Chapitre 1: La rencontre
Caleb
L'air est plus respirable ici. Depuis mon arrivée, je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer que toutes les maisons se ressemblent — façades en enduit écru mat, portes en noyer massif, fenêtres assez hautes pour que le soleil californien entre comme chez lui, et pelouses impeccablement tondues comme si une loi non écrite du quartier l'exigeait.
Je me demande déjà si un soir, en rentrant un peu trop bourré, je me planterai de porte. Ici, se tromper de maison, c'est se tromper de vie. Et franchement, toutes ces vies se ressemblent trop pour que ça change grand chose.
Le camion de déménagement vient d'arriver. Je tiens un carton contre ma poitrine — mes cassettes vidéo, celles que j'ai trimballées depuis Manhattan sans jamais les regarder une seule fois. J'ai du mal à me séparer de certaines choses. Mon père a toujours détesté ça. En grandissant, j'ai compris que ce qu'il haïssait vraiment, c'était surtout moi.
Ce quartier de riches me met presque mal à l'aise. Puis je me rappelle les ruelles de Manhattan, les murs tachetés d'humidité, les serrures qu'on changeait tous les six mois. J'ai bossé dur pour sortir de là. Plus dur que la plupart des gens d'ici n'auront jamais à le faire.
Moi, Caleb. Propriétaire d'une maison à Calabasas.
J'ai enfin réussi.
L'entrée elle-même était ridiculement immense, bien plus que mon ancien appartement tout entier. Elle s'ouvre sur un immense escalier en colimaçon dont les marches en bois sombre tourbillonnent et disparaissent vers l'étage. C'est aussi merveilleux qu'effrayant — comme si quelques choses m'y attendaient en silence.
Mes yeux glissent ensuite sur le séjour et je remarque à quel point la maison est lumineuse sans meubles pour l'habiller. J'ai choisi cette maison pour sa cuisine — un espace totalement équipé avec l'îlot en marbre soigneusement centré.
J'y ai posé mon carton avec une précaution absurde — comme si le marbre allait se briser au contact de mes affaires bon marché. En retournant vers le camion, j'entends la sonnette retentir dans un écho qui me sort de mes pensées. Au seuil de la porte, une femme d'à peine la trentaine m'attend avec un sourire qui se veut chaleureux mais qui semble naturellement faux — le genre de sourire qu'on apprend quand on naît avec une cuillère en argent dans la bouche.
Derrière moi, le bruit des meubles qu'on installait accapare trop mes pensées pour que je remarque vraiment ce qu'elle tient en main.
— Bonjour ! Euh… désolé de vous déranger. Je suis votre voisine d'en face. J'ai vu que vous emménagiez un peu plus tôt alors je vous ai apporté une tarte faite maison pour vous accueillir. C'est une tradition… déclare l'inconnue devant moi.
Je la regarde un moment — pour me demander si je ne suis pas en train de rêver, et aussi pour profiter de son expression gênée face à mon manque de réaction. Ses cheveux blonds tombent parfaitement sur ses épaules, recouvertes par un pull bleu clair qui fait ressortir ses yeux gris remplis d'incertitude. Elle ne doit plus trop savoir ce qu'elle fait là.
— Merci, ce n'était pas nécessaire, dis-je d'un ton plus froid que je ne l'aurais voulu.
— Je… Je m'appelle April. April Ridley, lance-t-elle.
Me faisant comprendre qu'elle attend que je me présente à mon tour, je réponds :
— Caleb Grey. J'ai encore pas mal de choses à faire, alors si vous n'avez plus rien à me dire.
Elle semble surprise par ce que je viens de dire et je crois même voir ses sourcils se froncer légèrement avant qu'elle réponde sèchement :
— Vous ne devez pas être du coin. Ici, les gens sont courtois.
Un rictus vicieux se dessine malgré moi sur mes lèvres.
— Ici, les gens sont nés avec un balai dans le cul. Ils ne diront jamais ce qu'ils pensent par peur de ternir leur image. Moi, je n'en ai rien à faire. Je ne suis pas ici pour me faire des amis. Merci pour la tarte — mais je n'aime pas le potiron.
Pour toute réponse, elle m'adresse un regard mauvais et se retourne. L'odeur de son shampoing à la noix de coco envahit tout l'espace un bref instant, puis elle disparaît.
Mon attention est immédiatement détournée par des ricanements. Le voisin d'à côté, tuyau d'arrosage à la main, ne prend même pas la peine de cacher son amusement.
— Belle entrée dans le quartier, lance-t-il.
Il a à peu près mon âge. Le genre de type qui a grandi sans jamais se demander si les factures allaient être payées — ça se voit à sa façon de se tenir, détendu, sans cette tension dans les épaules que les gens comme moi trimballent partout. Riche de naissance, clairement. Mais sans le balai.
— J'ai été trop vache, hein ? Longue journée... Je ne m'attendais pas à avoir de la visite
— J'aurais plutôt dit : rafraîchissant. Ça manque terriblement de franc-parler par ici. Moi c'est Mike.
— Caleb. J'y retourne, à la prochaine.
D'un signe de la main, Mike retourne à ses activités et je rejoins les déménageurs, qui ont déjà presque fini.
Le fauteuil bleu vintage et les coussins marron et terracotta remplissent déjà le salon, accompagnés d'une petite table basse en bois sombre qui réchauffe l'ensemble. Et des plantes, beaucoup de plantes. J'ai toujours aimé en avoir autour de moi — elles ne jugent pas et elles ne partent pas.
J'ai voulu que ce soit chaleureux. Volontairement, presque obstinément. Quelqu'un qui me connaîtrait vraiment comprendrait pourquoi.
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