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Le temps hérité...
Fiction
Drama
calendar Veröffentlicht am 18, Sept., 2026
calendar Aktualisiert am 18, Sept., 2026
time 31 min
Jackie H verified
Jackie H vor 10 Stunden

Un récit qui parle du temps mais où l'on ne voit pas passer le temps 🤔⏳...

... et avec tous les non-dits qui se découvrent petit à petit, et toute la malice et aussi la temdresse qui vont avec 😉

Un résultat très réussi 👍🏻🙂

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Le temps hérité...

Le temps hérité…



Le bruit du heurtoir de fonte contre la lourde porte de bois massif fit presque sursauter Jeanne.


Elle s’était assoupie dans le fauteuil judicieusement placé entre la cheminée et la fenêtre. Elle ramassa le journal La Presse pontissalienne, qui en avait profité pour aller se faire lire par terre.

Le tintement de la vieille comtoise résonna dans l’ambiance feutrée de la pièce.

Jeanne regarda le cadran de l’horloge : quatre heures précises de l’après-midi. Elle sourit et se leva pour aller ouvrir.


— Bonjour, mamie !


Comme chaque mercredi à quatre heures précises, Louis, tout sourire, était là.

— Ah, mon Ti Louis, c’est toi ? Qu’est-ce qui t’amène ?

— Mais mamie, voyons, on est mercredi, tu as oublié ?

— Bien sûr que non, je te taquine, mon Louis d’amour, entre vite.


Joignant le geste à l’invitation, Jeanne accueillit son petit-fils dans ses bras grands ouverts et le serra fort contre elle, puis referma la porte.

Nul ne savait expliquer le lien si fort et particulier qui les unissait tous les deux.


Louis adorait l’odeur qui flottait dans cette maison. Un mélange hétéroclite de senteurs de pierres anciennes, de viande fumée au feu de bois dans la grande cheminée, de cire et de tarte aux myrtilles maison quand l’automne pointait le bout de son nez.

Mais ce qu’il aimait par-dessus tout, après sa mamie Jeanne, c’était qu’ici le temps faisait « Tic-Tac, tic-tac, tic-tac »…


— Allez, mamie, on s’occupe d’abord d’Ernestine, le goûter peut bien attendre.


C’est ainsi que Louis appelait affectueusement la grande horloge qui semblait installée ici depuis toujours.

Cette maison de pierre du Haut-Doubs, massive et robuste, et la vieille comtoise appartenaient déjà à la maman de Jeanne : Ernestine.


Louis ne l’avait pas connue.

Mais l’horloge le fascinait, comme un témoin des liens de sang. Il pouvait la décrire les yeux fermés. Le veinage patiné de la haute caisse en bois de noyer. Le cadran blanc émaillé sur lequel les chiffres romains attendaient sagement en rond que les aiguilles ouvragées passent juste au-dessus. Et puis ce balancier imperturbable que Louis était capable de fixer pendant des heures. Comme s’il voulait être sûr que son mouvement accompagnait bien, au fil des jours, la lente descente des deux poids de fonte qu’il fallait remonter.


Alors, Jeanne sortit la petite manivelle du tiroir :


— Viens donc, Ti Louis, on va lui redonner du temps.


Plusieurs tours plus tard, Louis referma la porte de l’horloge avec une attention délicate et pleine de tendresse. Ses yeux étaient tout grands, remplis de magie comme s’il avait vu la fée Clochette se poser sur son nez. Puis en se tournant vers sa mamie :


— Tu sais quoi, mamie… ?

— Non, dis-moi, mon grand.

— Je sais ce que je veux faire comme métier ! Papa ne sera pas content, mais moi je sais et pis c’est tout.

— Oh toi, tu ne veux pas travailler au garage de ton père à mon avis.

— Exactement non ! Je ne veux pas avoir les mains toutes noires et les habits qui puent la mécanique. Je veux m’occuper d’Ernestine et de toutes ses copines du village.


Jeanne posa les mains sur les joues de Louis et dans un sourire tout fondant d’amour :

— Tu veux être horloger, c’est ça ? Viens, je vais te montrer quelque chose. En t’attendant, je lisais le journal. C’est amusant, car le portrait de Joseph, le dernier horloger de Sombacour, y est présenté, regarde.


Louis étudia l’article avec une attention presque scientifique. Jeanne dut l’appeler plusieurs fois pour qu’il la rejoigne à table pour goûter. Un verre de lait chaud et une belle part de tarte aux myrtilles « spéciale mamie » attendaient Louis.


— T’as vu ça, mamie ? Joseph, ça fait plus de quarante-cinq ans qu’il prend soin de tout ce qui compte le temps. Montres, pendules, horloges ou carillons. Alors pourquoi je ne pourrais pas faire pareil ? Même si lui, il a eu la chance de pouvoir apprendre avec son père !


Jeanne savait déjà que rien ni personne ne le ferait changer d’avis. Elle reconnaissait cette même détermination dont avait fait preuve son père, à l’époque où il avait décidé d’être mécanicien automobile plutôt que fromager dans l’affaire familiale.


— Oui, mon Ti Louis, tu as raison, c’est possible. Et puis, pour papa, s’il ne veut pas comprendre, je saurai lui rappeler de ne pas en faire tout un fromage… !


Louis, le sourcil en point d’interrogation, ne comprenait pas :


— C’est quoi le rapport entre horloger, mécanicien et le fromage, mamie ?


Elle eut un léger éclat de rire :


— Oh, ça, c’est une autre histoire. En attendant, régale-toi avec ma bonne tarte, c’est certainement l’une des dernières de la saison.


Ernestine participa à sa façon en sonnant les cinq coups de cinq heures.


***

Les saisons et les années prenaient leur temps, mais passaient imperturbables et inéluctables sur ce coin du Haut-Doubs, comme partout ailleurs.

Mais ici, la vieille comtoise comptait et comptait encore et toujours ce temps qui s’écoulait.


Louis était maintenant un solide et jeune gaillard de bientôt dix-huit ans.

Il arrivait au bout de deux années de CAP horlogerie suivies entre le lycée et la boutique de Joseph, le vieil horloger, qui avait accepté de prendre Louis sous son aile.

Mais uniquement parce que Jeanne le lui avait demandé dans une lettre adressée à son attention, « en souvenir du passé », avait-elle dit, mystérieusement.

Au début, Louis était impressionné par cet homme paraissant presque rustre tant il était peu bavard. Mais ils s’étaient apprivoisés tous les deux, jusqu’à laisser germer une minuscule pousse d’affection silencieuse. Le jeune homme savait la chance qu’il avait d’avoir Joseph pour le guider. Ce dernier le laissait toujours faire, se tromper parfois, démonter et recommencer. Jusqu’à lâcher enfin :


— Eh bien voilà, je n’aurais pas mieux fait.


Alors, Louis savait qu’à sa façon, son maître était fier de lui en lui adressant ce compliment déguisé.

Les deux hommes passaient beaucoup de temps ensemble sous la forte lampe au-dessus de l’établi, au fond de la boutique.

Mais Louis ne manquait pratiquement jamais le rituel du quatre heures, le mercredi après-midi chez sa mamie, Jeanne.

Les choses étaient pourtant bien différentes. Il voyait bien que le poids des années pesait de plus en plus sur la vieille femme.

Il n’était pas rare qu’il la retrouve endormie dans son fauteuil et même de plus en plus souvent dans son lit. Alors, parfois même, il ne la réveillait pas. Il s’occupait de l’horloge dans un silence presque religieux. Puis passait un long moment auprès de sa mamie, qui semblait lui sourire, comme apaisée par sa présence.

Louis déposait toujours un baiser sur le front de Jeanne, avant de la quitter, le cœur lourd de ne pas avoir pu bavarder et rire avec elle, comme avant.


Ce jour-là, alors que Louis s’apprêtait à repartir, il sursauta lorsque sa mamie ouvrit les yeux et lui saisit le bras en souriant faiblement :


— Mon Ti Louis, tu es arrivé ! Je me reposais un peu en t’attendant. Mais maintenant, place à Ernestine et au goûter.


Il posa la main de Jeanne contre son cœur à lui :


— Mamie, ne t’inquiète pas. Je me suis déjà occupé d’Ernestine, il est six heures du soir et je dois y aller. Monsieur Joseph m’attend au magasin pour faire une livraison. Mais, promis, je reviens te voir après-demain vendredi, car rappelle-toi, ce sont les résultats du CAP !


Jeanne fit l’effort d’ouvrir ses bras pour accueillir et serrer son Ti Louis comme avant.

L’amour vibrait toujours aussi fort, mais le geste semblait l’épuiser.


— D’accord, mon grand, je préparerai de quoi marquer le coup. Je suis sûre du résultat, tu sais. Allez file, maintenant.


— Oui, mamie, à vendredi. Je t’aime.


Avant de sortir, Louis s’arrêta un instant face à la vieille comtoise et murmura :


— S’il te plaît, Ernestine, ne laisse pas passer trop vite les heures de mamie.


***


Vendredi, début d’après-midi, Joseph avait tenu à accompagner Louis avec sa vieille 2 CV fourgonnette jusqu’au lycée pour connaitre les résultats d’examen de son petit protégé.

Louis eut un moment de doute et dut s’y reprendre à deux fois pour trouver son nom sur la liste des candidats admis au CAP. Emporté par un mélange de frayeur et de joie, il faillit même sauter dans les bras du vieil homme :

— Monsieur Joseph ! Je l’ai ! Je l’ai ! J’ai eu trop peur au début. En plus avec mention très bien !

— Eh oui, mon bonhomme, te voilà donc autorisé à devenir horloger. Mais tu sais bien que les preuves de terrain valent bien plus qu’un papier tamponné.


Pour la première fois, Joseph posa sa main sur la nuque de Louis pour accompagner son propos et ajouta :


— Eh bien voilà, je n’aurais pas mieux fait.


Louis savait parfaitement ce que cela signifiait.


— Je dois vous laisser, monsieur Joseph pour aller annoncer la bonne nouvelle à ma mamie.


Le vieil homme marqua un temps d’arrêt en regardant Louis, avant de répondre :


— Attends un peu, jeune homme. Premièrement, à partir de maintenant, je ne veux plus entendre « monsieur Joseph ». Joseph suffira amplement. Et deuxièmement, la boutique étant fermée cet après-midi, ça me ferait plaisir de rendre visite à cette chère Jeanne.

Louis le regarda sans le voir vraiment, intrigué par cette soudaine et étrange familiarité. Il accepta tout en se répétant en boucle « cette chère Jeanne » ?


La fourgonnette roulait vers la sortie du village.

Étonnamment en direction de la maison de Jeanne, sans que Joseph n’ait demandé l’adresse. Pour Louis, c’était vraiment trop curieux.


— Dites-moi, monsieur Joseph, pardon… Joseph. Vous connaissez ma mamie Jeanne si bien que cela ? Vous savez où elle habite ?


Joseph quitta à peine la route du regard :

— N’habite-t-elle pas toujours dans sa maison familiale après Sombacour sur la route de Pontarlier ? Tu dois savoir qu’ici, tout se sait et que tout le monde se connait plus ou moins. Et pour le reste, ça, c’est une autre histoire…


Louis savait qu’il était inutile de questionner davantage Joseph, qui n’ajouta pas un mot de plus.

Quelques kilomètres plus loin, à la sortie du dernier virage, la grande bâtisse apparaissait légèrement en hauteur par rapport à la route.

Une agitation inhabituelle régnait à l’extérieur.

Joseph eut à peine le temps de stopper la 2CV dans la cour que Louis en jaillit aussitôt, la gorge et le ventre tordus d’inquiétude. Les voisins de Jeanne et le médecin de famille discutaient sur le perron.




— Ah, Louis, c’est bien que tu sois là.

Le médecin n’eut pas le temps de continuer. Louis était déjà à l’intérieur :


— Mamie ! Mamie ! Où es-tu ? C’est ton Ti Louis, mamie… !


Mais seul un silence pesant lui répondait. Il fit plusieurs fois le tour des pièces avant de remarquer un détail particulier. La vieille comtoise restait aussi silencieuse que la pièce. Le temps ne faisait plus « Tic-Tac, tic-tac, tic-tac » et les aiguilles étaient figées sur quatre heures…

Les yeux de Louis se brouillèrent, noyés par le sentiment de savoir ce qu’il ne pouvait encore nommer.

Joseph entra dans la salle et s’approcha. Il posa une main chaude et bienveillante sur l’épaule de Louis :


— À midi, les voisins ont trouvé ta mamie inconsciente sur le dallage aux pieds de l’horloge. Ils ont appelé son médecin. Elle ne revenait pas à elle, il a appelé les secours pour la faire transporter en urgence à l’hôpital de Pontarlier. Elle est partie, il y a environ trente minutes.

Malgré le vide qui s’était emparé de lui, Louis remarqua une certaine émotion dans la voix de Joseph qu’il ne lui connaissait pas. Mais il resta muet, le regarda ainsi que la pièce autour de lui, comme s’il ne reconnaissait plus rien.

Puis il alla jusqu’à l’horloge avec dans sa main la petite manivelle sortie du tiroir. Il ouvrit la porte avant pour remonter le mécanisme, mais la manivelle ne tourna pas le moins du monde. Il essaya de relancer manuellement le balancier. Celui-ci se figea rapidement. Louis mit sa main sur le bois de la caisse :


— Que se passe-t-il, Ernestine ? Qu’est-ce que tu sais que j’ignore ?


Joseph, qui avait observé silencieusement, s’approcha de Louis et lui dit :


— Viens, Louis, on verra ça plus tard si tu veux. Allons prendre des nouvelles de Jeanne.


***


La route jusqu’à l’hôpital parut longue comme une éternité aux deux hommes qui, sans se le dire vraiment, savaient qu’il était préférable de ne pas parler ou questionner.


À l’accueil, l’hôtesse les informa que Jeanne avait été admise en soins intensifs. Dans le service, une infirmière leur expliqua que l’état de la vieille femme était stable, mais assez préoccupant pour nécessiter une batterie d’examens détaillés, et surtout qu’ils ne pouvaient pas la voir avant le lendemain.

Devant la peine évidente de Louis, très gentiment, l’infirmière lui demanda s’il pouvait lui donner un numéro de téléphone pour le tenir informé de l’évolution de la situation.


Les jours suivants, Louis partageait tout son temps entre la boutique d’horlogerie et, bien davantage, l’hôpital auprès de Jeanne.

Jamais Joseph ne lui reprochait d’être bien moins présent au travail.

Il savait, il comprenait ce besoin et c’était suffisant.


Durant de longues heures, Louis restait au chevet de sa mamie en lui tenant la main qui restait molle et à peine chaude dans la sienne.

Sa respiration était courte et parfois irrégulière, ce qui nécessitait de petites lunettes à oxygène pour l’accompagner. Louis lui parlait beaucoup, sans savoir vraiment si elle l’entendait, mais ça le rassurait de l’imaginer.

Un après-midi, il crut même voir enfin une petite lueur éclairer les yeux bleus de Jeanne. Louis sentit alors renaître en lui comme un nouveau souffle de vie. Semblable à celui qui réveille la nature aux premiers jours du printemps.

Ce jour-là, il décida d’aller jeter un œil à Ernestine chez sa mamie.


Par habitude, Louis frappa le heurtoir contre la lourde porte de la bâtisse. Après un court instant de pensées vagabondes, il ouvrit la porte en se rappelant que sa mamie ne lui ouvrirait pas cette fois.

Il marqua un temps d’arrêt à l’entrée de la pièce que Jeanne appelait encore parfois « l’outo », la pièce principale. L’odeur et le silence qui avaient envahi le lieu lui étaient étrangers. Sans trop chercher à comprendre, il s’approcha de l’horloge. Elle était toujours arrêtée.

Mais, Louis remarqua aussitôt que les aiguilles avaient pourtant tourné : elles indiquaient à présent neuf heures. Il réfléchit un moment, sans s’acharner à trouver une explication convaincante.

Il ouvrit alors la caisse et tenta de relancer doucement le balancier.

Quelques battements irréguliers se firent entendre comme si le cœur d’Ernestine voulait se relancer. Mais rapidement ils s’arrêtèrent.


— Allons, bon, voyons voir ce qui ne va pas, chère Ernestine, dit Louis à haute voix, tout en entreprenant les vérifications de base.


Les deux poids n’étaient pas arrivés en bas. Les cordes étaient correctement engagées. La tige du balancier était bien prise dans la fourchette et ne frottait pas sur la caisse. Tout lui semblait parfaitement correct.

Il posa sa main sur le bois de l’horloge qui lui parut plus froid qu’avant et presque humide. Un peu comme peut l’être la peau transpirante d’un malade fiévreux. Il relança manuellement le balancier :


— Allez, ma vieille, vas-y, ne t’en fais pas, Jeanne sera bientôt de retour ici avec nous.

Un seul coup, unique, retentit et fit sursauter Louis, puis plus rien.


Force était de constater que quelque chose échappait à Louis. Il décida, un peu à contrecœur, de repartir, conscient qu’il devait en parler à Joseph.

Lui savait toujours les choses, même les plus inattendues.


***


Le lendemain matin, Joseph était déjà au chevet d’un carillon au ventre ouvert sur l’établi, quand Louis entra dans la boutique.

Le vieil homme à l’ouïe très fine remarqua aussitôt une note inhabituellement triste dans le « bonjour » de Louis.

Il posa les paires de brucelles avec lesquelles il autopsiait le carillon, puis leva les yeux vers Louis :


— Bonjour, Louis, quelque chose ne va pas bien ce matin ? Tu as eu des nouvelles de Jeanne ?


Le jeune homme ôta de sa bouche le bois de réglisse qu’il mâchouillait nerveusement et le mit dans sa poche.


— Les dernières nouvelles de mamie ne sont guère encourageantes. Rien n’évolue favorablement dans son état.

Il marqua un temps d’arrêt comme pour reprendre son souffle et reprit :

— Et puis Ernestine, elle non plus, ne va pas bien. J’ai tout essayé, je ne comprends pas. Mais avec vous, elle voudrait peut-être bien se laisser faire ?


À son tour, Joseph ne comprenait pas tout.


— Pour Jeanne, malheureusement, j’avoue ne pas trop savoir quoi te dire. Mais si tu veux, cet après-midi, nous irons ensemble la voir.

Par contre, peux-tu me dire qui est Ernestine, qui, selon toi, a tant besoin de moi ?


Cette dernière remarque ramena un sourire discret sur le visage de Louis.


— Déjà pour mamie, c’est super gentil de vouloir m’accompagner, je veux bien merci. Il s’arrêta en se grattant la barbe naissante de son menton, puis reprit en souriant plus franchement :


— Ernestine, c’est ainsi que j’appelle l’horloge comtoise de ma mamie. Rappelez-vous, elle était arrêtée quand nous étions allés là-bas ! Eh bien, j’ai fait tout ce que j’ai pu pour la redémarrer, mais elle ne veut rien savoir. Ou presque rien, en fait. Pour le coup, je me disais qu’à vous, elle cèderait peut-être ?


Joseph faisait tourner rapidement un minuscule tournevis entre ses doigts encore agiles. Il prit un instant avant de répondre.


— Ernestine… Ernestine ? Comme ton arrière-grand-mère, la mère de Jeanne ?


Louis, les yeux grands ouverts, le regarda fixement comme s’il venait de faire une rencontre du troisième type… puis bafouilla :


— Euh… oui… oui, c’est ça, mais là… quand même…


Joseph, qui avait retrouvé sa sérénité habituelle, lui coupa la parole avec autorité :


— Bon, jeune homme, chaque chose en son temps ! D’abord, notre chère Jeanne. Puis cette sacrée Ernestine ensuite !


Les paysages défilaient à travers les vitres de la fourgonnette, sur la route de l’hôpital.

Les pensées de Louis se bousculaient entre incompréhension, tristesse, curiosité et, assez inhabituellement, un peu de colère. Sans savoir vraiment après qui, après quoi précisément.

Il faudrait bien que les « ça, c’est une autre histoire », les « cette chère Jeanne » et toutes ces étranges coïncidences vite passées sous silence révèlent leurs origines et leurs liens.

Jusqu’au chevet de Jeanne, Louis ne prononça plus le moindre mot. Un silence que Joseph comprenait et respectait. Il savait bien que, prochainement, il devrait donner des explications à son jeune compagnon.


Une infirmière était présente dans la chambre à l’arrivée des deux hommes.

Elle leur adressa un sourire qui ressemblait davantage à un sourire de condoléances anticipées qu’à un sourire de bienvenue. Puis elle sortit sans dire un mot.

Louis se pencha au-dessus de sa mamie et lui déposa un long baiser sur la joue. Il ne put empêcher une larme de couler jusqu’à ses lèvres, puis sur la peau de Jeanne. Elle ne réagit pas vraiment, mais Louis eut la sensation qu’elle ressentait sa présence et son amour.


Joseph, resté en retrait jusque-là, approcha à son tour de l’autre côté du lit. Il adressa un regard silencieux à Louis. Ce genre de regard qui ne demande qu’à hurler, tant il s’est tu trop longtemps.

Puis il posa délicatement sa main sur la joue de Jeanne, comme on offre un instant de douceur à un enfant ou à un être aimé, en murmurant :


— Ma Jeanne, c’est moi, Joseph. Je suis revenu près de toi, ça va aller.


Les paupières de la vieille femme semblèrent trembler sans parvenir à s’ouvrir et la lèvre inférieure frémit légèrement comme si elle voulait dire quelque chose resté là, contenu au fil du temps.

Louis et Joseph restèrent ainsi assez longtemps autour de Jeanne dans un silence suspendu. Seuls, le léger souffle de l’oxygène et les bips du moniteur cardiaque troublaient cet étrange moment de communion.


L’ouverture de la porte de la chambre rappela les deux hommes à la réalité.


— Je vais devoir vous demander de quitter la chambre, les visites sont terminées pour aujourd’hui, s’il vous plaît, s’excusa presque l’infirmière qui venait d’entrer, l’air gêné.

Louis se pencha pour un dernier câlin à sa mamie. Et Joseph se laissa aller à déposer un baiser sur le front de Jeanne. Sans un mot, ils quittèrent la chambre, sans un mot.


À la sortie de l’hôpital, un petit vent légèrement frais les saisit.

Joseph n’eut pas le temps de démarrer la fourgonnette que Louis rompit le silence devenu trop pesant.


— Joseph, je suis en droit de comprendre et je veux savoir quel lien ancien renaît ainsi entre ma mamie et vous. Et ne dites surtout pas que c’est une autre histoire !


Pour la première fois, la voix de Louis était plus sèche et affirmée envers son patron.

Le vieil homme ôta sa main du bouton de démarreur et regarda Louis avec un léger sourire qui ressemblait à un sourire de soulagement.


— Ne te fâche pas, mon jeune ami, tu as raison il est temps de laisser l’histoire parler. Je te demande juste de m’écouter sans m’interrompre, s’il te plaît, Louis.


— Il y a bien longtemps, ta mamie Jeanne et moi, nous n’étions encore que deux adolescents insouciants. À cet âge où le moindre regard, le moindre effleurement de peau, et le moindre mot — écho d’un cœur qui bat la chamade pour l’autre — t’enflamment le corps tout entier, de la tête aux pieds. Nous passions le plus de temps possible ensemble, après les cours, entre les travaux chez nos parents, et surtout pendant les vacances.


Joseph marqua un instant de silence, le regard perdu dans ces échos du passé, puis reprit la voix pleine d’émotion et de tristesse.


— Nous nous sommes ainsi promis d’être l’un à l’autre pour toute la vie. Notre vie. Oui, nous nous sommes aimés plus que tout, plus que personne ne l’a jamais compris. Sauf certainement, ton arrière-grand-mère, Ernestine, qui, elle, savait et vivait à travers nous ce qu’elle n’avait jamais eu le bonheur de vivre.

Mais pour ton arrière-grand-père, il était inconcevable qu’il m’accorde, plus tard, la main de sa fille. Car je n’étais que le fils du petit horloger du village. Sans pâturage, sans bête et sans exploitation à valoriser pour augmenter encore davantage son pouvoir sur le village, la mairie et bien au-delà.

Pour que je renonce à Jeanne, à l’époque, il a menacé d’user de son pouvoir pour faire disparaître la boutique de mon père, lui le petit horloger, juif de surcroît.

J’avoue ne pas avoir pu laisser faire cela.

J’ai menti et j’ai brisé le cœur de ta mamie en lui disant que j’en aimais une autre finalement et bien plus qu’elle. Cette autre n’existait pas et n’a jamais existé depuis.

Voilà, Louis, tu sais maintenant. Il posa sa main sur l’épaule de Louis, qui restait muet et songeur.


— Allez, Louis, ça va aller. Et puis Ernestine nous attend, je te rappelle.


Louis posa ses yeux dans ceux de Joseph et sa main sur son bras.


— C’est simplement horrible cette histoire ! Dans une autre vie, tu aurais pu être ce grand-père que je n’ai pas connu ? Pardon, vous auriez pu…


— Non, Louis, oublie ce « vous » maintenant, s’il te plait, interrompit Joseph, la voix presque hésitante, avant de continuer :


— Oui… ce grand-père inconnu…

— Mais ça, c’est une autre histoire, ajouta Joseph, avec cette fois, un sourire malicieux.


***


La nuit était déjà presque installée sur la bâtisse de Jeanne comme partout autour.


Louis avait commencé par faire à Joseph l’inventaire de tous les points déjà contrôlés dans les entrailles de la comtoise qui s’obstinait à rester muette devant les deux horlogers. La vieille dame semblait les toiser du haut de ses plus de deux mètres de hauteur. Comme si elle leur murmurait : « je redémarrerai peut-être… quand le moment sera venu ».

Joseph ne refit pas exactement les mêmes gestes que Louis. Sa longue expérience lui permettait d’aller plus loin :

Il commença par observer les pivots et les engrenages, puis le bon fonctionnement de l’échappement. Il vérifia ensuite que rien ne bloquait les aiguilles, puis séparément la liberté du mouvement et celle de la sonnerie. Il demanda à Louis de relancer manuellement le balancier pour écouter attentivement les quelques battements obtenus. Le constat fut sans appel : certes le mécanisme était très ancien et usé, mais en parfait état de fonctionnement.

Un peu comme les vieilles personnes qui, devenues plus lentes pour faire les choses, ont besoin de pauses pour souffler avant, peut-être, de continuer le chemin, fièrement décidées.


Il n’était déjà pas très loin de neuf heures du soir.

Joseph et Louis, gagnés par la fatigue de cette longue et éprouvante journée, commençaient à s’avouer presque vaincus.

Lorsque l’horloge fit retentir bruyamment neuf coups, le smartphone de Louis sonna dans une coïncidence étrange et un synchronisme absolument parfait :


— Allô ?


— Bonsoir, monsieur, c’est l’hôpital de Pontarlier. Votre mamie, Jeanne…


Louis leva le regard vers l’horloge, puis vers Joseph et interrompit son interlocutrice :


— Oui, je sais. Ernestine m’a prévenu…




PascalN — Auteur

Le contemplateur éphémère ©

« Histoires vraies… ou presque »






Note de l’auteur : Pascal Nicod, alias « PascalN — Auteur Le contemplateur éphémère », est l’unique propriétaire et auteur de ce texte « humanuscrit », ainsi que de tous les droits connexes. Il n’en autorise pas l’utilisation sous quelque forme que ce soit, sans accord préalablement écrit et signé par lui-même, ou via la notice de transparence qui accompagne ce texte sur le réseau Panodyssey. Les IA du logiciel Antidote et de ChatGPT ont été utilisées uniquement à des fins de correction orthographique, grammaticale et typologique. Les illustrations ont été créées avec IA-ChatGPT.


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Ici écrit PascalN — auteur Le contemplateur éphémère. J’observe les humains, le monde, la vie… et même les machines. Mais contempler ne signifie pas consentir à être dévoré.
Mes mots sont nés d’une plume humaine, sensible, atypique et non académique. Vous pouvez les lire, peut-être même les méditer — mais pour vous en nourrir, il faudra montrer patte blanche… et obtenir mon accord.
Moralité : le contemplateur est éphémère, ses droits ne le sont pas.

Kommentar (2)

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Jackie H verif

Jackie H vor 10 Stunden

Un récit qui parle du temps mais où l'on ne voit pas passer le temps 🤔⏳...

... et avec tous les non-dits qui se découvrent petit à petit, et toute la malice et aussi la temdresse qui vont avec 😉

Un résultat très réussi 👍🏻🙂

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merci beaucoup Jackie,
votre retour me fait d'autant plus plaisir que cette nouvelle m'a donné du fil à retordre pour arriver à terme. Il y a des fois comme ça, un récit hyper présent et clair dans l'esprit fait le capricieux pour rejoindre le clavier 🫣🙃

Merci beaucoup, je suis heureux de lire votre commentaire. Il est vrai que j'ai essayé de rendre l'ambiance la plus perceptible possible 🙂.

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