Le Rêve fou de la SONORA
Encore un solstice d’été ! Au calendrier républicain utopique, mais poétique et écologique avant l’heure, nous quittons le 30 floréal printanier pour entrer dans le 1er messidor estival (22 juin 2024) de l’an CCXXXI
101 ans passés, le cœur est encore solide, les articulations presque souples, mais les muscles affaiblis, les organes intérieurs réticents (et parfois même douloureux).
Si l’audition (assistée) permet heureusement de pouvoir jouir encore de la musique, la vue, hélas ! baisse, lentement mais irrémédiablement.
C’est avec difficulté que je déchiffre les lignes de la plupart des livres entassés sur mes étagères. Alors ! Il ne me reste, grâce à la luminosité de l’écran de l’ordinateur, que la possibilité d’écrire.
J’entreprends donc de tracer une modeste biographie d’un personnage assez extraordinaire.
Grand aventurier ou héros d’une épopée, oublié ou méconnu, il mérite qu’on lui rende encore aujourd’hui, dans notre monde voué souvent aux médiocrités quotidiennes et aux ambitions lucratives, un hommage chaleureux.
Claude Pétel - 8 août 2024
BIOGRAPHIE
Comte Gaston De RAOUSSET-BOULBON (1817 - 1854)
Une enfance tourmentée et une jeunesse tumultueuse
On trouve, à Avignon (Vaucluse) et à Valence (Drôme), la trace de nombreux éléments portant ce patronyme. Parfois avec des variantes : Boulbon, Raoul de Raousset-Boulbon. Peut-être des racines huguenotes attestées dans le Gard de 1500 à 1860. La branche qui nous intéresse acquiert, à Avignon, en 1753, un Hôtel conçu par Jean-Baptiste Franque et dont l’ensemble ne sera terminé qu’en 1769 ; il prend alors le nom de Raousset-Boulbon, Il est inscrit au titre des Monuments historiques en 1949 ; on peut le voir aux 33 et 35 de la rue Joseph Vernet.
C’est là que naît, le 2 décembre 1817, Charles, René, Gaston de Raousset-Boulbon, fils d’Henri de Raousset-Boulbon et de Constance de Soriac. Celle-ci meurt quelques mois après et l’enfant est élevé chez sa grand’mère, marquise de Soriac, dans son château en Gascogne. Cette absence d’une tendresse maternelle et un père froid et distant sont sans doute les causes du développement chez ce jeune garçon d’un caractère difficile. Autoritaire, irascible, il est surnommé « Petit loup » par les domestiques. Contrarié dans ses volontés, à sept ans, il s’échappe du château et on ne le retrouve que le soir à trois lieues de là. À neuf ans, son père décide de l’envoyer à Fribourg-en-Brisgau (pays de Bade), dans le collège Saint-Michel tenu par des jésuites avec une discipline rigoureuse. Élève à la progression normale, il se contraint pendant huit années d’internat, mais, à 17 ans, finit par exploser, avec une nouvelle fugue. Il passe trois jours dans les bois où il est récupéré, à demi-mort de froid et de faim. Ramené au collège, il refuse de s’agenouiller devant le Père supérieur et il est renvoyé à Avignon, chez son père. Celui-ci, exaspéré, le chasse, en l’émancipant de la tutelle paternelle.
Il a 18 ans et peut disposer de la fortune assez considérable héritée de sa mère. Il part à Paris, où la famille possédait un hôtel particulier. Il y trouve, à l’époque, une « jeunesse dorée » qui s’ennuie !
Fini ! les éclats glorieux napoléoniens ! Ou les fièvres révolutionnaires ! la monarchie de Juillet, même si elle connait quelques accidents, joue la prudence bourgeoise. Ces jeunes gens, sans espoirs et sans buts, se défoulent en folies extravagantes. C’est un certain phénomène (limité à une petite partie aisée de la société) qu’on retrouve plusieurs fois dans l’histoire de France. Tels, la noblesse courtisane jouisseuse de la Régence, après la grisaille des dernières années de Louis XIV, ou les « Incroyables », rescapés de la Terreur et aussi les « années folles » après la Grande guerre de 14/18.
Toujours est-il que notre héros s’agrégea rapidement au groupe qui régnait alors. Pendant près de dix ans, il devient un fêtard inépuisable, gaspillant sa fortune avec insouciance, achète une maison en Normandie, passe trois mois sur la Seine en bateau à vapeur, avec des violons et un cuisinier enlevé à l’ambassade anglaise. Fine lame et adroit tireur, il multiplie les duels ; poursuivi en justice, il fut finalement relaxé. Écrit quelques essais poétiques et une pièce de théâtre : La Pendue. Ayant rapidement dilapidé l’héritage maternel, il décide, en 1845, de tenter fortune en Algérie. Grâce à un réseau de relations familiales, il est aide de camp du duc d’Aumale qui poursuivait ses expéditions militaires contre les rebelles à l’occupation française. Quand ce dernier est nommé gouverneur, Raousset-Boulbon - qui vient de bénéficier de l’héritage de son père décédé en 1846 - monte une entreprise agricole aux environs de Constantine dont les résultats seront décevants. Maisses prises de position publiques sur le traitement des populations arabes et berbères lui attirent l’inimitié des autres colons, surtout quand, en 1847, il publie une brochure : De la colonisation et des institutions civiles en Algérie.
Écœuré, il revient en France, où, en février, la révolution vient d’éclater. Il tente de se présenter, dans sa ville natale d’Avignon, aux élections pour l’Assemblée législative de 1849. Il sera battu par un marchand de vins de Carpentras. Il fonde un journal La Liberté, dont il sera le principal rédacteur, mais qui connaîtra une certaine audience. Il écrit un roman : Une Conversion ; qui paraîtra après sa mort en 1855, édité par la Librairie Nouvelle de Paris, avec une préface élogieuse célébrant « le noble et héroïque aventurier français dont les exploits remplissent depuis deux années les journaux américains et qui vient de périr malheureusement en tentant de créer une présence de son pays en Amérique »
Fin mai 1850, pratiquement ruiné, il prend la décision de partir pour la Californie. Ce choix va complètement transformer sa vie. Il ne peut savoir qu’il ne lui reste qu’un peu plus de quatre années à vivre ; mais il y écrira les pages glorieuses de son existence. Les circonstances de ce départ sont assez particulières.
La ruée vers l’or
En août 1839 un pionnier suisse - Sutter - fonde en Haute Californie un florissant domaine de plus de 25 000 ha, baptisé Nouvelle Helvétie. Il y développe l’agriculture, avec un élevage de 20 000 bovins, y installe trois moulins et une scierie hydraulique. Son associé, James W. Marshall, originaire du duché de Bade, en ouvrant une nouvelle scierie à Coloma, découvre en creusant le bief, une pépite d’or de 22 carats. Cette découverte, vite diffusée, est une catastrophe pour cette terre qui va changer de mains, saccagée, envahie par des orpailleurs et mineurs accourus de tous les pays, installant sans vergogne leurs placers ; sans que Sutter puisse obtenir un secours légal, faute d’une autorité en place. En effet, quatre jours après la découverte, le 2 février 1848, par le traité de Guadeloupe-Hidalgo, le Mexique vend aux États-Unis la Californie aurifère (pour 15 millions de dollars). Le 1er juin, San-Francisco a perdu presque la moitié de ses habitants. Plus un soldat, plus un ouvrier, n’obéit à son chef. L’appel de l’or, dont on va bientôt arracher 40 000 dollars par jour, est irrésistible. Dans cette Europe, où les rêves socialistes de 1848 ont vite été douchés, il va offrir d’autres espoirs. En France, et en particulier à Paris, on ne jure plus que par la Californie. Aux Variétés, au Théâtre du Luxembourg, se succèdent drames et vaudevilles aux noms évocateurs :
- les Chercheurs d’or du Sacramento,
- le Train de plaisir pour la Californie
- On lance un aérostat baptisé California.
C’est alors que les dirigeants du pays (majorité des députés de l’Assemblée législative de 1949, ou conseillers du Prince-Président, Louis-Napoléon Bonaparte) revenus à des conceptions plus réalistes pour la Deuxième République, y trouvent une opportunité pour résoudre un problème social. Les héros révolutionnaires généreux et utopistes, des premiers jours, canalisés en ouvriers d’Ateliers nationaux, révoltés quand on veut les disperser en province, bien que durement matés, restent des citoyens inquiétants. Par ailleurs, les « bataillons de gardes mobiles » créés en février 1850 pour protéger les bâtiments publics où trop de jeunes gens ont été trop rapidement engagés, deviennent encombrants. Pourquoi ne pas s’en débarrasser en leur faisant miroiter la facilité d’aller chercher, à l’autre bout du monde, une chance de réussite à leur débordante activité ? Une habile propagande s’organise. En août 1849, le gouvernement cautionne la création d’une Société des Lingots d’or, afin qu’elle organise une loterie dont le bénéfice servira à transporter gratuitement en Californie 5 000 émigrants trop pauvres pour effectuer la traversée. Pour sensibiliser le grand public, on demande à Alexandre Dumas fils de rédiger une brochure publicitaire. Au 10 boulevard Montmartre, on s’arrache les billets de cette formidable loterie qui promet monts et merveilles : « 224 lots de 400 000, 100 000, 50 000 francs » ! Dans une vitrine, sous la garde vigilante de 5 hommes armés, on peut admirer, sur un socle de velours rouge, une balance : un des plateaux porte un énorme lingot d’or cubique, dans l’autre six blocs de fonte. Sur une plaquette on peut lire « 116 kg 870 grammes = 400 700 francs « C’est le fameux gros lot que l’on peut gagner, pour une mise simple d’un franc. Le tirage aura lieu le 16 novembre 1850 ? Un comité de liquidation assurera 4 000 départs sur les 5 000 promis. C’est quand même un sacré coup de torchon ! Déjà, dès février 1850, a été montée, sous le patronage du gouvernement une Compagnie dite « des Gardes mobiles « ayant pour but d’expédier en Californie d’anciens sous-officiers et soldats ayant appartenu aux bataillons des gardes mobiles. A leur arrivée ils seraient envoyés aux placers avec vivres, outils, armes et tentes aux frais de la Compagnie ? Les premiers émigrants de cette catégorie quittèrent Toulon le 25 mai 1850, sur la corvette « La Capricieuse » à destination de Valparaiso du Chili. De là, ils embarquèrent sur une autre corvette « la Sérieuse ». Ces 131 premiers Français arrivèrent à San-Francisco le 23 novembre 1850. Une centaine gagna Mokelumne Hill, un des premiers lieux d’extraction. Le reste resta à San Francisco.
Quant à Gaston de Raousset-Boulbon, ruiné, rappelons-le, le 17 mai 1850 il loue à Southampton un hamac de 3e classe sur le steamer anglais Avon. Le navire fait tout un circuit, avec nombreuses escales dans des îles des Antilles, au Venezuela, à Carthagène et débarque son passager à l’estuaire du rio Chagres (côte atlantique de l’isthme de Panama). Celui-ci poursuit sa route en pirogue en remontant le Rio Chagres puis à travers une zone tropicale hostile et malsaine, et atteint Panama le 25 juin. De là, le 20 juillet il monte à bord du navire l’Escuador et arrive à San Francisco le 22 juillet 1850, avec pour tout viatique trois mille francs dans sa ceinture.
San Francisco
S’étendant - avec ses 1350 km de côtes sur l’Océan Pacifique - de la limite avec l’Oregon à San Diego à la frontière du Mexique, la Californie est, de nos jours, un des plus importants et le plus riche des États de la nation américaine à laquelle elle fut rattachée en 1850. Si sa capitale est restée Sacramento, son centre se trouve à San Francisco.
Petite ville installée par les Mexicains en 1776 et vouée à Saint-François d’Assise, elle est devenue aujourd’hui, par sa position, un port d’une grande activité et une métropole pleine de vie. Mais avant de connaître ce développement, quel était son aspect vers 1845 à 1855 ?
Ville champignon en pleine explosion, son centre, sur une des parties plus élevées, essaie de mettre en place une administration et l’installation de commerces et services divers ; mais qu’en est-il de la basse ville ? Un port, qui ne fut d’abord qu’une côte basse où les navires se pouvaient aborder, transférant leurs passagers dans des chalands à partir desquels il fallait marcher dans la vase. Il faudra quelque temps avant que les Américains construisent des wharfs et une jetée. On débouche alors, en se frayant un chemin dans la poussière l’été et la boue en hiver, sur un conglomérat de constructions en bois. Baraques aux loyers exorbitants, troquets sordides, maisons de jeu. Et toujours de nouveaux bateaux déversant un flot d’émigrants. La plupart se lancent aussitôt sur la route des placers, rêvant enfin de trouver l’or ! Mais un nombre important va rester sur place. Foule formée de Mexicains, de Chinois, de Français, formant des communautés distinctes. Épaves déguenillées ou bandes de gangsters et d’outlaws américains ; faisant la loi, tout en s’affrontant. Voilà le monde dans lequel vient d’arriver Raousset-Boulbon.
Pour survivre, il se fait trappeur de gibier, car la nourriture est rare. Puis il loue, avec un autre Français, un chaland et ils travaillent comme débardeurs des marchandises amenées par les navires. Il acquiert ainsi le matériel pour partir vers les placers aurifères de Mokelumne Hill. Hélas ! au mauvais moment : les Américains, alors remplis de la réussite de leur expansion, veulent là aussi accaparer toutes les places. Pour chasser tous les chercheurs d’or étrangers, en particulier les Français, ils leur imposent une taxe spéciale de 20 dollars par mois. Comme ceux-ci refusent de la payer - des anciens combattants des barricades ou gardes mobiles, vont-ils plier devant un simple shérif - ils les attaquent avec leur brutalité habituelle. De mars à mai 1851, ces révoltés se battent vigoureusement contre les spoliations, se retranchant sur une colline qu’ils baptisent French-Hill ! Cependant, les diplomates du Quai d’Orsay n’ayant pas encore défini leur position vis-à-vis de la jeune Amérique, dépêchent le consul de France, Patrice Dillon (personnage que nous retrouverons plus tard) comme médiateur. En fait, il faut céder. Une partie des mineurs va rester en acceptant les restrictions de surface et la taxe discriminatoire. Les autres, (dont Raousset-Boulbon) reviennent à San Francisco. Entre temps, une catastrophe a ravagé la ville : Lors d’une fête forcenée se déroulant sur la carcasse d’un bateau échoué sur le port, on tire des pétards ! et c’est l’explosion ! L’incendie gagne d’abord toute la basse ville, mais après une accalmie, le 4 mai, s’étend à tout le centre. En dix heures, deux mille bâtiments rayés de la carte ! San Francisco s’en remettra (de même qu’après le formidable tremblement de terre de 1906). Mais la nourriture manque et surtout la viande. Avec deux associés, Raousset-Boulbon entreprend de créer un commerce de bestiaux. Il s’agit de ramener du sud, depuis Los Angeles, des centaines de vaches. Ce périple leur prend trois mois et entre temps le prix de la viande a baissé. Les associés se séparent. Est-ce avant son passage dans les placers ou après, que se situe cette entreprise ? Les sources, contradictoires (et plus ou moins fiables) se contredisent.
L’important c’est que toutes ces péripéties ont amené Gaston de Raousset-Boulbon à un changement total de comportement. Débarrassé de ses complexes et de ses rancœurs, il s’ouvre à une vie forte et déterminée. Sa vitalité dégage en outre un charisme certain sur tous ceux qui l’entourent (compagnons dans l’aventure minière ou vaqueros dans celle des troupeaux). Ils forment autour de lui un groupe soudé. Il est prêt à affronter les circonstances qui vont le mener au destin qui l’attend.
Il faut ici compléter le cadre dans lequel il va s’accomplir et en particulier la situation de ce Mexique où elle va se réaliser et dont il faut survoler rapidement l’histoire.
Le Mexique
Vaste territoire s’étendant entre le Pacifique et l’Atlantique, traversé du sud au nord par une imposante chaine montagneuse culminant à 5426m au Popocatépetl, et 5675m au Pic d’Orizaba. Il s’y structura, en quelques siècles, une civilisation très avancée : celle des Mayas et surtout celle des Toltèques puis des Aztèques. L’empire de ces derniers était sans doute à son apogée au XVIème siècle, quand les Espagnols, menés par Cortès, s’en emparèrent. Il allait de la Californie au Guatemala, même si l’on y relevait quelques rébellions régionales. Les envahisseurs y imposeront leur religion et leur puissance, créant finalement une population quasi totalement hispanisée (environ 10% d’amérindiens d’origine). En 1824, comme dans tous les anciens pays colonisés, son indépendance sera proclamée. Elle sera suivie par une longue période chaotique, où rivalisèrent ambitions personnelles et dictatures militaires. Au nord du pays, se succédèrent une série de conflits avec la jeune nation américaine en pleine expansion. Les Mexicains y perdirent d’abord le Texas où les affrontements furent acharnés (nul ne peut oublier, en 1835, la glorieuse résistance du Fort Alamo où s’illustra le célèbre David Crockett ex-chasseur de bisons). Il fut finalement annexé par Washington en 1845. Ainsi que le Nouveau-Mexique en 1846, la Haute Californie en 1850 (déjà indépendante en 1847). Il en sera de même pour l’Arizona en 1863 et le Nevada en 1864.
C’est donc dans de climat d’instabilité que va se dérouler l’épopée de Raousset-Boulbon
Quant au Mexique, il poursuivra ses difficultés avant et après l’éphémère empire (1864-1867) inspiré par Napoléon III.
Aujourd’hui, le Mexique s’étend de la Sonora au Yucatan sur 1,973 million de kilomètres carrés. Il a subi plusieurs grands séismes. Sa capitale est la mégapole de Mexico, à 2400m d’altitude ; comptant 9,210 millions d’habitants. Il a connu, entre autres péripéties, une vague violente d’anticléricalisme, puis la révolte populaire de Zapata et Pancho Vila en 1914. Son gouvernement doit encore affronter l’emprise des narco-trafiquants.
Après ces précisions nécessaires, revenons aux pages concernant l’histoire de notre héros.
La Sonora
Cette province située au nord-ouest du Mexique, limitrophe de la Californie et de l’Arizona ; connaissait des velléités d’indépendance vis-à-vis du gouvernement de Mexico. Elle se plaint de n’être pas aidée pour l’exploitation des richesses minières du territoire contre les intrusions de bandes d’Apaches venues de l’Arizona et la progression des Nord-Américains. Un délégué de notables prend contact avec le consul de France en Californie, Patrice Dillon. Ne serait-il pas possible d’envisager l’intervention d’un corps expéditionnaire, peut-être composé des membres de la communauté française très nombreuse à San Francisco, puisse apporter son aide pour rétablir l’ordre et la sécurité ?
Raousset-Boulbon semble évidemment être l’homme le plus apte pour cette entreprise. Il l’accepte avec enthousiasme. Le consul et lui établissent un plan de colonisation de la Sonora et d’exploitation des mines d’Arizona. Ils n’ignorent pas, que récemment un autre aventurier français, Charles de Pindray, a réussi une traversée de la Sonora, depuis le port de Guaymas, sur le golfe de Californie jusqu’à la frontière de l’Arizona, avec 89 hommes recrutés à San Francisco pour renforcer sa position, au nord d’Hermosillo, capitale de la provinceC’est dans ces parages, à proximité des tribus Apaches et des habitants de la bourgade de Cocospera dont il est le chef, qu’il s’est créé une sorte de fief. Personnage un peu sulfureux que ce marquis de Pindray. Descendant d’une famille noble du Poitou, la vie assez dissolue à Paris, où Raousset-Boulbon l’avait connu dans sa jeunesse ; compromis dans des actions un peu frauduleuses (ou même d’escroqueries), il avait disparu. On le retrouve, en Amérique, plus ou moins trappeur, adopté par des tribus Apaches. Raousset-Boulbon le retrouve lors de son passage à San Francisco.
Le consul Dillon décide finalement d’envoyer, Raousset-Boulbon à Mexico pour rencontrer André Levasseur, ministre plénipotentiaire de France au Mexique. Celui-ci se montre très enthousiaste à son égard et le nomme chef de colonie ; ce qui lui permettra de recruter des hommes et d’acheter des armes. Au bout de deux mois de mise au point et de négociations, ils fondent la Compagnie Restauradora del minéral de Arizona et obtiennent, le 17 février 1852, une concession de la part du président du Mexique Mariano Arista, alors en place. Raousset s’engageait à débarquer à Guaymas avec une compagnie d’environ 200 hommes armés et équipés en guerre pour faire face aux Indiens et les repousser vers la frontière de l’Arizona. Les Français auraient l’usufruit de la moitié du produit des mines, le gouvernement mexicain encaissant l’autre. Les plus hauts personnages consultés s’intéressaient à l’entreprise. Quant aux populations du Sonora, elles y voyaient l’espoir d’une sécurité.Levasseur envoie les lettres de reconnaissance au gouverneur de l’État de Sonora, le général Miguel Blanco, pour s’assurer de son soutien. Rassuré sur ce point, Raousset-Boulbon, de son côté, signe le 7 avril un contrat avec la banque Jecker Torre et compagnie qui met à sa disposition 60 000 $, (partenaire qui sera plus tard un des éléments amenant l’éphémère tentative d’empire concoctée par Napoléon III).
Première expédition
Revenu à San Francisco, Gaston de Raousset-Boulbon achète les armes et forme une compagnie (dont l’effectif aurait été, suivant les auteurs d’études sur l’épisode, de 150 hommes suivant les uns ou de 219 pour certains et même 270 et 300 pour les autres). La compagnie embarque sur l’Archibald Gracie et arrive le 18 juin 1852 à Guaymas, principal port de la Sonora, où les Français sont accueillis avec enthousiasme par les habitants, mais avec froideur par les autorités.
Car, dans l’ombre, depuis quelques semaines bien des choses ont changé. A Mexico l’éviction du président Arista ouvre une période d’anarchie, le pays est aux mains du général Ceballos qui ne contrôle rien de ce qui peut se passer dans la lointaine Sonora. A Hermosillo, le général Blanco prétend ne pas avoir été mis au courant de l’expédition française. Il a constitué une société rivale, la Forbès et Ocegara, qui revendique la propriété des mines de l’Arizona. A sa tête figurent des personnalités qui avaient d’abord contacté le consul de San Francisco, puis Raousset-Boulbon mais se sont laissées corrompre par des promesses plus alléchantes. A Guaymas, les autorités font traîner des négociations, invoquent des difficultés administratives, marquées d’incompréhensions et de quiproquos. L’inaction prolongée relâche la discipline de la compagnie. Ces Français sont, pour une majorité, issus des combats de la révolution de février 1848 ou des émeutes de juin (durement matées). Ils sont loin d’être des « enfants de chœur ». Ils fréquentent bruyamment les cabarets et lieux de plaisir de la ville, laissant des dettes impayées. Recevant des mises en garde, ils regimbent et développent un mouvement de révolte. Le reste du groupe - les fidèles à Raousset-Boulbon depuis le début - fait face. Le consul de France sur place, Calvo, joue un double jeu avec un certain colonel Jiménez, soi-disant envoyé par la banque Jecker ; on fait même parvenir à Lenoir, lieutenant du comte, un message dans lequel on lui promet une forte récompense s’il le livre à Blanco. Arrive enfin ce qu’attendaient ces personnages en gagnant du temps, un ordre formel du général Blanco, intimant à Raousset-Boulbon de ne pas aller plus loin que Guaymas. Celui-ci, qui s’était mis en route vers Hermosillo pour chercher des explications, revient en arrière, rétablit vite l’ordre dans sa troupe. Loin de se décourager, devant les trahisons et les retournements de veste des puissances liguées contre lui, il retrouve son sens de l’action et décide au contraire de quitter Guaymas dès le lendemain, prenant le chemin vers la capitale de l’État. La foule, qui d’abord avait essayé de les retenir, s’écarte. Il fallut avancer à travers une zone semi désertique, continuer, malgré les malades et quelques chariots cassés. Dépassant des pueblos misérables sans ressources et de rares Haciendas, ravagées depuis plus de dix ans par les raids des Apaches, par des chemins boueux après les orages, la troupe atteint le nord - plus riant - de la province, la bourgade d’El Saric où elle établit son camp. C’est sans doute à ce moment que Raousset-Boulbon se voit rejoint par une troupe d’environ 40 hommes conduite par le marquis de Pindray. Lui aussi, dans son installation de Cocospera, vient d’être déçu par des promesses non tenues de Mexico et s’est décidé à épauler l’entreprise du comte. Le 28 août, le général Blanco envoie à Raousset-Boulbon un message courroucé qui le somme de venir conférer avec lui. Le comte se contente de lui envoyer Garnier, son aide de camp fidèle. Celui-ci revient chargé de propositions humiliantes : renoncer à exploiter les mines, adopter la nationalité mexicaine et ne garder qu’une compagnie de 50 hommes menés par un officier mexicain. Les compagnons de Raousset accueillent cet ultimatum par un éclat de rire et celui-ci répond le soir même de façon négative au général Blanco. Il envoie en même temps, à Mexico, une lettre aux autres fondateurs de la Restauradora del minéral en demandant leur intervention et n’obtient pas de réponse. Alors, il s’en désolidarise et annonce son intention de créer une « République indépendante du Sonora » dont le gouvernement encouragera l’émigration française venant de Californie. Là, s’accomplit le destin de notre héros ! Au-delà, ce qui l’y avait encore d’intéressement et d’espoir de profit, tourné seulement vers un besoin de découverte, de création et de dépassement de soi-même. Convaincu d’apporter à la France une présence dans ce pays en devenir (hanté par l’ombre de Lafayette ?). Derrière lui, une compagnie de gaillards pour qui cette expédition est surtout, après les échecs de la « ruée vers l’or », l’espoir de prospérité grâce aux fameuses mines.
Le 23 septembre il décide de se mettre en route vers Hermosillo. Les populations rencontrées, exaspérées par la corruption d’un gouvernement méprisant leur sécurité, reçoivent les Français avec sympathie. Le 30 septembre ils traversent la ville de Magdalena dans une atmosphère de fête. Après 370 kilomètres parcourus en 7 jours, la compagnie campe à Alamito à proximité de la ville.
Blanco et les autorités d’Hermosillo les menacent de les considérer comme pirates. Cependant, le 14 octobre 1852 au matin, une délégation de négociants vient offrir 60 000 piastres aux hommes de Raousset pour qu’ils décident de se retirer. On les repousse avec dédain. En fait il s’agissait de gagner du temps pour qu’une garnison de 400 soldats, installée à Uzès, au nord de la ville vienne rejoindre les forces qui y sont déjà. Blanco disposerait ainsi d’une force de plus de 1200 hommes - d’une valeur assez médiocre ; car à Mexico on y envoyait surtout des éléments dont on voulait se débarrasser. En outre, cette ville de douze mille âmes peut y ajouter quelques gardes nationaux et autres hommes armés.
En face, Raousset-Boulbon aligne 259 combattants. Parmi eux, on compte une cinquantaine de cavaliers et 26 artilleurs (essentiellement des marins) équipés de deux pierriers et deux canons de bronze de faible calibre. Ils sont mal vêtus (beaucoup marchent pieds nus) mais bien instruits, disciplinés et surtout animés d’une ardeur intrépide. Aussi, dès le départ des parlementaires, on déclenche l’assaut. Après une courte préparation d’artillerie, la compagnie chargeant à la baïonnette se lance aux cris de « Vive la France ». Malgré leur nette supériorité numérique et les protections des murailles et du pont, les Mexicains sont décontenancés par la « furia francèse », persuadés d’avoir affaire à des adversaires bien plus nombreux. Leur cavalerie se débande. La progression dans la ville sera plus compliquée par la résistance de 5 pièces retranchées dans le jardin public, une dernière charge s’en empare ainsi que d’un drapeau et la majorité de l’armée mexicaine prend la fuite. Le général Blanco se réfugiant à Guaymas. Les Français comptent 17 morts et 25 blessés dont 8 (y compris le valeureux Garnier) décéderont les jours suivants. Les Mexicains ont 200 hommes hors de combat et 6 officiers capturés. Dans la ville, c’est la panique, les habitants craignent le pillage. Pourtant déguenillés, les vainqueurs, dûment chapitrés, n’abusent pas de la situation et rient de la crainte qu’ils inspirent. Cette victoire aura un grand retentissement dans toutes les parties du monde, même si par la suite elle fut sans lendemain.
Raousset-Boulbon fait flotter un drapeau français sur l’hôtel de ville et s’installe dans une maison isolée et calme. Pour une bonne partie de sa troupe le but est de reprendre la remise en exploitation des mines, motif initial de l’entreprise. D’autant que la compagnie rivale Forgès et Ocegara, suscitée par Blanco et financée par un banquier américain concurrent de Jecker, a renoncé, après prospection, abandonnant sur place tout son matériel. Mais pour le comte et son noyau de fidèles, il faut surtout finaliser et organiser le nouvel Etat libre de Sonora, rêvant peut-être aux principes communautaires de Fournier et Saint-Simon Hélas ! bien des obstacles se sont mis sur cette voie. Juste avant l’assaut sur la ville, Charles de Pintray est reparti vers son fief et ses Apaches, où il meurt peu après (Assassiné peut être ?). Les ressortissants de Cocospera désignent alors pour chef son lieutenant Oscar de La Chapelle. Ils semblent assez réticents à poursuivre l’aventure du Sonora. Quant aux populations parcourues, apparemment enthousiastes et dont on escomptait le soulèvement, elles sont retombées dans leur apathie résignée.
Un coup de théâtre terrible ! Le comte de Raousset-Boulbon, qui prenait un rafraichissement, s’affaisse soudainement, reste inerte, incapable de faire un mouvement ! Pensant à une crise brutale de dysenterie, on lui fait avaler une potion censée le soulager ; mais le malaise empire, proche du coma (doit-on penser à un empoisonnement,) Reprenant cependant conscience, il reste tremblant de fièvre. D’autre part, sentant sa troupe épuisée et déboussolée, il comprend que la situation n’est plus tenable. Il donne l’ordre de se retirer à Guaymas et d’y attendre d’hypothétiques renforts. Le 26 octobre, les Français quittent Hermosillo, dépités comme on peut l’imaginer. Le comte est porté en litière. Arrivé à trois lieues de Guaymas, le 29 octobre, une missive de l’agent consulaire, Joseph Calvo, lui demande de stopper sa marche et d’avoir une entrevue avec le général Blanco, revenu à Hermosillo avec un nouveau contingent de soldats plus aguerris. Celui-ci lui propose un armistice de quarante-huit heures. Raousset-Boulbon, se rendant compte que son mal va lui interdire d’assurer le commandement de ses compagnons, accepte malgré ses répugnances. Mais cette rencontre ne pourra avoir lieu ; il a présumé de ses forces. Le soir même, il rechute dans une prostration absolue et va se battre pendant trois semaines contre la mort. Tout va se jouer en son absence !
Les intrigues se multiplient. Le général Blanco parvient à faire signer à la compagnie un texte stipulant qu’elle a été trahie et abandonnée. Moyennant la remise de leurs armes et l’obligation de quitter le Sonora, ils toucheront une indemnité (11 000 à 40 000 piastres ; suivant les sources et qui, sans doute, ne furent jamais versées). L’accord aurait prévu que rien ne serait tenté contre le comte ; qui n’en découvrira les termes exacts que plus tard. Désorientés, les combattants de 1848 - les révoltés des placers de French-Hill - ceux-là même qui, il y a quelques semaines balayèrent leurs adversaires, et s’emparèrent d’une ville (259 contre 1200) se résignent à partir ! À bord du Cornelia et du Desterado, ils quittent ces rivages où ils étaient arrivés, cinq mois plus tôt. Ils sont dirigés sur Mazatlán (ville côtière située à 650 kilomètres au sud-est de Guaymas, dans l’état mexicain de Sinaloa). Là, Raousset-Boulbon entre en convalescence. Il reçoit une lettre de Dillon, le consul de France à San Francisco, l’encourageant à ne pas abandonner « Si votre intention est de recommencer, comme je n’en doute pas, revenez ici au plus vite. Nous verrons ensemble à remonter cette affaire ».
Le retour à San Francisco
En effet, à l’annonce du fait d’armes d’Hermosillo, des volontaires se sont présentés pour venir les rejoindre. Près de 600 étaient déjà prêts à partir quand la nouvelle du traité avec Blanco a été connue. Il est finalement reçu en triomphateur. Il reprend du poil de la bête ! Sa séduction naturelle et son éloquence lui attirent toutes les sympathies. Un riche banquier de la ville lui ouvre sa caisse. Suivant des sources, qui restent ouvertes à caution, il aurait échangé une correspondance avec le Duc d’Aumale, dont il fut un certain temps le collaborateur en Algérie, en évoquant la possibilité de préparer une intervention française et de créer un royaume. Des bureaux sont ouverts pour enrôlement, car il veut, cette fois, réunir quinze-cents à dix-huit-cents hommes. Un certain William Walker, plus ou moins chef d’une bande de flibustiers, qui songe à s’emparer de la Basse Californie à l’occasion des troubles provoqués par la prise de pouvoir, en juillet 1853, du général Santa Anna, lui propose de l’appuyer dans une action en Sonora mitoyenne où il prendrait des intérêts. Mais le comte, qui n’apprécie pas ses procédés brutaux, ne tient pas à se compromettre avec des Américains alors qu’il souhaite contrer leur pénétration au nord du Mexique, l’éconduit sans ménagements.
Puis se déroule une période assez confuse - difficile à suivre entre les témoignages venant de sources diverses - émaillée de promesses non tenues, d’encouragements évoluant suivant les rumeurs. A l’origine, arrive un message de l’ambassadeur de France à Mexico, Levasseur, informant Raousset que le nouveau Président Santa Anna veut le voir pour lui faire d’avantageuses propositions. Il s’y rend et il y sera bloqué pendant quatre mois, devant attendre des rendez-vous successifs avec des interrogations suivies de demandes réponses et de mises au point. Le problème, c’est que Santa Anna, qui a perdu une jambe en 1838 au siège de Saint-Jean d’Ulloa, où se trouvaient des Français, leur en garde une solide rancune. On aboutit enfin à un traité : Santa Anna s’engagerait à verser au comte, outre une première somme de 250 000 francs pour réparer les difficultés qu’il a eues avec ses prédécesseurs, une solde de 90 000 francs par mois destinée à lui permettre d’entretenir en Sonora une troupe de 500 hommes pour l’extermination des Indiens prédateurs et sécuriser le pays.
Quinze jours plus tard, ces dispositions sont remises en cause, sous prétexte d’une erreur de rédaction. Il faut établir un nouveau plan. Las de ses hésitations sans fin, Raousset-Boulbon sent qu’il a été attiré dans un piège pour le neutraliser. Soudain ! nouvelle embrouille ! on l’accuse de fomenter un complot contre Santa Anna et il doit s’échapper, le 24 mai 1854, pour éviter une arrestation. La rumeur, sans fondement, a pour origine une vengeance du fameux Walker qu’il avait éconduit. Ayant échoué dans une tentative d’indépendance de la Basse Californie ; passé en procès à San Francisco, cet individu tente ainsi, par de fausses confidences, de compromettre celui qui l’a méprisé. Quoi qu’il en soit, voici le comte revenu à San Francisco. Les informations, les commentaires continuent à courir : Les Mexicains auraient offert aux Américains de leur vendre le Sonora. Cette nouvelle rumeur d’annexion prochaine incite trois banquiers de San Francisco, confiants dans la capacité de Raousset-Boulbon à aménager ce territoire, à lui ouvrir un crédit de 300 000 dollars. Mais le gouvernement de Mexico, changeant de tactique, propose à tous les colons français qui le souhaitent de venir s’installer en Sonora. Après un an de service militaire, il leur sera attribué des portions de terre correspondant à leur grade dans l’armée. Le consul mexicain à San Francisco, sceptique, réduit le contingent proposé à 400 bénéficiaires qui embarquent, le 2 avril 1854, à bord d’un navire le Challenge, ravis en fait de profiter d’un transport gratuit pour retourner en Sonora. Une partie importante de ces candidats sont des fidèles de Raousset. Celui-ci, loin de contrer cette opération, pense que le gouvernement mexicain se lassera vite de subvenir à de tels frais et qu’il pourra alors utiliser le mécontentement de ces colons déçus. Ils constitueront un apport déjà sur place pour sa deuxième expédition. Il la prépare en recrutant d’autres volontaires pour les renforcer. Car, malgré les entraves, les manipulations dont il a fait l’objet, il garde foi en son destin et le confirme (le 29 avril 1854) dans une lettre à un de ses proches :
J’ai la conviction que mon œuvre pour l’établissement des Français en Sonora ne sera que le premier pas de la France vers l’occupation de ce magnifique pays.
Deuxième expédition
Hélas ! ces préparatifs sont empêchés par un coup du sort inattendu ? On ressort contre lui les rumeurs de participation à un complot. Il perd le soutien des banquiers et échoue à obtenir celui du consul de France. Finalement, sous la pression de la police américaine, il part nuitamment, le 24 mai 1854, à bord d’une goélette achetée pour son compte par un tiers, sans emporter ses canons, avec un nombre restreint de compagnons. Le 27 juin il est en vue de Guaymas. Les 400 Français présents sur les lieux depuis le mois d’avril sont cantonnés tranquillement dans une caserne du centre-ville. Le nouveau gouverneur, le général José Maria Yanez, homme digne et d’une grande correction, les a contactés et a gagné leur estime. Mais où est l’allégresse de la foule les accueillant en libérateurs lors de l’arrivée de 1852 ? Les habitants les reçoivent avec froideur comme des mercenaires, des occupants étrangers. Les deux compagnons que Raousset leur envoie, dans le but de les prendre sous ses ordres, sont d’abord arrêtés et emprisonnés, avant d’être relâchés. Débarqué le 1er juillet, le comte est un peu décontenancé par cette concurrence inattendue. Il se rend chez le gouverneur, dans son quartier général à proximité de la ville. La rencontre se déroule dans un climat d’estime réciproque, les deux interlocuteurs étant conscients de leur valeur. Mais au-delà, il existe entre eux un profond malentendu, une totale incompréhension de leurs motivations. L’espoir d’aboutir à une indépendance de la Sonora pour l’un, le respect de l’ordre public et les instructions reçues de contrecarrer les intrusions étrangères pour l’autre. Yanez, pensant que la qualité de Raousset pourrait être utile à la sécurité, lui propose de mettre son épée et ses hommes au service du Mexique ; le comte, tout en appréciant son attitude envers ses compatriotes, ne peut que refuser. Le gouverneur lui précise que, dans ce cas, il lui donnera l’ordre de repartir, ainsi que les Français, à San Francisco. Le comte demande un délai de réflexion. De son côté, Yanez informe son gouvernement et demande une confirmation de ses instructions. Santa Anna, en butte à la résistance acharnée d’insurgés du sud groupés autour du gouverneur Alvarez, a autre chose à faire et ne prend pas le temps de lui répondre. Yanez augmente alors les troupes à sa disposition par des renforts, venant sans doute d’Hermosillo. La situation se complique par l’exaspération de la population vis-à-vis du comportement de certains Français et leur arrogance à l’égard de soldats mexicains. Ceux-ci réagissent ! des coups de feu même sont échangés ! Le 11 juillet, deux Français sont grièvement blessés. Les esprits étant aigris, Raousset-Boulbon et Yanez doivent constater qu’une discussion objective devient impossible. Le 13 juillet, le général Yanez ordonne que toutes les armes et munitions dans la ville doivent être transférées à son quartier général. La division règne alors dans le contingent français entre pacifistes et éléments plus vindicatifs. Ces derniers mettent en demeure Raousset-Boulbon de s’exprimer. Piqué au vif, il reprend l’initiative et, jouant son va-tout, décide de lancer l’attaque sur le camp mexicain
Quelles images hantent alors sa tête ? Une fuite en avant désespérée devant un destin ayant déjà connu tant de changements dans sa personnalité, tant d’espoirs et tant d’échecs ? A-t-il encore la conviction de forcer la chance et de renouveler le fait d’arme accompli deux ans auparavant, réalisant enfin ce rêve d’une Sonora indépendante ? Ne se rend-il pas compte que les circonstances et ses adversaires ne sont plus les mêmes et surtout l’ardeur et le moral des compagnons d’aventure dont il a pris la tête ? Sur les 400 hommes débarqués en avril 1834, les trois-quarts seulement partent avec lui (et encore ne sont-ils pas sans appréhension). Néanmoins, il les entraîne à l’assaut. Les Mexicains les accueillent par un tir d’artillerie qui les fauche en partie. Dans le corps à corps qui s’engage, les Français attaquent en désordre et après trois heures de combat ils ont perdu 33 morts. Douze blessés (et même d’autres) abandonnent la lutte, se réfugiant dans la demeure du consul français Calvo. En vain, Raousset tente de les y relancer, mais la propriété de l’agent consulaire est envahie par les Mexicains. Un massacre est évité de justesse. Après quelques heures de négociation, Calvo obtient que les 313 Français aient la vie sauve. Faits prisonniers, ils sont emmenés au quartier général de Yanez. Raousset-Boulbon doit rendre son épée et, seul et à part, reste chez le consul. Ce dernier le livre, vers 8 heures, à 5 officiers mexicains venus le chercher et le conduire en prison. On lui laisse pourtant ses pistolets. Yanez, quoique personnellement déçu par l’entêtement de Raousset-Boulbon alors qu’il lui proposait un départ honorable, contraint par devoir de le livrer à la justice, aurait préféré qu’il se brûle la cervelle.
Le procès et l’exécution
Dans sa cellule, meurtri mais non brisé, quel bilan fait-il de cette existence tourmentée ? La folie de revanche contre une enfance sans amour, sa découverte d’un pays en devenir et la force révélée de sa vitalité, enfin cette occasion offerte de réaliser une œuvre glorieuse ? Soudain un total soulagement, un complet détachement vis-à-vis de la façon dont elle va finir. Désillusionné, il s’entretiendra avec le prêtre qui lui rend visite, le révérend Don Oviedo, jusqu’à une sérénité mystique. Il reçoit la visite autorisée de ses rares et derniers fidèles ; mais aussi de deux femmes amoureuses, les seuls attachements qu’il ait connus, l’une en Californie et l’autre en Sonora (elles s’appelaient peut-être Claire ou Marie et Angéla). Au bout de 10 jours il est traduit en conseil de guerre, accusé de conspiration et de révolte armée. L’instruction dure 15 jours, au cours desquels la quasi-totalité de ses anciens compagnons témoignent à charge contre lui. Le 9 août, après un interrogatoire sommaire, malgré le vibrant plaidoyer en faveur du capitaine mexicain Barunda qu’il avait épargné à Hermosillo, après une courte délibération, il est condamné à être passé par les armes, sans que le consul français Calvo eût élevé la moindre objection. Dans la soirée le comte écrit des lettres à sa famille et à ses amis ainsi que son testament. Le lendemain, il passe trois heures avec le curé Don Oviédo, puis il remet lettres et testament au consul Calvo. On ne sait ce qu’en fit ce dernier, car on n’en connait nulle trace.
Le samedi 12 août 1854, à six heures du matin, il est conduit avec escorte au lieu d’exécution, sur la place entre le fort et la baie. Il confie au révérend Don Oviedo « Dieu me gâte, il fait un temps superbe ». Face aux Mexicains, il avance d’un pas, leur montre la place de son cœur et, passant les mains derrière son dos, lève les yeux au ciel, attendant la salve finale. Qui ne l’atteint pas ! Il reste debout ! L’officier a bien donné l’ordre au peloton, mais le tir n’est exécuté que partiellement et en désordre. Les soldats ont-ils été décontenancés par la fière attitude du condamné ? Le commandement est suspendu. Un officier court prévenir le gouverneur. Il revient au bout d’un moment, avec l’ordre d’en finir au plus vite. Un autre peloton vient prendre place. Plusieurs coups retentissent, frappé à la tête et à la poitrine, Raousset-Boulbon tombe la face contre terre. Des cris et des sanglots s’élèvent dans la foule. Les Sonoriens saluent ce courage devant la mort, réalisant peut-être la perte pour la liberté et l’indépendance. Seules, deux femmes (dont j’ai parlé plus haut) vont s’agenouiller devant le corps. Il sera ensuite inhumé avec respect.
A Mexico, l’ambassadeur de France, Levasseur, qui avait demandé sa grâce au président Santa Anna, fit paraître une protestation. Le gouvernement de Napoléon III fit ouvrir une enquête dont les résultats furent, suivant Pierre Larousse, aussi inconnus que stériles.
En ce qui concerne les autres Français prisonniers, graciés par le général Yanez, le 20 août, 20 sont autorisés à partir, suivis de 65 autres le 30 août. Le reste ensuite, mais devant passer par Mexico et embarquer à Véra Cruz. En tout 270 hommes survivent à la deuxième expédition et seront tous rentrés à San Francisco le 14 octobre 1854. Yanez n’en fut pas récompensé : destitué par Santa Anna, il fut même mis en jugement pour avoir été trop généreux.
Postérité
La renommée posthume de Gaston de Raousset-Boulbon se développa rapidement aux États-Unis et en Angleterre. Même chez une partie des Mexicains, son éphémère conquête ayant freiné la poussée des Américains vers le sud. Articles dans les journaux et les revues, chapitres dans des ouvrages plus généraux. Commentaires élogieux sur la personnalité attachante du « conquérant du Sonora », la noblesse de son caractère, son sens du beau geste, la sympathie qu’il avait rencontrée dans les populations défavorisées.
En France, il fut certes célébré comme un héros national, mais au bout de quelques années, cette notoriété fut occultée, car elle faisait ombre à un impérial autre rêveur, Napoléon III, lancé dans la mise en place d’une influence française, cette fois sur la totalité du Mexique. Sous la forme d’empire mexicain à la tête duquel on plaça ! un archiduc autrichien ! Mal conseillé ; mal informé, en trois ans (1864/1867) il vit son entreprise effondrée, le malheureux Maximilien fusillé et son épouse devenir folle. Cependant, avant et après cet épisode, plusieurs écrits intéressants ont été publiés :
- Récit de l’expédition en Sonora de M. Gaston de Raousset-Boulbon de 1854 - docteur Jean-Baptiste Pigné-Dupuytren (L. Albin Michel ; 1854)
- Le comte de Raousset-Boulbon et l’expédition de la Sonora – Alfred de Lachapelle (Dentu ; 1859) auquel on doit cette remarque : L’aventurier heureux est un héros, le héros qui échoue est un aventurier
- Le comte de Gaston de Raousset-Boulbon sa vie et ses aventures d’après ses papiers et sa correspondance – Henri de la Madelène (Poulet-Malassis et de Broise, 1859)
- Les Français en Californie – Daniel Lévy, Grégoire Tauzy, San Francisco, 1884)
- Récit de l’expédition en Sonora de M. le comte Gaston de Raousset-Boulbon en 1854 - Gustave Aimard (Dentu 1860). L’auteur de romans d’aventure très populaires, ayant déjà publié plusieurs titres où il avait décrit les participants à l’épopée, sous des pseudonymes, s’y présenta comme un des compagnons du comte. Il parait vraisemblable qu’il le fut, au moins en partie. Mais on peut penser qu’il enjoliva les faits pour renforcer sa notoriété. Toutefois, celle-ci étant réelle, sa version fut la plus reprise. En particulier dans le Grand Dictionnaire Universel de Pierre Larousse.
Mais aujourd’hui, à part quelques érudits isolés ou quelques chercheurs curieux, dans un monde si différent (et toujours aussi perturbé), qui se souvient de toi, rêveur impénitent ?
Tu as pourtant ta place, si oubliée soit-elle, parmi tous ceux qui, explorateurs, navigateurs, savants, créateurs de royaumes, marchèrent, avec ténacité vers un but choisi. Certes pas avec l’éclat de ceux, qu’on célèbre encore officiellement : Magellan réalisant sur les océans le premier tour du monde, Christophe Colomb, voulant trouver les mythiques Indes occidentales et finalement fut le premier Européen à débarquer en Amérique, René Caillé parvenant à Tombouctou, ceux qui à tout prix voulurent atteindre les pôles : Ronald Amundsen et Ernest Shackleton (qui mourut dans les glaces). Et aussi : Bernard Palissy brûlant ses meubles pour chauffer le four où il voulait créer ses émaux ou Louis Pasteur poursuivant ses recherches dans son laboratoire, etc. !
Tu as surtout ta valeur d’archétype pour représenter tous ceux dont le nom a sans doute disparu dans les écrits et les mémoires, mais qui ont voué leurs vies à un idéal, une découverte jamais atteinte, qui furent souvent méprisés, traités d’utopistes ou de ratés. Leurs efforts ne furent pourtant pas vains car ils ont maintenu, dans nos sociétés trop matérielles, cette flamme, hors des contingences et désintéressée, ouverte vers l’inconnu et qui fait avancer l’humanité
C’est en pensant à tous ceux-là que j’ai voulu te rendre hommage, rêveur fou de la Sonora, malgré ton mélange d’ombre et de lumière qui te rend si humain.
Muron, le 9 août 2024
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