2. France, Décembre 2022
« Ça y est, c'est fait ! Et Joyeux Noël à vous !»
Ensemble avec ma consoeur, nous sommes allés voir la Direction des Ressources Humaines en fin d'après-midi. Ensemble, nous leur avons remis notre lettre de démission, quelques semaines tout juste après la démission de notre troisième confrère.
Depuis des mois nos conditions d'exercice s'étaient profondément dégradées, et nous avons bien du nous rendre à l'évidence que notre service serait toujours considéré comme la dernière roue du carrosse dans cette clinique. Amputation progressive des moyens à notre disposition, tant en termes de disponibilités de lits qu'au niveau du personnel soignant, en sous-effectif régulier et malmené par des méthodes de management désinvoltes ; mépris avec lequel notre direction traite nos alertes répétées et nos suggestions d'amélioration du fonctionnement de notre service ; injonctions paradoxales, nous sommant de faire toujours plus de chiffre avec toujours moins de lits, nous poussant à écourter au maximum les séjours de nos patients pour améliorer la fameuse DMS, la durée moyenne de séjour, ignorant les réalités humaines complexes qui se cachent derrière les noms et numéros de chambres de nos patients âgés, polypathologiques et en perte d'autonomie, rendant impossible un retour rapide à domicile ; décisions prises de plus en plus de manière unilatérale et parfois même à notre insu, sans aucune concertation avec nous, médecins responsables de ce service, faisant fi de nos mises en garde répétées...
Bref. C'en était trop ! Alors, de manière concertée, nous avons pris acte que nous ne pouvions plus cautionner cela, que le rapport de confiance avec notre direction était définitivement rompu, et qu'il nous fallait partir.
- Bon sang, tu t'imagines la bombe qu'on leur pose juste avant les fêtes ? m'interpelle ma consoeur. Tu crois qu'ils vont réagir comment quand ils vont prendre conscience qu'il n'y aura plus aucun médecin, et qu'ils vont devoir fermer le service ? Parce que jamais ils ne vont trouver trois nouveaux médecins en trois mois seulement, c'est sûr !
- Oh, tu sais, je ne me verse pas d'illusions... Je crois que quelque part ils n'attendaient que ça, de fermer le service. Leurs priorités ont changé avec l'annonce de l'arrivée des nouveaux endocrinologues, et de toutes façons, il leur fallait faire de la place pour pouvoir débuter cette nouvelle activité. Il n'y a qu'à voir ce qui s'est passé ces derniers mois ! Tous nos projets sont au point mort, et même les moyens qu'on avait réussi à obtenir ces derniers mois nous ont été progressivement retirés. D'une certaine manière, je crois que nous ne faisons que les devancer et les prendre de court dans leurs projets ! Alors, sincèrement : je ne crois pas qu'ils vont nous pleurer. Bien au contraire...
- Mais tu imagines ce que ça représente au niveau local ? Déjà qu'il n'y avait pas beaucoup de lits d'hospitalisation pour les personnes âgées, mais là ça va être la catastrophe ! Comment l'hôpital ou les autorités de santé vont réagir ? Et qu'est ce qu'ils vont leur raconter pour expliquer la fermeture ? Eux qui sont tellement attachés à leur image et au bien paraître ?!
- Tu sais, on en a déjà longuement discuté : je crois vraiment qu'on n'était qu'une façade pour eux, une manière de dire : regardez, nous aussi on prend notre part dans l'effort collectif, pour assurer la prise en charge de ces patients âgés que personne ne veut prendre dans son service. Mais ils n'ont jamais réellement assumé cette orientation, et ils n'ont cessé dans le même temps de nous reprocher que nous n'étions pas suffisamment « rentables ».
- Alors ça ! Au vu des nombreuses problématiques sociales et de la complexité des prises en charge, il n'y a aucun service de gériatrie de France qui n'est « rentable » ! Et puis, c'est oublier combien nous sommes bien utiles pour les autres services ! Combien nous leur permettons de se concentrer uniquement sur leurs activités de spécialistes, quand il nous revient d'assurer tout le reste, afin de diminuer leur fichue « Durée Moyenne de Séjour »... Je ne sais pas comment vont réagir nos collègues, mais je suis sûr que ça ne va pas du tout leur plaire !
- On les a prévenus pourtant... Mais ils n'ont pas vraiment pris la mesure de ce que nous vivions au quotidien, ni de ce qui risque de se passer si on ferme notre service. Et en même temps, eux-mêmes sont pris dans leur propres enjeux, et ils ont pour leur part l'oreille beaucoup plus attentive de la direction... C'est quand nous serons partis qu'ils vont se rendre compte de ce qu'ils perdent, et que la direction va réaliser ce qu'on apportait au bon fonctionnement de la structure, au delà du seul « chiffre d'affaire » du service...
- Enfin... tout ça c'est fini maintenant ! A nous de repartir ailleurs sur des bases plus saines et moins hypocrites ! Et franchement, quand je vois le nouveau service et la nouvelle structure dans lesquels je vais, ça n'a tellement rien à voir ! Le directeur est très à l'écoute de tout ce que je propose, et ça, ça fait un bien fou, tu n'imagines pas !
Changer ce qui a besoin d'être changé. Voilà mon leitmotiv désormais. C'est fou comme certains dictons prennent toute leur signification dans ces moments là ! Depuis des mois on râle, on peste contre telle nouvelle déconvenue, on tente d'expliquer à notre direction les réalités concrètes du terrain, on essaie de concilier avec leurs impératifs, on espère inlassablement qu'ils puissent prendre conscience des ambivalences et impasses de leurs décisions...en vain. Et c'est ce sentiment d'impuissance qui nous épuise tous ! Car il y a, derrière tous ces choix déconnectés des réalités du terrain, des soignants qui perdent le sens de ce qu'ils font, et des patients qui en pâtissent. Il en va de la qualité de notre travail, et de notre responsabilité dans tout cela.
« L'herbe n'est pas plus verte ailleurs, tu sais !...» Voilà ce qu'on entend régulièrement ces derniers mois au sein de notre équipe... Comme un appel à se résigner face à la sourde oreille de notre direction. Une manière de justifier le fait de baisser les bras, de se désengager et d'excuser la diminution de son implication au travail, afin de se préserver de l'épuisement de la lutte. Mais c'est justement quand il n'y a plus de sens à ce qu'on fait qu'on va directement vers le burn-out !
Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé, le courage de changer ce qui peut l'être, et la sagesse de distinguer l'un de l'autre. Quand on n'est pas bien à un endroit, on essaie de trouver toutes les justifications possibles pour se convaincre qu'on n'est pas si mal loti que ça, après tout ; qu'il y a pire, ou en tout cas pas mieux ailleurs. C'est ce que j'appelle pour ma part la fabrique du renoncement. Mais s'il est important de prendre en compte les réalités des uns et des autres pour chercher un compromis acceptable pour tous, il importe aussi de savoir reconnaître les limites de l'inacceptable, et sans dialogue possible, de savoir dire stop à ce qui ne peut nous convenir. Cela demande une force de courage supplémentaire, car cela nous plonge alors dans l'hypothèse d'un ailleurs, encore inconnu et très incertain.
En tout cas, pour ma part, je quitte le navire sans avoir aucune idée de ce que je vais faire de ma vie pour la suite. Et derrière cette décision que j'assume parfaitement se profilent en filigrane certains questionnements existentiels très inconfortables, dont je ne connais que trop bien les tenants pour avoir déjà été tourmenté par eux à plusieurs reprises dans ma vie.
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Ici, c'est que de l'IP : de l'Intelligence Personnelle.
Humaniste convaincu, quelles que soient les potentialités de l'IA, je crois qu'il est important de ne pas se laisser déposséder de ce que nous avons de plus précieux : notre conscience du monde, de nous mêmes, et notre capacité à penser par nous mêmes.
Tout ce que j'écris défends donc ce combat : explorer les potentialités de notre propre conscience.
Alors respectez- vous, respectez moi ! tout ce qui est écrit ici doit, en cas de reprise, respecter les droits d'auteur et me citer comme tel.
Après...n'hésitez pas à partager !
Car ce qu'il y a de bien avec l'intelligence humaine, c'est que plus elle est partagée, plus elle aide à se faire grandir mutuellement !
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