissaient parmi les proches, la rassuraient, ils seraient aux avant-postes ; les autres acceptaient de bonne grâce d’être à l’arrière du cortège. Elle tenait à cet ordre là, à ce qu’il ne soit pas bousculé. Rassurée, elle rappelait la présence des rafraîchissements, mais aussi du café, du thé. Des mignardises. Elle cherchait du regard, alentour, une main machinalement posée sur l’avant-bras d’un invité, les serveurs et leurs plateaux argentés, hélait d’une main souple somme toute discrète. Alors seulement elle quittait les uns pour les autres, répétant le même cérémonial

En chemin, elle éprouva le besoin de confier à Marion combien elle trouvait tout le monde élégant. Le noir n’est pas élégant, Marion, il EST l’élégance avait-elle susurré à son oreille. Marion avait approuvé, constatant de fait que personne n’avait osé la couleur. Le noir se mariait parfois au blanc, sur tout chez les hommes, pour lesquels la chemise était réhaussée d’un nœud papillon, ou d’une cravate, et de boutons de manchettes. Les cous féminins retenaient pour la plupart des colliers de perles à la longueur variable, ou de fines chaines en or qu’une pierre précieuse sublimait.

C’est l’heure glissa Marion à la maitresse de maison. Il faudrait que tout le monde se retrouve à l’extérieur. Je remonte et nous arrivons.

Cette dernière opina de la tête et rajouta qu’elle les rejoignait. Elle voulait être avec eux. Impérativement. Marion acquiesça

La petite foule des invités quitta les salons et le hall d’accueil pour se regrouper à l’extérieur, selon les indications fournies. Rien n’avait vraiment commencé, mais déjà quelques larmes s’aventuraient sur les joues les plus sensibles.

Le gravillon au bas du perron se plaignait sobrement sous l’instante chorégraphie des semelles de cuir. Il tordait gentiment des chevilles féminines haut perchées sur leurs talons improbables, soumises à l’instabilité du sol.

Les portes coulissantes furent bloquées en position ouverte. Majordome, serveurs, s’étaient postés de part et d’autre, formant une sorte de haie d’honneur sur les trois marches extérieures.

Au moment où Marion, suivie de la maitresse de maison et de son mari firent leur apparition sur la dalle blanche et polie du perron, le silence se fit, rapidement rompu par des applaudissements d’abord timides, puis plus nourris, longs et réguliers, à la sonorité mesurée.

Les premiers pas sur le gravillon furent les plus difficiles. Besoin de stabilité oblige. Les invités prirent enfin la suite. Des mains habituées tapotaient discrètement un mouchoir blanc de soie sur les joues embrumées

Quelques minutes auparavant, Marion avait ouvert la porte à l’étage, entrouvert le rideau pour laisser entrer une rai de lumière. Elle n’était pas seule. Des témoins en quelque sorte l’accompagnaient, silencieusement.

Elle s’était immobilisée, avait croisé ses mains devant elle. Il n’était pas besoin de parler. Elle s’inclina, puis, au premier hochement de tête en direction de ses faux témoins, les quatre hommes s’étaient positionnés ; au second hochement, ils avaient saisi les poignées, et d’un mouvement coordonné, tant de fois répété, avaient soulevé la caisse de chêne clair jusqu’à l’épaule.

La maitresse de maison avait eu l’autorisation d’enterrer son défunt mari, le patriarche de la famille, dans le mausolée familial du parc du manoir.

Pour la dernière fois, tout le petit monde faisait suite.

Tous derrière, et lui devant.


Intellectual property & credits
© Cover Image Image libre
© Author's name / pen name Chrisgill
The Kitty clause
ChrisGill verified
Dans propriété intellectuelle, il y a Propriété... et Intellectuelle...J'ai écrit avec ce dont je suis doté, pour le pire, et peut-être aussi un pour le meilleur. J'ai fait ce que j'ai pu. Mais j'en suis heureux. donc pas touche sans mon autorisation

Comments (0)

You must be logged in to comment Sign in
Prolong your journey in this universe Drama

donate You can support your favorite writers

promo

Download the Panodyssey mobile app