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Les mêmes maux
Fiction
Horror
calendar Veröffentlicht am 24, März, 2026
calendar Aktualisiert am 24, März, 2026
time 14 min

Les mêmes maux

J'ai passé ma carrière à ne pas croire aux coïncidences.


Vingt-deux ans à reconstruire des chronologies, à chercher le fil logique derrière ce qui paraît chaotique, à refuser les explications faciles quand les faits résistent. Alors quand l'affaire Morvan m'a été confiée un mardi de novembre, j'ai fait ce que je fais toujours : j'ai mis de côté ce que je ressentais et j'ai regardé ce qui était là.


Ce que j'ai trouvé, je ne l'ai raconté à personne.


La maison se trouvait en bordure d'une ville moyenne, dans une rue calme plantée de platanes dont les branches nues griffaient le ciel gris. Un pavillon ordinaire, façade beige, volets marron, une balancelle rouillée dans le jardin de devant. Le genre d'endroit qu'on traverse sans le voir. Les voisins avaient appelé le lundi matin parce qu'un chien aboyait depuis trois jours sans s'arrêter, et la chienne, une vieille labrador brune attachée dehors, avait fini par s'étrangler sur sa laisse en tentant de rentrer.


À l'intérieur, on avait trouvé les quatre membres de la famille Morvan.


Je n'entrerai pas dans le détail de ce que l'équipe technique a documenté. Les rapports existent, ils sont précis et décrivent mieux que je ne pourrais le faire ce que le père avait fait avant de retourner l'arme contre lui. Ce qui m'intéresse, ce sont les quatre jours que j'ai passés dans cette maison à chercher un sens à quelque chose qui refusait d'en avoir.



La chambre des parents était la première pièce que j'ai visitée en détail, le mercredi, après que les techniciens eurent terminé. Le lit avait été fait avec soin, ce qui m'avait frappé d'emblée, un carré parfait dans le désordre général de la scène.


Sur la table de nuit côté femme, j'avais trouvé un carnet à couverture verte, les pages gondolées comme si elles avaient été lues et relues. L'écriture de Sylvie Morvan était petite, appliquée, celle de quelqu'un qui fait attention à occuper le moins d'espace possible.


Les premières entrées dataient de l'été. Elle décrivait des insomnies, une fatigue nouvelle, l'impression de ne plus tout à fait reconnaître sa propre maison le matin en descendant l'escalier. Quelques semaines plus tard, les notes changeaient de ton. Elle parlait de bruits nocturnes, un froissement venu du couloir, une respiration lente et régulière qui s'arrêtait dès qu'elle allumait la lumière. Elle s'en voulait de ne pas dormir, d'avoir peur comme une enfant.


La dernière entrée était datée du jeudi précédant le drame, cinq jours avant que le chien commence à aboyer.


« J'ai entendu la même chose que la nuit d'avant, à la même heure exactement. Je me suis levée pour vérifier et le couloir était vide. Tout était à sa place. Mais ce n'était pas le couloir d'avant, je ne saurais pas dire en quoi c'était différent, juste que c'était différent d'une façon que je ne peux pas nommer. Thomas dormait. J'ai failli le réveiller mais je ne l'ai pas fait. Si je lui racontais ça… Il me prendrait pour une folle. »


Je suis resté assis sur le bord du lit un long moment avec ce carnet dans les mains. Je l’ai reposé sur la table de nuit, comme une offrande à l’autel, et me suis relevé religieusement.


La chambre de la fille aînée, Chloé, quinze ans, était au bout du couloir. Ses murs étaient couverts d'affiches de groupes que je ne connaissais pas, son bureau encombré de manuels scolaires et de tubes de peinture séchés. Sous le matelas, enroulée dans un tee-shirt, une tablette dont le technicien avait déjà extrait le contenu, et que j'ai feuilletée en cherchant quelque chose que je n'aurais pas su nommer à ce moment-là.


Ses messages avec ses amies étaient ce qu'on attend à quinze ans, ordinaires et vivants, et ça m'a serré la gorge de les lire parce que le contraste avec ce que j'avais trouvé dans le carnet de sa mère était brutal. Mais dans l'application de notes de la tablette, j'ai trouvé un fichier intitulé simplement rien, créé six semaines avant sa mort.


« depuis quelques semaines j'ai l'impression que les pièces de la maison changent quand je n'y suis pas je sais que c'est idiot je sais que c'est ma chambre et pourtant des fois quand je pousse la porte le matin j'ai besoin d'une seconde avant de reconnaître où je suis il y a aussi des sons mais pas vraiment des sons plutôt comme si quelque chose respirait dans les murs je ne peux pas en parler à mes amies elles me prendraient pour une folle »


J'ai relu la dernière phrase trois fois. J’ai beau être habitué, ça me fait toujours quelque chose ce genre d’affaires.


Le fils cadet, Mathieu, avait seulement onze ans. Sa chambre sentait la colle et le plastique des maquettes, une douzaine d'avions suspendus au plafond par des fils de nylon invisibles qui tournaient lentement dans le courant d'air de la porte ouverte. J'avais passé du temps dans cette pièce simplement à regarder ces avions tourner avant de me mettre au travail. Je me suis même surpris à les faire voler de mon doigt, retrouvant là une innocence qui avait quitté cette maison depuis au moins une semaine, oubliant l’espace d’un instant la raison de ma venue.


Sur son bureau, sous un pot à crayons renversé, une feuille pliée en quatre, rédigée au stylo bille rouge, les lettres maladroites et appuyées de quelqu'un qui écrit rarement à la main. Il avait dessiné un bonhomme en haut de la page, le genre de bonhomme qu'on dessine à huit ans et qu'on continue de dessiner à onze parce qu'on ne sait pas faire autrement, et en dessous il avait écrit :


« La nuit des fois y'a quelque chose qui fait un bruit dans ma chambre comme si quelqu'un soufflait très doucement. J'ai regardé partout et y'a personne. Une fois j'ai vu quelque chose bouger dans le miroir mais quand j'ai regardé c'était juste moi. La nuit d'avant hier j'ai cru que ma chambre était plus grande mais le matin c'était pareil. Je veux pas en parler à papa et maman ils vont dire que je fais des cauchemars. »


Cette feuille, je l'ai pliée soigneusement et remise exactement où je l'avais trouvée. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça. Peut-être espérais je revenir en arrière et oublier.


Le bureau du père se trouvait au rez-de-chaussée, derrière la cuisine, une pièce étroite où s'entassaient des dossiers de traitement de texte et des catalogues professionnels. Thomas Morvan était technicien dans une entreprise de maintenance industrielle, quelqu'un d'ordonné à en juger par ses classeurs étiquetés, et cette pièce contrastait avec la maison telle qu'on l'avait trouvée. Ici, rien n'avait été dérangé.

Son ordinateur était allumé, le mot de passe communiqué par sa sœur qui l'avait lui-même communiqué à la technique. Dans sa messagerie, entre des échanges professionnels et quelques courriels familiaux, j'avais trouvé un brouillon non envoyé, écrit à une adresse que j'ai mis du temps à reconnaître comme la sienne, comme s'il s'était écrit à lui-même dans l'impossibilité d'écrire à quelqu'un d'autre.


« Je ne sais pas comment expliquer ce que je vis depuis deux mois. Je travaille seize heures par jour pour ne pas rentrer trop tôt parce que quelque chose dans cette maison me met mal à l'aise et je ne comprends pas pourquoi. C'est ma maison, je l'ai choisie, on y vit depuis sept ans. Mais il y a des soirs où je monte l'escalier et j'ai besoin de m'arrêter à mi-chemin parce que j'ai l'impression que le couloir du haut n'est pas le bon couloir, que c'est une version légèrement fausse de quelque chose que je connais. J'entends des choses. Pas fort. Juste assez pour que je n'arrive pas à les ignorer. J'ai voulu en parler à Sylvie mais je ne veux pas l'inquiéter. Je veux lui en parler, mais elle me prendrait pour un fou. »


Le brouillon était daté du vendredi précédant le drame.


J'ai dû rester debout parce que je me suis retrouvé appuyé contre la cloison, le dos au mur, les yeux fixés sur l'écran, avec dans la gorge quelque chose qui ressemblait à de la peur mais que je ne m'autorisais pas à appeler ainsi. Je me suis passé la main sur le visage pour retrouver toute ma concentration.


L'arme m'avait posé un problème dès le début, et je n'avais pas encore trouvé comment le formuler dans mon rapport. C'était un fusil de chasse, légalement déclaré au nom de Thomas Morvan, remisé normalement dans le placard de la buanderie sous clé. La porte du placard avait été ouverte avec la bonne clé. Le fusil avait été manipulé. Trois décharges, puis une quatrième pour le père.


Les techniciens avaient relevé des traces d'ADN de Thomas Morvan sur la crosse et sur la détente, conformément à ce qu'on attendait. Mais ils n'avaient relevé aucune empreinte digitale nulle part sur l'arme. Pas effacées, pas brouillées. Absentes. Comme si quelqu'un avait tenu l'arme avec des gants, alors que Thomas Morvan ne portait pas de gants quand on l'avait trouvé, et que les gants de jardinage dans l'entrée n'avaient aucune trace de poudre.

La légiste n'avait pas de réponse satisfaisante. Le procureur avait penché pour une contamination de scène. J'avais noté l'anomalie dans mon rapport sans la commenter davantage, sans chercher à développer, et cette retenue m'avait coûté quelque chose que je n'avais pas mesuré sur le moment.


Je suis rentré chez moi le samedi soir, la semaine d'enquête terminée, le dossier transmis au parquet avec la mention habituelle qui clôt ce type de cas. Le trajet en voiture m'avait paru plus court que d'habitude, comme si j'avais conduit en dehors du temps, et j'avais garé la voiture devant chez moi sans me souvenir des trente derniers kilomètres.


Marthe lisait dans le salon, les pieds repliés sous elle, et elle avait levé les yeux en m'entendant entrer avec ce sourire qu'elle a quand elle est soulagée que je sois rentré sans vraiment vouloir le montrer. On a mangé des restes en parlant de peu de choses, de la gouttière à faire réparer, du week-end de nos fils chez ses parents la semaine prochaine, et je me suis senti revenir lentement dans ma propre vie comme on revient dans une eau tiède.


La nuit, j'ai dormi d'un coup, profondément, et au matin je me suis réveillé avant le réveil avec la sensation d'avoir entendu quelque chose. Je suis resté immobile dans le lit à écouter. Marthe dormait contre moi, sa respiration lente et régulière, réconfortante.

La maison était silencieuse. Mais dans le couloir, juste derrière la porte de la chambre, quelque chose avait produit un son très doux, presque rien, à peine un froissement, et le silence qui avait suivi était d'une qualité différente du silence d'avant. Je n'ai pas bougé. Je n'ai pas allumé la lumière.


Ce matin, en descendant l'escalier, je me suis arrêté à mi-chemin pour regarder le couloir du bas, et pendant une fraction de seconde il y avait quelque chose de légèrement inexact dans ce que je voyais, quelque chose que je ne pourrais pas décrire si on me le demandait, juste l'impression que c'était une version de mon couloir plutôt que mon couloir. Marthe m'a appelé depuis la cuisine, j'ai continué à descendre, on a pris le café ensemble et elle m'a demandé si ça allait, et j'ai dit que oui, juste la fatigue, une semaine difficile.


Pas besoin de lui en parler.

Elle me prendrait pour un fou.



Document retrouvé au domicile de l'inspecteur Marc Pragès, le 14 décembre, lors de l'enquête consécutive au décès de ce dernier, son épouse Marthe et de leurs deux fils. Aucune empreinte exploitable sur les lieux de l'enquête ni sur l’arme de l’inspecteur.







Photo : cottonbro studio sur Pexels.

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