Pour une poignée d'euros
Pour une poignée d'euros
Nous y étions enfin ! Les hauts fonctionnaires de Bercy s’étaient donnés du mal, il avait fallu convaincre quelques députés réticents, mais le texte était passé. La grande réforme de l’impôt pour le rétablissement des finances publiques était sur les rails.
L’IRPP est mort, vive l’IRPP !
L’Impôt sur le Revenu des Personnes Physiques laissait place à l’Impôt sur les Rapports Physiques des Personnes.
Désormais on taxerait l’amour plutôt que les revenus. Les simulations au ministère convergeaient : l’argent allait couler à flots, en dix ans au pire la dette serait épongée.
Les députés opposés à la réforme arguaient de la baisse de la pratique sexuelle en France, à en croire les récents sondages. Ils ne voyaient comment il serait possible de renverser la vapeur avec un impôt.
La majorité favorable au texte, s’en tenait à d’autres statistiques comme la vente de préservatifs en hausse sensible, le cours de bourse du premier fabricant mondial d’objets sexuels dont les profits avaient gonflé de manière exponentielle au cours des cinq dernières années.
Cette majorité, en interne, s’était néanmoins trouvé agitée. Le risque de retournement de tendance en inquiétait plus d’un.
Un vieux briscard de l’Assemblée nationale ayant voté le texte s’adressa à un jeune député fraichement élu, opposé à la réforme.
—Les Français râlent, mais à la fin, ils paient toujours. L’amour c’est comme la bagnole, ils ne s’en passeront pas.
—En tout cas, vous, vous allez sans doute devenir non imposable persifla le jeune.
Le texte prévoyait 5 tranches d’imposition :
-Moins de douze rapports annuels pour un célibataire (vingt-quatre pour un couple sans enfant), exonération ;
-De treize à vingt-quatre, première tranche,
-De vingt-quatre à trente-six, deuxième tranche,
-De trente-six à quarante-huit, troisième tranche,
-Au-delà de quarante-huit, dernière tranche.
Chaque enfant déjà né, toujours à charge, offrait un quota supplémentaire de deux rapports non taxés. L’avantage fiscal était plafonné à six rapports pour trois enfants et plus.
Dans l’hémicycle, inévitablement, le sujet de l’évasion fiscale ressurgit. Les riches n’auraient pas de mal à échapper à l’impôt : il suffira d’une virée en avion vers l’étranger pour y faire l’amour quand bon leur semblerait, la fiscalisation leur passerait au-dessus. Encore un privilège de riches. Un de plus.
La majorité avait la parade : le contrôle fiscal et le redressement.
La règlementation imposait désormais que les constructions neuves disposent de moyens numériques dans toutes les pièces, afin de relever en temps réels les bases d’imposition. Après Linky pour l’électricité, on inventa Loveky. Pas besoin de faire de déclaration. Pour les constructions anciennes, les propriétaires bénéficiaient d’un délai de mise en conformité. En tout état de cause, au changement de locataire ou au moment de la vente, le DPA – Diagnostic de Performance Amoureuse – était devenu obligatoire.
Pour la classification A et B, pas de travaux. Pour C et D, un délai de six mois était accordé. Enfin, de E à G, les transactions étaient bloquées tant que les travaux n’étaient pas réalisés. Le certificat de conformité était obligatoire.
La notice explicative sur impôts.gouv détaillait tous les aspects de la réforme.
A noter que deux tranches d’âge bénéficiaient d’une exonération partielle : Les 18-25 ans en raison de la nécessité de relance de la natalité ; les plus de 62 ans en raison des effets mécaniques du temps sur le corps. L’âge pivot avait été discuté. Un allongement de la durée de taxation pleine et entière n’était pas exclu à l’avenir. L’âge de 67 ans était le plus souvent avancé.
Le gouvernement accepta un amendement proposant l’instauration d’une décote pour 6 rapports taxables après application de l’ensemble du barème. Dans ce cas, l’impôt dû ne serait pas recouvré.
A la différence de l’exonération, la décote ne permettait pas d’échapper à la TVA – taxe sur la virilité ajoutée – instaurée sur le viagra. On retrouvait là toute la subtilité et le savoir-faire français en matière d’impôt : décote et exonération, même résultat mais pas pour les mêmes raisons, donc pas les mêmes avantages.
Il fallut néanmoins céder sur quelques points : faire l’amour dans les territoires d’outremer quand on est domicilié dans la métropole était exonéré jusqu’à 4 rapports.
En lien avec la construction neuve, la loi Pinel – du nom de son bien nommé auteur – fut actualisée : l’investissement locatif neuf donnait droit au propriétaire à 18 rapports sur une durée de 5 ans. En cas de non-imposition, le solde était reportable.
La promulgation de la loi et sa mise en œuvre donnèrent lieu à des manifestations molles auxquelles le gouvernement résista sans trop de difficulté.
A Bercy, le ministre bénéficia d’un reporting mensuel : le taux de remplissage des vols vers les territoires outremarins grimpa en comparaison aux années précédentes. Les vols internationaux suivaient la même courbe, mais à l’échelle du pays, le manque à gagner était faible, pas de quoi s’affoler.
Le recours à l’amour au black s’était renforcé, mais les contrôles aussi. Les visites inopinées de la répression des fraudes avaient permis de procéder à des redressements spectaculaires et dissuasifs.
Les douanes démantelèrent plusieurs réseaux de trafics de viagra dans le milieu des résidences autonomie. La logistique était assurée depuis les frontières est du pays, Hauts de France et Grand Est en particulier. Plusieurs clubs d’aéromodélisme furent démantelés : sous prétexte de formation au pilotage de drones, ils traversaient les frontières par les airs en des endroits discrets et ramenaient la camelote sur le territoire. Ensuite, des mules de 70 ans et plus parfois, parcouraient la France pour alimenter les points de deal. Des déambulateurs génialement aménagés servaient à alimenter le trafic devant les résidences.
Même les maisons de retraite furent touchées.
Le ministre de l’Intérieur pointa les narco retraités du doigt et affirma la tolérance 0.
Au Sénat, un élu à la longévité exceptionnelle, se leva et entonna quelques paroles d’une chanson dont peu de monde devait se souvenir, trop jeunes pour certains, Alzheimer pour les autres :
Viens couchons-nous
Aimons-nous
Peuplons la Lozère
Ou sinon l'Aveyron
Sera un désert
6 milliards 900 millions
Ça fait si le compte est bon
Un peu plus de trois femmes et demie pour un garçon
Je vous laisse imaginer les soirées qu'on va passer
Mais faudrait pas qu'les Français ne soient pas qualifiés
Michel Sardou entrait enfin au Parlement.
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Line Marsan 3 hours ago
😂 Il va falloir que je relise. C'est tellement carré dans l'absurde qu'il faut des neurones bien réveillés. Bravo pour cet aller-retour en Absurdie !