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Poussière promise et lampe confiée
Fiction
Poésie et chanson
calendar Publié le 26 juin 2026
calendar Mis à jour le 26 juin 2026
time 7 min
Label de transparence créative
Tous publics
Image / Image humaine
Texte / Création humaine

Poussière promise et lampe confiée


Suite en neuf mouvements



Suite en neuf mouvements : marche de voix et de souffle à travers quelques figures premières de l’existence : le matin qui relève, le peu qui soutient, la lampe qui veille, la parole qui garde, le seuil qui accueille, le pain qui rassemble, l’humus qui transforme, le vivant qui oblige, le Nous enfin qui reçoit la hauteur confiée.

Chaque mouvement peut se tenir seul, avec son seuil, sa montée, sa chambre d’images et de réverbération, et sa clausule ; mais l’ensemble compose une seule période, une seule respiration, où les mêmes signes reviennent autrement — pain, main, lampe, table, fleuve, terre, visage, silence —, non comme des ornements, mais comme des forces de passage.

La syntaxe y cherche moins la ligne droite que la vague, moins l’énoncé que l’adresse : protases longues, appels, reprises, balancements, métaphores charnelles, déplacements de sens, contradictions fécondes, afin que le lecteur ne reçoive pas seulement une idée du monde, mais l’expérience d’une parole qui le traverse.

Ce texte voudrait tenir ensemble le plus humble et le plus haut, le bol et l’étoile, la chambre et le fleuve, la fatigue humaine et les alliances du vivant ; il voudrait que chacun, venant de sa langue, de sa perte, de sa table, de son pays ou de son exil, puisse y reconnaître une part de son propre passage, et peut-être entendre, sous la diversité des images, une même injonction d’humanité : ne pas renoncer au monde, ne pas abandonner l’autre (en se perdant), ne pas trahir ce qui nous fut offert et confié.


Premier mouvement

Que le matin relève l’homme avec le monde


Au commencement, que le monde ne se lève pas seul ; que l’homme aussi se lève avec lui, partout, dans sa nudité première : l’enfant ouvrant les yeux sous un toit de tôle, la femme ranimant le feu avant l’aube, le pêcheur poussant sa barque dans l’eau noire, l’ouvrier descendant vers la ville encore bleue, le vieillard écoutant respirer la maison où tant de voix se sont tues.

Que se lèvent encore le pas du berger sur la pierre sèche, la main du boulanger dans la farine, la paume du malade cherchant une autre paume, et cette lumière mince, presque animale, qui revient toucher les fronts, les vitres, les flaques, les outils, les linges épandus, les épaules — comme si chaque matin, avant même de nous demander ce que nous croyons, elle nous demandait seulement de paraître au monde.

Commencer, ce n’est pas naître une seule fois, mais revenir du sommeil, de la peur, de la fatigue, du deuil, de la honte peut-être, afin de trouver encore, au bord du jour, quelque raison de se tenir debout.

Et puisque nul peuple n’en possède le secret, puisque nulle langue n’en garde seule la formule, sous les neiges du Nord comme dans la poussière des pistes, au bord des mers comme dans les banlieues de verre, dans les villages de terre rouge comme dans les chambres d’hôpital et les cuisines pauvres, la même cérémonie recommence : quelqu’un se lève, noue les lacets de ses chaussures, lave son visage, ouvre une porte, puis confie son corps fragile à l’immense journée.

Voir la grandeur, non dans le tonnerre des conquêtes, non dans la gloire dressée au-dessus des peuples, mais dans cette fidélité charnelle au matin : un bol posé sur une table, un enfant peigné à la hâte, un cartable trop lourd, une tombe visitée, un champ retourné, une phrase reprise après le silence, un fruit partagé dans un train, un message envoyé à celui qui vacille, une mère comptant les pièces avant le marché, un exilé gardant dans sa poche la clé d’une maison disparue.

Voir la grandeur, enfin, dans cet homme qui, devant la mer, ne demande plus à vaincre, mais à comprendre comment vivre sans trahir ce qui demeure vivant en lui.

Ah ! que le monde commence, non dans les idées pures, non dans les architectures froides de l’esprit, mais dans la chair : dans la faim, dans le lait, dans la sueur, dans le sang lavé, dans le pain encore tiède, dans la respiration de celui qui dort près de nous, dans la poussière collée aux chevilles, dans l’odeur du café, du bois mouillé, de la soupe, du sel, du linge séché au soleil.

Et que ce que nous croyons pauvre, parce que trop proche de nos mains, porte pourtant la dignité entière de l’existence ; car la terre, muette, maternelle et terrible, n’attend ni nos théories pour trembler sous les semences ni nos systèmes pour faire monter l’herbe entre les ruines. Elle travaille avec les morts, les pluies, les racines, les os, les graines, les pas — le temps.

Que chacun entre donc dans ce texte par sa propre porte : celui qui a perdu, celui qui espère, celui qui doute, celui qui prie sans nommer sa prière, celui qui ne croit plus et continue d’aimer pourtant, celui qui bâtit, celui qui soigne, celui qui enseigne, celui qui traverse la nuit des gares, celui qui ne possède qu’un sac et une langue blessée.

Tous savent quelque chose du commencement ; tous ont connu l’instant où la vie, sans fanfare et sans preuve, demande encore : veux-tu tenir, veux-tu porter, veux-tu recommencer ?

Alors le ciel des commencements ne demeure plus au-dessus de nous comme une voûte lointaine ; il se tient entre nous, dans le souffle partagé, dans la lumière déposée sur les visages, dans cette très ancienne injonction faite à l’homme de ne pas renoncer au monde.


Propriété intellectuelle et crédits
© Texte principal Noème Elhaz

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