Partie IV
Plus jamais elle ne remettrait les pieds ici. Plus jamais elle ne pourrait arpenter les rues de la cité que le temps lui avait permis d'apprécier. Plus jamais elle ne s'éveillerait dans le palais chaleureux et familial qui l'avait accueillie les bras ouverts, une décennie en arrière. Très vite, Hélène s'était prise d'affection pour les gens, les paysages sauvages de Troie. Dès lors qu'elle avait mis les pieds sur cette terre étrangère, on l'avait considérée comme une fille d'Ilion. Hécube, peu rassasiée par sa cinquantaine de filles, s'était empressée de prendre la jeune femme sous son aile, rappelant ainsi à Hélène ses jeunes années auprès de sa propre mère. Et Pâris...Ce grand enfant aux boucles noires avait fini par gagner son cœur. Qui aurait cru que l'amour frapperait à sa porte ? Prise à son propre jeu, elle était tombée à pieds joints dans le guet-apens qu'elle avait elle-même échafaudé.
La captive aurait voulu graver dans sa mémoire le sourire et la joie de vivre de celui qui fut son seul et unique amour. Mais à cet instant, défaite et prisonnière de Ménélas, ce n'est que son corps inerte et transpercé de part et d'autre qu'elle vit devant elle : Philoctète n'avait pas hésité une seule seconde à tirer ses flèches, refusant ainsi à Ménélas le plaisir de tuer de ses propres mains l'amant de son épouse. Maigre consolation.
Le roi de Sparte déboula près de la jeune femme sans qu'elle ne s'en aperçoive. La mâchoire et les poings serrés, il fondit sur elle et, la saisissant violemment par le bras, la força à se mettre sur ses deux jambes, avant de congédier sèchement son gardien. Quand il se fut suffisamment éloigné, l'homme se pencha vers elle pour lui murmurer quelques mots :
— Jamais je n'aurais dû te faire confiance, jamais. Agamemnon m'avait prévu, il m'avait dit que tôt ou tard, tu manquerais à ta parole. Infidèle et manipulatrice... A cause de toi, des centaines d'hommes sont tombés. De valeureux guerriers qui ne reviendront jamais auprès de leurs femmes. Tu m'as trahi, tu as trahi notre fille, la Grèce toute entière. Tu n'es plus rien. Tu reviendras avec moi à Sparte, comme un trophée. Tu subiras les conséquences de tes actes sans un mot.
Puis il la poussa sèchement vers les navires. Hélène ne regarda pas en arrière. Sa vie s'achevait là, sur la grève et dans les décombres de Troie.
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