Piazza Carlo Alberto, Catane. Un dimanche
« Bravo Giampaolo ! Vai ! » crie Dario de tout son cœur à la suite du but marqué par son coéquipier. C’est l’entraînement magique de l’équipe de San Berillo, l’un des quartiers les plus populaires de la ville, pour ne pas dire le plus défavorisé. San Berillo est l’ancien (et actuel) quartier de la prostitution de Catane qui, comme une bonne partie de la ville, est dans un état de désuétude et d’abandon quasi complet. La décadence culturelle et sociale est une réalité à Catane, ville nostalgique qui rêve de ses heures de gloire des années 70 ou du XIXe siècle. Va savoir si, vraiment, la situation était meilleure avant ou si les histoires sur la ville ne sont que des légendes, simple continuité de la mythologie grecque où le passé alimente les mythes et les chimères mentales d’une population qui entretient son propre mal-être. La Sicile a-t-elle vraiment connu des périodes fastes pour son peuple ? Peut-être, mais il faut aussi se poser d’autres questions : s’il y en a eu, était-ce mieux qu’aujourd’hui et, surtout, la population comprenait-elle qu’elle vivait un moment glorieux ? Peu importe pour San Berillo, qui, dans tous les cas, n’aura jamais vraiment eu la chance de vivre un moment positif. Mais San Berillo la vivra d’ici peu, son heure de gloire, sortant de l’abandon grâce aux migrants venus s’installer dans les maisons abandonnées de ce quartier pourtant stratégique, en plein centre. D’un quartier morne et dangereux, c’est devenu un quartier vivant et dangereux, une sorte d’amélioration, de dynamisme. Il paraît que la commune a un grand plan pour restaurer toutes les rues. J’attends de voir, sceptique quant au résultat, certain de la spéculation.
Alors oui, les migrants vivent dans ces ruelles superbes et en plein centre, cohabitant avec les quelques établissements installés dans le coin qui attirent en masse les hipsters de passage à la recherche de cactus poussant sur les balcons et de plantes grasses dans des bouteilles en plastique accumulées sur des palettes de chantier au mux murs. Une caricature tellement instagrammable qu’il faut maintenant faire la queue pour prendre des photos d’une partie de San Berillo. Nettement moins de l’autre côté, où les déshérités de ce monde restent encore discrets. Sauf le dimanche, quand il y a entraînement, sur la place du marché.
L’équipe s’entraîne sur cette place, à même le bitume ; la commune de Catane ne lui a pas trouvé de terrain. Ça ne fait rien.
Dario motive ses troupes sur ce petit terrain en pente, qui n’est pas parfaitement droit, encastré entre une église et un parking bondé de voitures qui doivent entrer de temps en temps dans les lignes jaunes délimitant le jeu pour pouvoir effectuer leur manœuvre de sortie. Ça ne fait rien
.
Cinq contre cinq, c’est l’entraînement de l’équipe, avec des volontaires du dimanche toujours prêts à jouer pour le plaisir, mais avec engagement. Les matchs sont intenses. Un joueur court, puis s’arrête sur le côté, regarde l’un de ses amis : « C’est la parmigiana qui remonte », déclare-t-il avant de retourner comme un dératé se placer en défense.
Giulio n’avait pas prévu de jouer, mais la promenade dominicale l’a conduit sur cette place. Il attend sur le côté, regarde ses futurs adversaires qui sont déjà en place. Le père de Giulio arrive avec les chaussures de football de son fils et un vieux short qui fera l’affaire. « C’est bien, ce match sur la place, dit son père, il y a toutes les races qui jouent », ajoute-t-il ingénument. Je souris pour briser la glace après cette phrase maladroite, tout comme son fils. De toute façon, c’est l’heure : Giulio entre sur le terrain, il sera contre son ami de toujours, Dario. Deux styles différents : Giulio est plutôt à la Pirlo (cigarettes et bières comprises) : il a le coup d’œil pour passer la balle au bon moment. Et ça ne manque pas : dans la profondeur et bien dosé, le ballon arrive pile dans la course de l’attaquant. 1-0.
Pas de quoi décourager Dario, plus dans le style Gattuso (la taille en plus, le ventre tout pareil), qui joue vite l’engagement pour cavaler vers le but adverse et mettre un pointard magistral (comme tous les pointards). 1-1, pas d’engagement rapide, car la balle a fini sa course hors des filets inexistants pour se loger sous une camionnette du marché, pour la plus grande joie d’un gamin du quartier qui se faufile déjà sous l’Iveco des années 80 avant d’en ressortir poussiéreux, mais le ballon entre les mains. On remercie notre ramasseur de balle, le jeu reprend, les contacts se font de plus en plus durs au fur et à mesure que les muscles se réchauffent sous ce soleil de décembre.
Je profite de ce moment de verrouillage tactique au milieu de terrain, qui ne donne rien de productif, pour aller saluer le public présent sur le côté. Treize supporters, une trentaine de bières descendues. Beaucoup de sourires, c’est Noël, tout le monde est revenu au bled et ne perd pas une seconde de son temps entre quatre murs, ou alors avec d’autres gens. À 400 € l’aller-retour, on en profite au maximum, on voit tous ses amis, on se remplit le cœur de l’affection de ses proches pour pouvoir affronter un retour au Nord, loin de tous.
C’est aussi ça, la Méditerranée : ne jamais rester seul. Toujours en groupe, toujours avec quelqu’un à qui parler. Tous agglutinés dans les villes pour rompre tout sortilège de solitude, parfois si présente dans certaines métropoles.
Il faut le dire aussi : quelquefois, c’est pesant. On n’a pas toujours envie de parler, encore moins que tout le monde sache tout. Votre vie privée, c’est le prix à payer pour avoir cette promiscuité communicative. Une dépendance aux autres, peut-être ; une manière de faire front aux événements de la vie aussi.
Je me souviens encore de la période du Covid, du confinement et d’une amie qui m’a tant écrit sur la souffrance qu’elle vivait, car elle était seule chez elle. Cette absence de contacts, de vie autour d’elle, c’était une angoisse terrifiante. Moi, je n’avais pas ce problème : les trois appartements qui entourent mon deux-pièces sont occupés par les membres d’une même famille, avec leur lot d’engueulades, de déplacements des petits-enfants, « la fanfare », comme l’appelle ma voisine. Bref, même seul chez moi, il me suffisait d’ouvrir la fenêtre pour suivre les aventures quotidiennes de mes colocataires indirects, un genre de telenovela en sicilien et sans sous-titres.
Je me suis perdu dans mes pensées, on me tend une bière, je la bois. Il est 16 h 40, le soleil descend rapidement, 4-4 entre les deux équipes, Dario ne veut pas céder cette victoire à Giulio. Il faut dire que Dario est le président du club de San Berillo et l’entraîneur : il a la fibre de la gagne. Mais c’est sur un 5-4 que se finit ce match de 30 minutes : un tir à ras du sol de l’équipe de Giulio clôt le match, décidé au golden goal. Coup de sifflet final, retour à la maison pour quelques heures et pour un dîner en famille. On se voit vers 21 h 30 au bar de San Berillo, le Stravento.
Association Stravento: Via Antonio de Curtis, 34, 95131 Catania.
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