Épisode 10 : La psychologie de la personne handicapée en 2 phrases ?
Il est des moments où je deviens monolithe. Bloc figé, aux lignes de faille récurrentes.
Le trajet en bus a longtemps été un de ces moments incompréhensibles. « Pourquoi ne demandes-tu pas à quelqu’un de te céder sa place ? » Parce que. Blocage. Et voyage debout en attendant un siège libéré. Ce manège a duré des années, au cours desquelles j'ai détesté méthodiquement les chauffeurs oublieux des humains transportés.

Photo d'Alfo Medeiros sur Pexels
Au lycée, un épisode plus étrange encore est survenu. Une star de l’époque faisant un concert dans notre ville, les copines y allaient ensemble. Les médecins me déconseillaient les spots clignotants ; la zone lésée et épileptogène de mon cerveau y était trop sensible. Une de mes copines, sans me le dire, obtint du chanteur que j’assiste aux répétitions de l’après-midi. Incroyable ! Sauf que.
Devant la salle de concert, en découvrant la surprise, je n’ai pas pu descendre de la voiture. Blocage. Total. Crise de larmes, crise d’hystérie, dirait-on. Ma timidité maladive s’y mélangeait. Des peurs aussi, peur des spots, du bruit, d’être là toute seule. Surtout, une sorte d’écœurement d’être la personne handicapée qui débarque là parce que handicap il y a, parce que compassion il y a. Je n’ai pas pu.
La copine s’est sentie trahie ; nous nous sommes éloignées définitivement. Plus jamais je n’ai supporté d’écouter ou de voir ce chanteur. Mes goûts musicaux s’en sont mieux portés. Mais, la honte d’avoir « fait ça » à cette copine reste gravée en moi.
Des années sont passées. D’innombrables trajets en bus et en métro. De temps en temps, j’ai osé demander une place assise, les jours où j’étais « bien dans ma peau ». Puis de plus en plus souvent, et aujourd’hui, presque systématiquement. À chaque fois, cette demande reste désagréable.
Arrivée à la quarantaine, une boutade m’est venue en tête, entre autodérision et provocation :
« Tu veux que je t’explique la psychologie d’un handicapé en deux phrases ?
(La personne répond forcément oui à cette fausse question.)
« L’handicapé veut absolument que l’on oublie son handicap.
L’handicapé ne veut absolument pas que l’on oublie son handicap. »
Je ne sais bien évidemment pas si toute personne handicapée a ces deux attentes contradictoires. Chez moi, en tout cas, cela donne à peu près ceci. Dans la rue, j’aimerais que les regards ne fixent plus ma main (= oubli), mais j’aimerais aussi que l’on ne me bouscule pas comme une personne valide (= y penser quand même). Dans le bus, j’aimerais que les personnes valides vérifient si, parmi les nouveaux venus, une personne handicapée ou âgée ou enceinte… a besoin d’une place assise (= y penser), mais sans avoir à le quémander. Dans l'anecdote de lycée, j'aurais voulu que l'on oublie mon handicap, que l'on ne m'impose pas, par surprise, de le regarder en pleine face.
Ma boutade a éclairé de ses mots provocateurs mes lignes de faille : un peu de lumière les traverse désormais. Cela reste incompréhensible, mais je me comprends mieux.
Notice de transparence : Ce texte a été rédigé sans IA. Le logiciel Antidote a été utilisé pour la correction orthographique et typographique. L'autrice, Line Marsan, est seule propriétaire de ce texte. Tous droits réservés.
Crédit photographique : Photo de couverture et photo intérieure d'Alfo Medeiros sur Pexels.
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Commentaires (2)
Lapil'à'folie il y a 2 heures
Merci. Vous avez mis les mots justes là où il faut, cet entre‑deux qui ne réduit pas et ne minimise pas non plus. Je ne vais pas le cacher : même si, dans mon cas, ce n’est pas visible, il y a cette part qui ne veut pas de la compassion à travers des “oh ma pauvre, ça doit être si dur”, et celle qui ne veut pas qu’on oublie le champ de bataille intérieur que le corps traverse, le mental aussi.
Je vous laisse ce commentaire parce que je me retrouve à travers ces quelques lignes que vous nous partagez ; c’est un plaisir de lire une personne comme vous, qui explique, qui dit les choses telles qu’elle les vit et qui les transcrit.
Encore une fois, merci.
Line Marsan il y a 2 heures
Exactement... la compassion essentialise. C'est fou, mais c'est ressenti ainsi. Merci de partager cette confidence en écho. 🤗
E C Wallas il y a 2 heures
J’espère que ce n’était pas Bernard Lavilliers, quelle tristesse que de ne plus l’écouter !
(Une petite blague, ne m’en tenez pas rigueur. Et je n’ai rien contre Bernard Lavilliers ou les gens qui l’écoutent !)
Je me dis, en vous lisant, que cette dichotomie est difficile à jauger pour nous valides (pour le moment). Puis je me dis que ça doit sûrement être plus compliqué pour vous.
Comment maîtriser ce que vous ne contrôlez pas ?
Comment contrôler ce que les autres ne maîtrisent pas ?
Merci pour ce partage Line.
Line Marsan il y a 2 heures
Non, Bernard Lavilliers est beaucoup mieux. Moi, c'était pire du pire. Un indice : il est dans l'actualité française ces jours-ci, et pas pour ses chansons !
Pour la dichotomie, la compassion, l'aide, l'oubli... j'essaierai d'y revenir dans un autre épisode. Je ressens le besoin d'expliquer de l'intérieur. C'est ainsi que je conçois cette autobiographie. Rien n'est géneralisable, mais tout est humain, partagé par d'autres humains.