Complément de revenus
Topeka, Kansas
Samedi 1er novembre 1980, 23h30
Les premiers jours à la station-service ont été plutôt calmes. Comme je le pressentais, ce n’est pas la grosse affluence autour des pompes en semaine. Il ne m’avait pas fallu trop de temps pour prendre mes marques. Ronnie a un côté paternel qui m’agace parfois un peu, mais je suis sûre que ça part d’une bonne intention. Il a pris beaucoup de temps pour m’expliquer le fonctionnement de la boutique et les principales choses à savoir sur les lubrifiants et accessoires auto. Pour le reste, je ne suis pas dépaysée. Pendant ces premiers jours, j’ai préféré que Becky reste un peu à l’écart. Il sera toujours temps de la solliciter un peu plus tard, si nécessaire. Ce qui me surprend le plus, c’est qu’elle s’est donnée pour tâche d’arranger notre nouvel espace de vie. Le logement n’est pas très spacieux, mais on peut y vivre correctement à deux. Il y a deux pièces, un séjour avec un coin cuisine et une chambre, plus une petite salle de bain. C’est toujours mieux que notre motel minable. J’ai laissé la chambre à Becky et je dors dans le canapé du séjour. Elle a réussi à dénicher, je ne sais où, quelques objets décoratifs, et je dois reconnaître que ça donne un petit côté cosy.
Hier soir, c’était Halloween, nous avons eu droit à la visite de bandes de gamins déguisés. Ronnie m’avait prévenue et autorisée à puiser dans le stock de la boutique pour les contenter. Il y a eu un petit groupe de jeunes adultes, un peu plus tard, qui ont tenté leur chance en quémandant quelques bières, mais je ne me suis pas laissée impressionner. Becky, qui était présente à ce moment, a profité de ce moment pour discuter avec des jeunes de son âge. Après tout, s’ils veulent faire le plein ici plutôt qu’à côté, pourquoi pas ?
Ce matin, il y a eu plus de monde. J’ai vu passer plusieurs pickups dans le genre du nôtre. J’ai posé la question à un client et appris que les habitants des environs viennent faire les courses pour la semaine dans les magasins de Topeka. C’est aussi l’occasion de sorties en famille. À midi, on a déjà fait autant de ventes qu’en une journée normale. En plus de la petite épicerie, des boissons et de la confiserie, la boutique propose un petit coin bar, avec du café et des sodas. Ronnie m’a dit qu’il avait envisagé de proposer des hot-dogs ou des hamburgers, mais il ne l’a pas encore fait. Je ne tiens pas les comptes de l’entreprise, mais je suis certaine que la boutique rapporte plus que le carburant.
C’est en fin d’après-midi que les jeunes reviennent. Ils achètent deux packs de bières et demandent si Becky est là. Je leur dis de faire le tour de l’atelier et d’aller frapper à la porte du logement, à l’arrière. Deux minutes plus tard, je les vois reparaître devant la vitrine, l’un d’eux tient Becky par la taille. Je les regarde se diriger vers une Ford Bronco bleue et partir dans un nuage de graviers. Je comprends à ce moment que la période de déprime est bien terminée.
L’activité se calme un peu avec la tombée de la nuit. Ronnie me relaye à la caisse pour me permettre de faire une pause avant que je ne reprenne mon job pour la soirée. Il me conseille de me reposer un peu en prévision du pic du samedi soir. La recommandation n’est pas inutile. De huit heures à onze heures, c’est un défilé permanent, pratiquement que des jeunes, venant acheter des bières et des barres chocolatées avant d’aller au ciné drive-in voisin ou pour faire le plein avant de partir en vadrouille.
Becky rentre à onze heures et demie. Je viens juste de fermer et de mettre la recette dans le petit coffre à l’arrière de la boutique. Au premier coup d’œil, je remarque qu’elle a pas mal picolé. Sa démarche est un peu moins assurée sur ses talons hauts et sa tenue est un peu défraichie. Sa jupe est de travers, son chemisier mal boutonné et ses cheveux en désordre. Elle sort cinq billets de son sac et me les tend.
« Tiens, c’est ma part pour la semaine. »
Je prends l’argent et lui demande d’où il vient, me doutant à l’avance de la réponse.
« Ils étaient cinq, je leur ai demandé vingt sacs à chacun. Je suis crevée, mais on s’est bien éclatés. Je crois que je vais me plaire ici, finalement ! »
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