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Les marches de Castelnaud
Fiction
Adventure
calendar Published Mar 27, 2026
calendar Updated Mar 28, 2026
time 6 min

Les marches de Castelnaud

Les marches de Castelnaud

(sans IA)



La montée avait été rude pour parvenir au château à travers le village qui s'étire depuis la Dordogne, en contrebas. Une famille me précédait et j'avais eu le temps de reprendre mon souffle au guichet.

Je me retrouvais gamin comme la gamine devant moi.

Je n'avais guère plus de quatre ans lorsque je maniais l' épée imaginaire tantôt Zorro, tantôt mousquetaire ou chevalier-Templier. Avec mes déguisements, mon masque ou mon heaume, je jouais à sauver des gens contre le monde injuste et oppressant. Tout autour de mes jeux, le monde des grands, je ne le saisissait pas vraiment. Je jouais. La guerre froide, je ne la voyais pas. Ni Cuba isolé, ni la mort de Staline. Je voyais plutôt ma mère et sa machine à laver, ses fils à linge et son fer à repasser, mes parents faisant la vaisselle et le carré de sucre que piquait aveuglément mon père dans le sucrier en rangeant les assiettes ou les couverts.


En observant la barbacane de l'intérieur, je me voyais à nouveau chevalier-Hospitalier protégeant quelques pèlerins téméraires.

La famille montait les marches une à une, un garçon fort brun, une femme légère avec des dessins sur ses chevilles et la petite fille qui fermait la marche. C'était une famille sans père.


J'avais posé la voiture au bas du village, près de la Dordogne qui coulait entre ses berges herbeuses. Depuis que j'avais dû quitter Paris, je cherchais à m'évader.

J'avais trouvé, dans un hameau de Montignac, un lieu étrangement beau dans lequel j'allais pouvoir hurler tous mes remords et ce divorce qui lui , ne me quittera jamais.

Le dégoût des odeurs parisiennes, du bruit incessant, du silence ignominieux du seizième arrondissement, le métro que je ne voulais plus prendre, les pagailles dans les boutiques éventrées de touristes, je les avais laissés en gare d'Austerlitz. J'avais décidé de ne rien emporter.


La montée sur le sentier m'avait mené à travers le village de pierres ocres du Périgord : Castelnaud. Je n'envisageais rien d'autre que ces découvertes pittoresques. Je peinais sur la pente brutale. Je m'arrêtais souvent pour ouvrir les yeux sur la rivière, les toitures, l'agencement des maisons sur ce flan de colline, la forêt qui dominait le vallon, puis l'horizon : Marqueyssac, La Roque-Gageac. Je soufflais.

Les hirondelles, des flèches dans le ciel, de quels arcs venaient-elles ? J'arrivais au but, transpirant, honteux jusqu'à l'entrée du château. La dame me transperça : « Vous êtes seul ?

— Oui.

— Ça vous fera douze euros et quatre-vingt-dix centimes, s'il vous plaît. »

Comment en étais-je arrivé à ce point déchu ? Le combat, je l'avais perdu simplement. J'arrivais vaincu et désarmé devant le juge. Les jeux étaient faits et le verdict tomba. Comment se relever ? Elle avait pris tout nos livres.


Les guerres, la faim, les gens qui passent, les scooters et les autos qui m'oppressent, les langues excitées, les empressements, les langages tronqués, chargés d'acronymes ou plus largement de sigles m'accablent.

Et toujours ce château avec ses marches à gravir. Cette visite devenait stupide.


Les salles se succèdent avec leurs armes tranchantes, des dagues, des épées, une armure vide, des côtes de maille.

Quel sens a tout ceci ? Qu'ai-je encore à défendre ?

Avant de monter au donjon, des couillards, un trébuchet, des bricoles.

J'ai l'impression triste que le passé n'avait été que blessures et violence, écorchures et impatience, déchirures et finance. Que suis-je venu vivre dans ce monde?


La petite fille monte sans faillir. À quelques marches de sa mère, elle s'accroche. Sa main s'appuie contre le mur, elle pousse sur ses petites jambes, fléchit le genou et gagne une marche encore. Elles se succèdent de plus en plus lentement. Tous ces efforts, où peuvent-ils bien nous mener ?

Je suis la petite fille machinalement jusqu'à cette rupture : un palier la laisse un court instant en pause. Elle me regarde pour la première fois et pour la première fois je lui souris. Surpris, je ne me souviens plus bien de mon dernier sourire. J'en avais oublié l'image.

Sourire à qui ? De quelle actualité ? Quelle loi nouvelle, quel arrêté ?

Quel progrès pouvait-il m'enchanter ?

J'avais battu en retraite de la capitale et de ses capitaux, de ses guillotines et de mon bourreau.


Elle poursuit sa marche. Je trébuche sur la première.

À la suivante, elle me tend sa main. Je lui offre la mienne. Elle s'y agrippe douce et légère. Son bras fluide et délicat, son poignet souple et la douceur de ses doigts me soutiennent. Un élan s'empare de moi. Nous sommes là, côte à côte. Elle ne me regarde pas. Je ne vois qu'elle, toute menue et volontaire. Nous montons là où je n'espérais plus exister.



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