Merci Monsieur l'agent...
Merci Monsieur l'agent...
Merci Monsieur l’agent…
Lundi, 6 h du matin, le radio-réveil s’éclaire :
— Chacun fait c’qui lui plait de Chagrin d’amour
Daniel ouvre un œil, puis l’autre.
Il ne claque pas des dents et baisse le son.
Avant de taper d’un point rageux sur l’appareil.
D’habitude il adore ce tube des années 80.
Mais là… non, il ne fait pas ce qu’il veut.
D’habitude il émerge bien plus tard pour se rendre au bureau en voiture.
Un jouet dont il rêvait, acheté 6 mois plus tôt :
Une Mercedes classe C coupé AMG 63 S de 510 chevaux.
Noire, vitres surteintées.
Mais… son jouet lui avait joué un tour.
Samedi soir, sur l’autoroute A28, de nuit, de Paris vers l’Orne.
Seul sur la route, il jubilait grisé par les 230 km/h affichés au compteur.
Et ce vieux blues de « Muddy Waters » qui accompagnait la mélodie du V8.
Plus rien ne comptait.
Jusqu’à cette lumière bleue clignotante dans le rétro.
Il la connaissait bien. Il aurait pu jouer et accélérer encore.
Mais non… il avait joué et savait déjà qu’il avait perdu.
La Gendarmerie Nationale arrivée à sa hauteur, il se rangea.
« Courtoisies » de circonstance échangées, sanction sans appel :
Retrait immédiat du permis et véhicule confisqué.
_ _ _
Lundi matin, 7 h 45, sous une pluie battante et glaciale, Daniel rejoint l’arrêt de bus.
Il vient de louper celui qui déjà s’éloigne.
— Et ça continue encore et encore… Francis sort de ce corps !
Pense-t-il sans réelle envie de chanter.
Après dix longues minutes, le bus suivant s’arrête devant lui.
Il monte et s’installe vers le fond, pour esquiver les autres voyageurs.
l sort sa tablette et relit le rapport analytique des comptes de la société qui l’a mandaté.
Il doit le présenter cet après-midi en assemblée générale des actionnaires.
Daniel est expert-comptable.
Il sait que ça va coincer. Des lignes d’écriture lui paraissent étranges.
Frais généraux explosés, et frais de personnel drastiquement amputés…
Les arrêts défilent. Son bureau se trouve un peu après le terminus.
Le bus se remplit bruyamment.
Principalement des étudiants et de gens aux visages fermés.
Daniel ne calcule personne. Un comble pour un expert-comptable…
Pourtant, une voix douce et polie semble s’adresser à lui :
— Bonjour Monsieur, excusez-moi, est-ce que cette place est libre ?
Il ne lève pas les yeux. Et ne prend pas davantage la peine de répondre.
— Si personne n’est assis là, c’est que la place est libre ! grogne-t-il intérieurement.
— Bien, merci Monsieur.
Lui adresse la même voix qu’il n’écoute pas.
Tout juste aperçoit-il au-dessus de l’écran, la silhouette de l’intruse qui s’est assise discrètement sur le siège face à lui.
Le bus reprend son itinéraire. Daniel reste plongé dans son rapport.
Un peu avant le terminus, il devine que l’intruse se lève.
— Encore merci Monsieur, je vous souhaite une très belle journée.
Daniel ne bronche toujours pas. Son agacement intérieur s’en charge pour lui :
— C’est encore à moi qu’elle s’adresse ?
Peu lui importe, il a bien autre chose à penser.
Le bus atteint le terminus. Daniel, surpris, range sa tablette.
Il descend et remonte le col de sa parka pour rejoindre son bureau sous cette pluie qui l’agresse.
_ _ _
Lundi soir, 18 h 45, Daniel a quitté son bureau.
Dans le bus du retour, il se sent à la fois soulagé et fatigué.
Chagriné aussi, sans vraiment savoir pourquoi.
La présentation n’a pas été du goût de la direction.
Les pièces comptables manquantes et surtout les joutes verbales l’ont épuisé.
Il a gardé le cap, soutenu par le quorum des actionnaires.
La décision actée d’un report le soulage.
Daniel jette un coup d’œil autour de lui.
Il se rend compte qu’il est assis à la même place que le matin.
Et que le siège en face est vide. La scène de la voix lui revient.
Et lui qui n’a même pas pris la peine de lever les yeux.
Il comprend ce qui le chagrine finalement.
Ce n’est ni le travail ni la pluie. C’est ce souvenir-là.
Son comportement de goujat avec cette femme reléguée au rang d’intruse.
Lui qui, d’ordinaire, est courtois. Charismatique même.
Du moins, c’est ainsi qu’il est décrit par son entourage.
Il s’en veut davantage lorsqu’il tente d’associer un visage à de cette voix.
Incapable.
Il n’a rien vu, rien retenu.
Engoncé dans son attitude renfrognée.
Juste une voix. Et une ombre qu’il est incapable de décrire.
Il arrive à son arrêt. Il se lève et jette un dernier regard sur le siège vide.
Comme pour s’excuser avant de descendre.
_ _ _
Daniel ouvre la porte de son appartement et laisse échapper un soupir de soulagement.
— Ouf, enfin chez-moi…
Le lieu est cosy et meublé dans un style « Bad-boy chic ». Mais avec goût.
Il vit seul depuis son divorce « réussi », une poignée d’années auparavant.
Il s’entend très bien avec son ex-femme, maman de leur fille unique.
Il lance sa playlist favorite, les standards incontournables de blues US.
Les premières notes résonnent.
— Stormy Monday de T Bone Walker
Daniel marque un temps d’arrêt, le sourcil en accent circonflexe.
— Lundi orageux… c’est le moins qu’on puisse dire, sourit-il.
Puis il troque costume, cravate et chemise contre son vieux 501 élimé et son tee-shirt fétiche, orné de la Mustang GT390 Fastback de 1968 de Steeve McQueen dans « Bullitt ». Retour aux fondamentaux, il revit.
20 h 15, Daniel se sert un whisky « Lagavulin » et s’affale dans le canapé.
La soirée s’étire sans qu’il y prête attention.
Son vieux compagnon de route, le blues, tourne en fond.
Il se ressert quelques verres. Juste pour se détendre, se dit-il.
Sur la table basse, quelques antipasti italiens qu’il adore.
L’Italie, comme le blues, l’a toujours attiré. Il ne saurait dire pourquoi.
Peut-être des origines lointaines et méconnues, du côté de son grand-père paternel.
Ses pensées vagabondent. Repassent la journée.
Le bus, la place vide et cette voix, encore.
Il laisse faire. Le « Lagavulin » et le canapé finissent par gagner.
Et la nuit par le prendre.
_ _ _
Mardi, 6 h du matin, le réveil est brutal.
Son téléphone sur la table de salon crache sans ménagement :
— Anti-social de Trust
Daniel ouvre un œil, puis l’autre. Il se frotte les cheveux et grogne.
— Mauvaise pioche, soupire-t-il.
Sa tête est lourde. Sa bouche sèche. Il se redresse lentement.
— Au fait, c’est vrai, je roule en bus.
Une douche presque froide, histoire de revigorer le bonhomme.
Un expresso bien serré.
Il enfile son déguisement d’expert-comptable. Il sort de son refuge.
_ _ _
7 h 45, le ciel est encore bas, mais sans pluie.
Daniel monte dans le bus, encore un peu raide.
Il s’assoit à la même place, aussitôt il jette un regard au siège en face.
Vide.
Daniel se surprend de ce coup d’œil.
Le bus démarre. Il regarde les arrêts se succéder par la fenêtre.
À l’arrêt suivant, la foule compacte de voyageurs lui masque la vue.
Étrangement, il ressent, avant de voir, quelque chose dans le bruit ambiant.
Il scrute parmi les voyageurs.
C’est peut-être elle, la femme d’hier. Elle arrive à sa hauteur :
— Bonjour Monsieur, dit-elle doucement.
— Excusez-moi… Est-ce que cette place est libre ?
Cette fois, Daniel en est sûr. C’est bien elle.
Il hésite une fraction de seconde. Pas par mauvaise volonté. Par surprise.
— Oui… pardon, bien sûr, répond-il.
D’une voix gênée. Comme un gamin prit la main dans le pot.
Elle sourit. Un sourire simple. Reconnaissant.
Elle s’assoit et le bus repart.
Daniel ne sait pas encore s’ils se diront grand-chose.
Mais ce matin, il n’est plus du tout fermé. Plutôt même un peu troublé.
Sa nuque se détend légèrement.
Au moins, maintenant il peut mettre un visage sur la voix.
Le silence s’est installé entre eux.
Daniel feint de regarder par la fenêtre. Mais il l’observe.
Pas franchement. Par à-coups, entre coin de l’œil et reflets de la vitre.
Comme s’il craignait d’être surpris en flagrant délit d’attention.
l se surprend à penser :
— Elle a cette posture des gens humbles qui ne cherchent pas à être remarqués.
Petite sans être frêle. Droite sans raideur.
Ses cheveux sont blancs. Pas argentés façon magazines pour seniors.
Ils sont relevés et retenus par une barrette un peu ancienne.
Daniel, le plus discrètement possible, ne peut s’empêcher de la détailler.
Il est troublé comme on peut l’être face à une belle inconnue sur la plage.
Elle est vêtue d’un manteau de couleur anthracite. Ancien, mais impeccable.
Une colombe en broche dorée est accrochée sur un côté du col.
Un petit sac à main en cuir noir est posé sur ses genoux.
Elle le tient précieusement. Comme s’il contenait toute sa vie.
Rien ne crie. Cette femme est d’une élégance simple et discrète.
Son visage est doux, marqué de rides nettes, non dissimulées.
Il est éclairé par des yeux bruns au regard clair et attentif.
De ces regards qui te donnent l’impression d’être reconnu.
Même s’ils ne t’ont jamais vu.
Daniel sent une légère gêne l’envahir. Pas celle de l’homme pris en faute.
Celle de l’homme qui comprend secrètement un trouble intérieur :
Cette voix ne venait pas de nulle part. Elle avait ce visage-là.
_ _ _
À cet instant, Daniel se sent trahi par sa curiosité.
La femme le regarde directement, sourire aux lèvres.
Puis, avec cette même voix et légèrement chantante, elle se présente :
— Je m’appelle Isolina.
Elle marque une pause. Comme pour laisser infuser.
— Nous nous sommes déjà vus hier dans ce bus, il me semble.
Une constatation tranquille.
Daniel répond un peu trop vite.
— Enchanté, moi, c’est Daniel.
Puis il se racle légèrement la gorge, comme pour se donner une contenance.
— Hier matin, je…
Il s’interrompt.
Brillant, l’expert-comptable…
Incapable d’aligner deux mots d’excuse.
Alors qu’il aligne des chiffres sans vie à longueur de temps.
Elle le regarde avec bienveillance comme pour l’aider à parler.
— Hier matin, j’étais… un peu ailleurs, finit-il par dire.
— Ça arrive, sourit-elle.
Pas un sourire qu’on lance pour clore une conversation.
Celui qui laisse la porte entrouverte.
Alors, Daniel ose et se lance.
— Vous prenez souvent ce bus ?
— Depuis quelques mois, oui. Toujours à la même heure.
— Moi aussi… enfin, depuis peu.
Il esquisse un sourire à son tour.
Le sien est un peu bancal, mais sincère.
— Changement de vie ? demande-t-elle.
— On peut dire ça. Disons que… je réapprends la patience.
Elle acquiesce et poursuit.
— Le bus est un bon professeur pour ça.
— J’apprends… depuis hier.
Le bus continue sa route. Ils n’ajoutent rien.
Mais ce silence-là n’a plus rien à voir avec celui de la veille.
Daniel se rend compte qu’il respire autrement. Plus tranquillement.
Il ne sait encore rien de cette femme. Tout juste un prénom.
Et sa voix au léger accent qui sent bon le soleil.
Mais il sait déjà qu’il n’oubliera pas ce moment.
Isolina se lève et dit à Daniel :
— Je descends au prochain arrêt.
— Merci pour ce moment, Monsieur Daniel.
— Je vous souhaite une belle journée et peut-être à demain ici.
Daniel, maladroitement, mais poliment, se lève également.
— Je vous en prie, Madame. Oui, peut-être à demain.
Il ne peut s’empêcher de la regarder descendre du bus.
En même temps le nom de l’arrêt l’interpelle :
« Chants des souvenirs ».
Daniel arrive au bureau presque souriant et sifflotant.
_ _ _
Il a passé une bonne journée, contraste total avec celle d’hier.
De retour dans son refuge. Même rituel : se mettre à l’aise et lancer une playlist.
Un best of Ray Charles, premier morceau :
— You don’t know me.
Encore un clin d’œil malicieux, pense-t-il, à l’image d’Isolina, qui lui revient :
— C’est vrai, je ne connais pas cette femme…
Après une salade de chèvres chauds, accompagnée d’un verre de « Sang mêlé », et 2 h passées au téléphone avec sa fille, Daniel va se coucher.
Il s’endort facilement en repensant à cette conversation téléphonique.
Il adore sa fille. Elle lui manque tellement à cause des kilomètres qui les séparent.
_ _ _
Après une bonne nuit de sommeil, et un réveil en douceur par :
— Don’t worry be happy de Bobby McFerrin
Daniel est en forme.
7 h 45, il est installé dans son bus. Il espère et guette la montée d’Isolina.
Il a changé de place, mais il a pris soin de garder une place libre pour elle.
Le bus s’arrête et Isolina est montée.
Daniel ne se l’explique pas, mais il sent son cœur battre différemment.
Il est à deux doigts de lui faire signe de la main pour qu’elle le voie.
Nul besoin, elle l’a vu déjà.
— Bonjour, Daniel, puis-je m’assoir ?
Daniel dissimule à peine son plaisir presque enfantin.
— Bonjour, Isolina, oui, je vous en prie.
— Vous allez… bien ?
Leurs voix s’entrecoupent sur cette même question.
Ils se regardent en riant presque.
Isolina reprend.
— Oui, merci, je suis fatiguée, mais je vais bien. Et vous ?
— Je vais bien également, merci.
Daniel se sent à l’aise et en confiance, comme avec une vieille amie, déjà.
— Puis-je me permettre une question ? Même deux à vrai dire.
— Oui je vous écoute ?
Daniel se lance sans hésiter.
— Je me demande pourquoi vous prenez le bus sitôt chaque jour, me semble-t-il.
Vous travaillez peut-être ?
— Et puis j’ai remarqué votre léger accent chantant. Ne serait-il pas italien ?
J’adore l’Italie.
Isolina le regarde avec toujours ce sourire paisible et bienveillant.
— Non je ne travaille plus depuis longtemps, mais chaque matin, oui, je prends ce bus.
Elle s’arrête, puis reprend.
— Vous avez raison, j’ai l’accent de mes chères origines italiennes.
Je suis née, il y a bien longtemps à Fivizzano en Toscane.
Mes parents étaient nés là-bas aussi.
Daniel sous le charme l’écoute religieusement. Isolina poursuit.
— Vous connaissez le côté sombre de notre histoire ?
Le régime fasciste de Mussolini…
— Oui, dans les grandes lignes. Répond Daniel.
— Mes parents ont fui notre pays et trouvé refuge en France.
J’avais à peine 3 ans. Mon papa Pietro, était maçon et ma maman Elvira, était gouvernante chez une famille bourgeoise.
— Je me souviens comme notre pays nous manquait. Papa avait retrouvé facilement du travail dans la maçonnerie ici. Maman restait avec moi à la maison.
Papa avait un jeune apprenti avec lui. Il s’appelait Paul Abel. Le soir c’était un vrai bonheur d’entendre papa raconter les étourderies de son apprenti. Je sais qu’ils s’aimaient bien tous les 2.
Ce détail interpelle fortement Daniel.
Son grand-père portait ce prénom peu courant.
Et il avait été l’apprenti maçon d’un ouvrier italien.
Troublante coïncidence…
Isolina se tait brusquement, le regard figé à l’extérieur du bus.
Il vient de s’arrêter devant un passage protégé.
— C’est ici que mon Giuseppe est parti.
La voix d’Isolina reste douce, mais plus pesante.
Daniel ne comprend pas, mais se sent mal.
Isolina le regarde. Ces yeux sont humides.
— Il y a quelques mois, Giuseppe, mon cher et tendre époux a été percuté sur ce passage protégé. Il est mort sur le coup et le chauffard s’est enfui.
Des témoins ont tout vu.
Une Mercedes de sport, noire.
Elle roulait beaucoup trop vite.
Daniel, pris de nausées, est à la limite de l’arrêt cardiaque.
— Une Mercedes de sport, noire ...? peine-t-il à répéter.
— Oui, apparemment
— Depuis, je prends ce bus chaque matin. Pour aller parler à mon amour de Giuseppe là-bas aux « Chants des souvenirs ». En attendant de l’y rejoindre enfin.
— Je suis incapable de supporter son absence sans cela.
Puis elle se lève pour descendre du bus.
— Au revoir, Daniel, à demain peut-être.
— Au revoir… Isolina. Balbutie Daniel.
oute la journée, il revit la scène comme s’il l’avait vécu.
Lui, au volant de son jouet.
Il savait pertinemment bien que ce n’était pas lui, ce chauffard. Mais…
La lumière clignotante bleue qu’il connaissait bien, ces excès de vitesse à répétition, l’adrénaline…
Tout tambourinait si différemment dans sa tête maintenant.
Ça aurait pu être lui.
_ _ _
Les semaines passèrent.
Daniel et Isolina se retrouvaient chaque matin.
Ils adoraient bavarder de tout de rien, beaucoup de l’Italie.
Un lien indicible s’était installé entre eux.
Daniel remarquait pourtant qu’Isolina s’affaiblissait.
Inquiet, sans oser lui en parler.
Isolina gardait son sourire et sa douce voix.
Il ne lui raconta jamais pourquoi, il prenait le bus depuis des mois.
La honte et la culpabilité.
_ _ _
Ce matin, Daniel est à bord du bus, excité comme un gamin.
La veille, il a retrouvé une vieille photo de son grand-père sur un chantier.
En compagnie d’un ouvrier.
Daniel est convaincu qu’Isolina reconnaitra son Giuseppe.
Mais il atteint le terminus sans qu’Isolina soit montée.
— Elle a dû avoir un empêchement. Pense-t-il pour se rassurer.
Les jours se suivent. Isolina a disparu.
Daniel n’a aucun moyen de savoir.
Trois semaines sont passées. Toujours rien.
Un matin, une voix s’adresse à Daniel.
— Bonjour monsieur,
Daniel sursaute, ce n’est pas la voix d’Isolina.
— Bonjour…
— Vous êtes Daniel ? lui demande la jeune femme debout devant lui.
— Oui c’est moi, on se connait ?
— Non… Mais vous connaissez Isolina, je crois ?
Daniel est intrigué.
— Oui, bien sûr, c’est une grande amie. Qui êtes-vous ?
La jeune femme s’assoit en face de lui, comme Isolina la première fois.
— Je m’appelle Régina. Je suis une petite cousine d’Isolina.
— Elle m’a beaucoup parlé de vous, de votre rencontre ici.
De tous vos échanges. Elle vous appréciait énormément.
Daniel bute sur « elle vous appréciait… ». Il comprend, mais refuse d’y croire.
— Oui, moi aussi je l’apprécie énormément.
Une larme glisse sur la joue de Régina. Elle inspire.
— Isolina est partie rejoindre Giuseppe aux « Chants des souvenirs », il y a 2 semaines.
Daniel ne retient pas ses larmes. Regina continue.
— Isolina était déjà malade à la mort de Giuseppe. Elle a consacré ses dernières forces à lui rendre visite chaque matin. Ça l’a épuisé. Et elle s’est éteinte paisiblement dans son sommeil.
Je passais beaucoup de temps aux côtés d’Isolina.
Elle m’a fait promettre de vous avertir de son ultime voyage.
Régina se tait, et descend du bus.
— Merci pour elle, Daniel…
Le bus repart. Daniel reste assis et muet.
Le monde, lui, continue. Les portes s’ouvrent, se referment.
Isolina n’est plus là. Et pourtant, elle l’est encore.
À cette place vide. Dans cette voix qu’il croit encore entendre.
Dans cette histoire qu’elle lui a confiée. Cette histoire qui l’a bouleversé.
Les jours suivants, Daniel continue de prendre le bus. Par obligation, et aussi par fidélité.
À chaque passage devant les « Chants des souvenirs » il pense à l’histoire d’Isolina et Giuseppe.
À ce que la vitesse peut voler en une seconde.
Il sait maintenant que certaines rencontres nous changent.
Pas brusquement, mais en vous obligeant à regarder autrement, ce que nous pensons maitriser.
Quelques mois plus tard, Daniel récupère son permis et sa voiture.
Pourtant, il ne ressent aucune joie particulière.
Juste une gravité nouvelle.
Il l’a conduit sans empressement, sans hâte.
Il ne roule pas pour le plaisir. Il roule pour une dernière visite.
Aux « Chants des souvenirs ».
Il s’incline devant la tombe d’Isolina et Giuseppe. Elle est simple et fleurie.
— Bonjour Isolina. Vous me manquez tellement.
Il sourit maladroitement.
— Je veux vous dire… Je ne vous oublierai pas.
Autour, le silence est paisible.
— Cet été, je retournerai en Ligurie comme chaque année. Mais cette fois… j’irai aussi en Toscane.
Il marque un silence.
— J’irai à Fivizzano. Je marcherai dans votre village et je le saluerai de votre part.
Daniel reste encore un moment.
Puis, il se redresse et quitte le « Chants des souvenirs ».
Certaines rencontres, même brèves, vous accompagnent longtemps après le dernier arrêt.
Daniel remonte dans sa voiture et met le contact.
La musique s’allume sur :
— le paradis blanc de Michel Berger.
Sur le chemin du retour, Daniel roule tranquillement.
Une pensée simple comme une évidence le fait sourire.
— Merci, Monsieur l’agent.
PascalN ©
« Chroniques d’un pas de côté »
Notice :
Pascal Nicod alias "PascalN" est l'auteur et seul proriétaire de ce texte "humanuscrit"
et de tous les droits qui en résultent.
Il n'en autorise pas l'utilisation sous quelque forme que ce soit,
sans accord préalablement écrit et signé par lui-même.
Les IA du logiciel Antidote et de ChatGpt ont été utilisées à seules fins de corrections
Orthographiques, grammaticales et typologiques et recherches de documentation.
La photo d'illustration a été créée avec IA-ChatGpt.
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Daniel Muriot vor 56 Minuten
C'est beau.
Pascaln vor 34 Minuten
Merci Monsieur 😇😊
Line Marsan vor 4 Stunden
Beaucoup de sensibilité. À un moment, j'ai eu les larmes aux yeux. Bravo pour cette belle rencontre. 🫶
Gabriel Dax vor 4 Stunden
Il est redoutable pour ça.
Pascaln vor 4 Stunden
Merci beaucoup Line pour ce joli commentaire qui me touche sincèrement. Désolé pour les larmes aux yeux...
Gabriel Dax vor 4 Stunden
On commence par chanter les titres comme des ritournelles pour la journée. Puis on se reconnait jusqu'aux traces de Lagavulin® sur la paroi de verre de notre propre existence.
Daniel est un peu nous, beaucoup. Il ressemble à notre Toscane, même s'il nous emporte en Ligurie.
Puis on reconnaît Isolina… la nôtre, elle.
Et merde, Pascal nous a bien cerné. Il faut se rendre à l'évidence.
Pascaln vor 4 Stunden
Pffff... Oui et merde... Gabriel, je ne sais que dire de ton somptueux commentaire.
À part qu'il me touche fort, très fort même... Peut-être et même surement parce que Daniel est mon 2ème prénom, que ma muse est d'origine italienne, que j'adore l'Italie. Et que toutes ressemblances avec de faits ou des personnages ayant existés ne sont pas que coïncidences... Je n'en dis pas plus. À part un grand merci pour ta lecture et ton retour.