Le pont du retour
Le pont du retour
On me dit fou.
Peut-être le suis-je, mais ce que j'ai vu sur ce pont était aussi réel que cette veste trempée que je porte depuis trois semaines et qui pèse sur mes épaules comme un linceul. Aussi réel que la perte de Claire.
Il y a dans cette ville un pont dont les anciens parlent à voix basse. Ils disent qu'il ne mène pas seulement d'une rive à l'autre, mais qu'il emmène toujours à destination. Enfant, je le traversais chaque jour pour aller à l'école sans jamais rien voir d'étrange, juste de la pierre et du métal, des arches gothiques qui se reflétaient dans l'eau.
Ce soir-là, trois semaines après l'enterrement, je me tenais à son entrée tandis que le brouillard descendait sur le fleuve comme un voile qu'on tire sur les défunts. J'avais marché sans but depuis l'appartement vide où je ne supportais plus de rester, où se rejouait sans cesse la même scène dans ma tête. Le bruit de la cafetière, son fredonnement, le silence. La chute.
Un homme marchait devant moi avec son manteau qui traînait jusqu'au sol et la démarche hésitante de ceux qui ne savent plus très bien où ils vont. Sans doute un sans-abri, un vagabond dont la barbe n'avait pas connu les ciseaux depuis longtemps. Il s'arrêta au milieu du pont, s'accouda au parapet, et agrippa la pierre avec une tension qui fit trembler le vieil édifice, comme s'il hésitait entre tenir bon et lâcher prise. Il me jeta un regard puis reprit sa marche et disparut dans le brouillard.
Je ne sais pas pourquoi, mais je commençai à traverser à mon tour.
Les lampadaires devenaient des taches de lumière qui pulsaient faiblement dans l'obscurité tandis que mes pas résonnaient avec un écho qui n'aurait pas dû exister. Le fleuve en contrebas ne faisait plus aucun bruit, comme si l'eau elle-même avait cessé de couler.
Je m'arrêtai à mi-chemin, exactement là où le vagabond s'était arrêté, et regardai vers le bas. L'eau était noire, immobile, un miroir parfait qui ne reflétait rien. Le vertige me saisit, pas celui qui fait reculer mais l'autre, celui qui attire, qui murmure que la chute serait douce.
Combien de temps restai-je là, à contempler l'étendue ? Combien de fois me vis-je sauter le pas, sauter le pont ?
Le brouillard continuait de monter, créant autour de moi une bulle de silence où plus rien n'existait. Je repris enfin ma marche mais le pont semblait s'allonger. Il aurait dû finir mais il continuait, avec les mêmes arches, les mêmes ombres, le même vide. Étrangement apaisé, je n'accélérai pas le pas et balançai mon regard de gauche à droite, contemplatif.
Puis mes pieds touchèrent quelque chose et le brouillard se déchira lentement.
J'étais dans le couloir de mon appartement. La lumière du matin filtrait par la fenêtre, j'entendais l'eau couler dans la cuisine, la cafetière, son fredonnement. Non, pensai-je, ce n'est pas possible, mais mes mains nouaient machinalement ma cravate devant le miroir et je voyais tout avec une netteté insupportable.
Dans la cuisine, Claire fredonnait. Je savais ce qui allait suivre, je le savais avec une certitude qui me tordait l'estomac. Je voulais courir, crier son nom, l’avertir, mais mes mains continuaient leur travail sur la cravate, elles ne m'appartenaient plus.
Le fredonnement s'arrêta, laissant place à ce silence si familier. Je traversai le couloir dans une transe et poussai la porte. Claire était allongée sur le carrelage, les yeux ouverts mais vides.
Le brouillard revint comme une vague et je me retrouvai sur le pont, le parapet sous mes mains, mon cœur cognant tellement fort que je crus qu'il allait exploser, et le regard ancré dans cette eau noire qui n'était plus tout à fait immobile.
Une hallucination, le chagrin, sans doute la folie qui s'installait enfin.
Je me remis à marcher lentement, hésitant. Le brouillard se déchira à nouveau, le couloir, le miroir, mes mains, son fredonnement.
Non.
Je courus cette fois vers la cuisine mais Claire se retourna avec ce visage flou. Comme une photographie ratée, ses yeux ne me voyaient pas. Elle tomba et le brouillard revint.
Le pont. Encore.
Chaque fois c'était la même scène, le même silence, le même bruit sourd de son corps sur le carrelage. Condamné à regarder, à revivre ce moment encore et encore.
Je perdis le compte des traversées. Le pont changeait, les arches se déformaient, le fleuve brillait d'une lueur dorée qui ne venait de nulle part.
Mon manteau s'alourdissait et traînait maintenant jusqu'au sol, et mes mains agrippaient inlassablement le parapet. Je ne savais plus dans quel sens je marchais, vers quelle rive, si les rives existaient encore.
Parfois je m'arrête au milieu du pont. Je regarde l'eau noire et je sens le vertige qui m'appelle. Mes mains caressent la pierre sans savoir si je veux tenir bon ou lâcher prise. Dans le brouillard, parfois je crois voir d'autres silhouettes. Puis lorsque je me sens observé, je reprends ma marche ne sachant plus rien faire d'autre.
Il y a dans cette ville un pont dont les anciens parlent à voix basse. Il est toujours là. Je le traverse encore et encore, et chaque fois j'espère secrètement que cette fois sera différente.
Mais le brouillard revient toujours.
Et je continue de marcher.
La photo est de José Gutiérrez, sur Pexels.
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Chrisgill vor 2 Stunden
quelle atmosphère !! merci
Jackie H vor 5 Stunden
"Refaire inlassablement la même chose mais espérer chaque fois un résultat différent est la définition même de la folie."
(Albert Einstein - selon toute vraisemblance autiste Asperger)
Line Marsan vor 12 Stunden
Une belle entrée en matière sur Panodyssey! Bravo 👏👏👏 Je retrouve en effet l'influence de Maupassant. Ce brouillard me rappelle sa nouvelle "Sur l'eau". Et, je ne sais pourquoi, la nouvelle m'a emportée sur le pont Saint-Charles, à Prague. Souvenir de brouillard.
Un très agréable moment de lecture.
E C Wallas vor 12 Stunden
Merci Line ! Ravi que cette nouvelle vous ait plus.
On dit souvent qu'il faut lire pour apprendre à écrire, alors je m'avoue coupable pour abus de lecture des deux auteurs que j'ai cités. Sans trop de surprise, j'apprécie "Sur l'eau", merci pour le rappel.