Entretien 2 : que diront nos petits-enfants de notre rapport à Facebook?
cv

Entretien 2 : Que Diront Nos Petits-Enfants De Notre Rapport À Facebook?

Share

Photo by William Iven on Unsplash

 

Cette interview a été réalisée en 2018, le 24 janvier

 

Etienne : Monsieur Tybliaski, vous m'avez parlé hier des grandes multinationales qui font, défont et refont notre société. Vous parliez du dirigeant et créateur de Facebook, Mark Zuckerberg, en l'assimilant à un roi d'un nouveau type. Mais peut-on vraiment parler d'un roi au sein de nos démocraties ? 

Roman Tybliaski : Lorsque j'habitais en Géorgie, nous habitions avec ma famille, comme vous savez, sous un régime communiste. Et bien figurez-vous que même dans ce type de régime il y a des rois. Mais je ne vous apprends rien, vous connaissez Staline. Les historiens et les politologues vont diront que non, l'URSS n'était pas une monarchie, et donc que Staline n'était pas un roi. Mais, croyez-en mon grand âge, ils se trompent. Staline fut l'un des plus puissants rois que l'humanité ait connue. Un roi communiste ! (Rires). Combien de gens il a réussi à berner, celui-là ! Heureusement que je suis parti vite fait bien fait, comme on dit ici. Votre chef de Facebook, vous croyez qu'il est bien différent ? Oh bien sûr, il y a des tas de choses qui changent. Il y a une immensité de choses qui changent. Il y a une infinité de circonstances qui changent tout ! Enfin... Presque tout. Staline n'est pas Zucker...  Truc machin chouette. Mais quelque chose les relie : le pouvoir. 

Etienne : Vous avez dû être traumatisé par le régime communiste. 

Roman Tybliaski : Et vos petits-enfants diront la même chose de vous ! Imaginez-les... Je les imagine très bien : "C'est vrai papi que le chef de Facebook pouvait savoir à n'importe quel moment de la journée ce que faisaient les internautes ?". Et ils diront que tout cela est bien horrible. Ils nous plaindront et s'attristeront. Ils diront : combien vous avez dû être traumatisés ! Mais ils vivront certainement une nouvelle forme de tyrannie, une pire encore, peut-être. Mais une qu'ils n'auront pas encore tout à fait comprise. Ainsi va le monde. Mais heureusement, il y a toujours la possibilité d'échapper à la tyrannie. 

Etienne : Facebook est-il selon vous un État tyrannique ? 

Roman Tybliaski : Vous ne me ménagez pas avec vos questions ! Vous allez m'attirer des ennuis ! Mais comme on dit en Géorgie, que l'homme qui a peur aille manger avec les cochons! Je vais vous dire ce que je pense. Sous certains aspects, oui, évidemment, Facebook est un État tyrannique. Facebook, et d'autres, exigent énormément de leurs utilisateurs. Ceux-là doivent leur donner, comme tribut, une large part de leur vie. Il faut consentir à beaucoup de choses pour entrer dans ce royaume. Donner ses coordonnées n'est que la partie la plus banale. Tout le monde sait qu'il est espionné en permanence par les micros, les caméras, la localisation... En soi, il n'y a rien de mal. Ni de la part de Facebook, ni de Google, ni de personne.  Ils engrangent de l'information. Ils font pareil que moi lorsque je vais voir sur votre Facebook pour savoir qui est ce bonhomme qui me dit qu'il veut m'interviewer. Ils se renseignent. Et ce n'est même pas dit que tout soit enregistré. Mais ça crée un rapport de force très défavorable. Un peu comme si l'armée des États-Unis plaçait toute son armée autour du Luxembourg. En soi, aucun mal n'est fait, il n'y a rien de mal. Mais cela donne un rapport de force très défavorable pour le Luxembourg. Il peut être écrasé en quelques minutes. C'est à peu près similaire pour nous, qui sommes chez Facebook. Nous pourrions être  anéantis socialement en quelques secondes. Heureusement, du fait de la différence de taille entre lui et nous, Facebook n'en n'a rien à faire de nous en particulier. Ni de toi, ni de moi, ni de 99% des utilisateurs...

Etienne : Et les 1% ? 

Roman Tybliaski : Allez leur demander ! Tout ce qu'on peut dire sur eux, c'est qu'ils ont dû passer un temps considérable sur Facebook pour être si important sur le réseau. Ma femme me tuerait si je la délaissais pour une autre femme, mais imaginez si je la délaissais pour un réseau ! Ah je viens d'avoir une idée. Écoute un peu ça : en fait, si je passais mon temps sur Facebook, je délaisserais ma femme pour mon reflet... Donc pour moi, en moins bien. Quelle idée bizarre... 

Etienne : Vous voulez certainement parler du narcissisme que l'on développe en multipliant les images de soi sur internet. Certains considèrent que ça peut aller jusqu'à la maladie mentale, et vous ?

Roman Tybliaski : Je suis né bien avant les réseaux sociaux et pourtant tout cela n'est pas nouveau. Ceux qui font extrêmement attention à leur image n'ont pas commencé à le faire avec ces réseaux. Si on leur enlevait Facebook, ces personnes continueraient tout de même. Que voulez-vous, il y a ceux qui essayent à tout prix de se cacher du regard des autres, et puis il y a ceux qui essayent à tout prix de se faire remarquer. On appartient tous à ces catégories de personnes. Sauf Jésus, à la limite ! Mais vous et moi, nous pensons que nous irions mieux si des personnes nous aiment. Et nous bâtissons une stratégie en conséquence. Là, tout de suite, j'en vois deux...  mais il doit y en avoir infiniment plus... Je suis navré mais je n'ai pas toute l'après-midi, alors je ne vais pas en chercher davantage.  Je pense donc qu'il y a ceux qui ont tendance à se montrer davantage pour que plus de personnes les aiment. Et il y a ceux qui jouent d'une grande discrétion face aux personnes en général, mais mettent toute leur énergie sur quelques individus, de qui ils attendent un amour très fort. Enfin... tout cela est certainement faux et ne vaut d'ailleurs pas grand chose... C'est que tu me fais improviser... Je dois bien dire quelques bêtises, mais bon, à tout prendre, qu'est-ce que cela change pour moi ? J'ai longtemps été jaloux de ceux qui ont du succès et qui sont admirés par beaucoup de monde ! J'ai couru partout à la recherche de quelqu'un qui saura enfin me faire révéler à moi-même mon propre potentiel. Mais j'étais terrifié par tout ce monde qui pourrait me juger, alors je désirais les subjuguer tous. Être hors-normes, être au-dessus de la mêlée, être admiré par des inconnus. Et le plus drôle c'est qu'au même moment je recherchais, en réalité, à me retirer du regard de tout le monde. Non, vraiment, j'ai été un grand paradoxe. J'en ai beaucoup souffert. 

Etienne : Vous avez l'air pourtant bien tranquille, et vous êtes souvent de bonne humeur. 

Roman Tybliaski : Merci mon garçon de venir me voir, et de me laisser parler. Tu ne sais pas quelle joie c'est, pour un vieillard, de parler avec quelqu'un qui l'écoute. Je te souhaite de connaître ce sentiment...