VI. Métro-bistro-dodo
Trois chocs sous Moscou
À dix-sept heures précises, j’étais devant l’entrée de la station Dinamo, dans une tenue que j’avais jugée à la fois citadine et décontractée. Mon hôtesse arriva, calfeutrée dans un long manteau hivernal avec une large capuche dont les bords étaient recouverts d’une fourrure marron clair chic et soyeuse. Elle était à l’image des femmes croisées durant toute la journée : belle, élégante, distinguée. Je savais que, contrairement à nos mœurs françaises, il ne fallait pas faire la bise ni même étreindre une personne lors de la première rencontre. Une telle familiarité eût été aussi inattendue que choquante pour elle. Nous échangeâmes donc un salut amical qui convenait bien à ma timidité. Nous entamâmes une conversation en anglais. Je m’aperçus très vite qu’elle parlait couramment cette langue, usant de formules idiomatiques et parfois de mots inconnus de mon vocabulaire. Moi, je devais recourir à des synonymes plus ou moins équivalents, j’employais de vagues périphrases qui, à n’en pas douter, dévoilaient à mon interlocutrice mon manque de maîtrise et d’assurance linguistiques. D’un commun accord, nous décidâmes de prendre ici le métro pour trouver un restaurant sympathique. Il faut dire qu’à Moscou, on pouvait manger à toute heure du jour et de la nuit. Ma charmante hôtesse s’engouffra dans la station Dinamo, je la suivis de près…
Quel choc ! En bon Français soucieux de bien me comporter à l’étranger, je tins la porte d’entrée au passant derrière moi… qui se faufila sans en faire autant ! En fait, il y avait tellement de monde que je dus immobiliser la porte à plusieurs personnes à la suite sans pouvoir la lâcher ! Chacun se glissait subrepticement dans mon dos avec des yeux écarquillés, se demandant sans doute ce que je faisais là ! Pendant quelques secondes, qui me parurent gigantesques, je crus remarquer des regards désobligeants et entendre des moqueries suspicieuses. Et puis, j’étais sur le point de perdre ma guide de vue ! Dès que j’aperçus un homme de mon âge, je lâchai vilement la porte tout en marmottant un incompréhensible « Sorry ! » 4 Les Russes, apparemment, ne connaissaient pas cet usage civil qui consistait à éviter une fracture du nez à son prochain. Était-ce une habitude purement française ?
Ayant promptement rejoint mon hôtesse, je profitai de ses bons conseils pour pouvoir, le cas échéant, prendre le métro seul. Arrivés au bout de l’immense couloir souterrain, là, deuxième choc ! Qu’est-ce que c’était que ce truc ?! Ma parole, c’était un escalator ! Jamais je n’allais pouvoir emprunter ce machin-là ! Oui, c’était un bête escalier électrique, comme on en voit des milliers en France. Enfin presque, parce que celui-là était tellement incliné que j’eus peur de basculer en avant ! Perché en haut de ce long train fantôme qui n’en finissait pas de descendre, avec une pente si importante que l’escalator me parut partir à la verticale, je sentis la tête me tourner !
À peine le temps de recouvrer mes esprits que, troisième choc ! Le métro de Moscou, les fameuses stations du métro de Moscou ! Ah oui, quand même… Comment dire ? Ma-gni-fiques ! La station Dinamo était à l’image des autres : monumentale, voûtée comme une immense cave bourguignonne, majestueuse par ses couleurs claires, nimbée de lumières chatoyantes et richement décorée. Du marbre immaculé, des sculptures magnifiques et des statues dignes de la Grèce antique se succédaient à chaque arrêt, gravant sur le visage du Francilien que j’étais un sourire niais d’admiration béate. Et tout était propre, accueillant, agréable, à cent lieues des transports parisiens envahis par les rats, les odeurs d’urine et les microbes en tous genres. Les Moscovites, effectivement, pouvaient être fiers de leur métro !
La soirée se passa fort bien. Nous avions dîné dans un restaurant convivial proposant des spécialités mongoles. J’étais repu, légèrement alcoolisé et bien fatigué. Nous convînmes, avant de rejoindre nos pénates respectifs, de nous retrouver le lendemain pour une visite plus approfondie des charmes de la capitale et pour mieux faire connaissance — tel était le but de mon séjour, après tout. De retour à l’hôtel, je n’avais pas l’impression d’avoir manifestement séduit ma convive biélorusse. Pourtant j’étais satisfait de ma fin de journée, particulièrement de sa formule métro-bistro-dodo…
4 « Désolé ! »
Qui me rendrait visite avec soif ou dédain :
Pitié, ne rendez pas ma Muse furieuse
En vous appropriant les fruits de mon jardin !
Venez vous imprégner d’une douce atmosphère,
Goûtez sans retenue à mon émotion,
Mais sachez que jamais je ne laisserai faire
Si vous vous en prenez à ma création !
Ne me dérobez rien, soyez sincère, honnête
En respectant toujours le travail du poète.
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