8. France, Mars 2003
Encore aujourd'hui, je me souviens assez précisément de cette première fois où j'ai pris réellement conscience de ce qu'était un état de conscience modifié, ou élargi, ou augmenté, ou peu importe comment on le nomme.
Je suis alors en troisième année de Médecine, à Tours, en plein questionnement sur le sens de l'existence et sur ma volonté ou non de poursuivre mes études médicales. Je me suis depuis le début de l'année mis en retrait de ma promo, que je ne croise plus que lors de mes stages le matin ou des quelques cours auxquels j'assiste parfois l'après-midi. Je me suis pris en parallèle de sympathie avec le fils de mon voisin, qui fait ses études à Poitiers, et dont j'attends impatiemment le retour tous les vendredis soirs pour aller écumer les bars, reprendre des discussions passionnées sur ce qui compose nos vies, ses plaisirs et ses frustrations, les filles et les mecs qui nous émoustillent, lui-même étant homosexuel, les groupes de musique que nous rêverions de voir en concert.
Le reste du temps, je fais du sport, je vais au cinéma, je discute avec mon colocataire ou le SDF du coin, Rémi, pour qui je me suis pris d'amitié. Ce personnage atypique m'interpelle et m'inspire par son renoncement à occuper une place bien définie dans la société, un emploi, un rôle social à jouer. Il est là, assis sur son banc dans le parc toute la journée, à regarder le temps passer, les enfants s'amuser, les propriétaires et leurs chiens se promener. Il ne boit jamais une goutte d'alcool, tient à se raser de près tous les matins aux toilettes publiques, conserve une moustache qu'il taille scrupuleusement tous les matins et qu'il arbore fièrement, tel un gentleman du début du vingtième siècle. Il ne lui manquerait plus que le chapeau melon ou haut de forme ! Un vagabond à la Charlie Chaplin en quelque sorte. Le vendredi, il disparaît de la ville pour partir marcher en pleine campagne, plusieurs jours durant, et revient le lundi ou le mardi, fier de la centaine de bornes qu'il a parcourues, des paysages observés, des épreuves de la météo qu'il a su vaillamment endurer.
Inspiré par sa philosophie de vie, je pars souvent marcher, errant à travers les rues de la ville, sur les bords de la Loire ou du Cher, en me laissant porter là où mes jambes me mènent, les écouteurs de mon walk-man dans les oreilles, ou simplement ouvert à ce qui se manifeste autour de moi. Je commence alors à explorer une approche plus contemplative de la vie, cherchant à ressentir les choses plutôt que de vouloir tout contrôler, temporisant ma tendance hyperactive à toujours optimiser mon temps afin de réaliser le maximum de choses « utiles », héritage de ma première année de Médecine oblige.
J'aspire aussi à mettre en sourdine mon esprit analytique, si efficient mais qui me donne la sensation d'étouffer et m'empêche de percevoir le monde sous un autre angle que celui de la raison. Je suis en quête d'une manière peut-être plus sensible, plus intuitive, plus affective également d'appréhender l'existence et le fait d'être vivant.
Je me questionne beaucoup sur la dualité entre raison et émotions, sur la complémentarité et les spécificités fonctionnelles de nos 2 hémisphères cérébraux. Le cerveau gauche, siège de la raison et de la logique, favorisant une pensée séquentielle et analytique qui décompose une situation complexe en mono-tâches ; le cerveau droit, siège des émotions, de l'intuition, de la créativité et de l'imagination, favorisant une pensée plus globale et empathique. J'aspire ainsi à rééquilibrer l'expression de ces deux tendances dans ma manière d'être au monde, et lutter contre la prééminence de mon cerveau gauche, si valorisé pourtant dans notre société et si sollicité dans la réussite de mes études.
Après avoir franchi les escaliers, me voilà en contrebas de la digue du Cher, où en quelques pas à peine le caractère sauvage de la rivière efface l'environnement urbanisé qui me surplombe. Le clapotis de l'eau évince le vacarme assourdissant de la circulation, et la Nature reprend très vite ses droits. Je marche nonchalamment le long de la rivière, un CD des Pink Floyd sur les oreilles. Un peu perdu dans mes pensées, je regarde négligemment ce qui m'entoure, les passants que je croise, les arbres, les oiseaux qui volent, l'eau qui s'écoule. N'ayant pas de but défini, je me demande où je pourrais me diriger. J'aperçois alors un banc, hésite quelques instants, puis je décide de mettre en stand-by ma marche afin de m'y poser quelques instants.
Assis tel un spectateur dans une salle de cinéma, je coupe la musique et me mets à observer plus attentivement ce qui se passe autour de moi. Je regarde avec attention un groupe de canards qui se poursuit, jouant et se provoquant mutuellement, puis s'enfuyant dans un caquètement dix mètres plus loin, volant au ras de l'eau, quand l'un des protagonistes a pris le dessus.
Je les observe, d'abord avec curiosité, puis avec amusement ; enfin avec fascination face à ce spectacle de la Nature, devant toute cette vie qui s'agite et qui s'exprime, à travers le quotidien simple et pourtant étonnant de la vie d'un groupe de canards. Chaque mouvement, chaque nouvelle intention que manifeste l'un de ces palmipèdes attise mon intérêt. Je me sens emporté dans le jeu de leurs interactions que je scrute avidement, en même temps que l'espace et la notion de temps commencent à s'effacer, pour ne plus focaliser mon attention que sur le moment présent de ce que j'observe.
Progressivement, le centre de mon attention s'élargit à tout ce qui se passe autour, et j'observe également minutieusement les mouvements de l'eau parmi les rochers, les zones de turbulence et les surfaces plus apaisées. J'écoute le clapotis de l'eau qui se fraye un chemin, et l'observe se heurter parfois avec force à un gros caillou qu'elle éclabousse, réorientant son parcours au gré des obstacles, stagnant à proximité des berges où elle imprime parfois un mouvement à contre-courant, générant moultes remous et tourbillons. Derrière le simple ruissellement d'une rivière, je découvre de fait une multiplicité et une complexité de mouvements qui me fascinent désormais au plus haut point.
La brise agite les feuilles des arbres et fait ployer les végétaux qui poussent en bord de rivière. Ils se gondolent et s’accommodent en permanence de cette perturbation atmosphérique perpétuellement mouvante, me donnant le spectacle d'une véritable danse avec le vent. J'observe maintenant les oiseaux qui jouent avec ces mouvements d'air, se laissant emporter dans le sens du vent, puis changeant brusquement d'orientation afin de chercher une ascendance, ou au contraire de piquer, tels des kamikazes, vers la rivière à la recherche d'un poisson ou d'un insecte, avant de finir leur parcours en venant se poser sur une branche ou dans un buisson.
Toujours assis sur mon banc, j'admire tout ce spectacle de vie avec un grand enthousiasme. Je me sens alors dans un état second, pleinement dans la scène, beaucoup plus conscient et vigilant à tout ce qui se manifeste autour de moi, et conscient de l'être. Je prête une attention particulière aux sensations variées et agréables que génère ce vent sur mon visage, à l'agitation qu'il provoque également dans mes cheveux et mes vêtements, dont je peux percevoir désormais les caresses et les frottements ; à la douce chaleur du printemps arrivant, ou aux odeurs de plantes qui se dégagent du lit de la rivière ; à l'ensemble des bruits, grondements, souffles, chants, et autres caquètements qui s'expriment dans un brouhaha incessant que je scrute désormais attentivement.
Je devine surtout que je touche à une dimension essentielle et fondamentale de pleine réceptivité au monde qui m'entoure, qui me le fait ressentir et vivre intensément, dans une attention plus soutenue et une conscience accrue, qui me procure par là-même la sensation d'être pleinement vivant. Ou en tout cas d'avoir vraiment conscience de l'être.
Loin du bavardage continu de mon mental, de la frénésie de mes activités quotidiennes et de mes préoccupations organisationnelles qui accaparent mon attention la plupart du temps, qui me coupent de cet état de résonance avec ce qui m'entoure, je découvre la puissance de vivre pleinement le moment présent.
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Ici, c'est que de l'IP : de l'Intelligence Personnelle.
Humaniste convaincu, quelles que soient les potentialités de l'IA, je crois qu'il est important de ne pas se laisser déposséder de ce que nous avons de plus précieux : notre conscience du monde, de nous mêmes, et notre capacité à penser par nous mêmes.
Tout ce que j'écris défends donc ce combat : explorer les potentialités de notre propre conscience.
Alors respectez- vous, respectez moi ! tout ce qui est écrit ici doit, en cas de reprise, respecter les droits d'auteur et me citer comme tel.
Après...n'hésitez pas à partager !
Car ce qu'il y a de bien avec l'intelligence humaine, c'est que plus elle est partagée, plus elle aide à se faire grandir mutuellement !
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