La malédiction des tombeaux - Partie 2
Les lignes qui suivent explorent des thèmes sombres et des situations susceptibles de troubler. Cette histoire s’adresse à des lecteurs avertis, capables d’accueillir ces ombres avec recul et discernement.

“Fanorona, le jeu des rois” par TMNA/R
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Dans le monde des razana
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— Nous devrions les punir ! Ceci est un affront envers notre puissance ! »
Le Grand Sorcier Rafantaka se tenait debout devant son siège du conseil des douze. Au centre de l'assemblée, un grand feu, celui qui servait aux douze familles à rendre leurs verdicts, celui qui les reliait au créateur : Zanahary.
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— Je vous l'ai dit, mes frères et sœurs, nous devons agir le plus vite possible. J'ai pris les devants et envoyé notre razambe, à tous, les avertir du malheur qui va s'abattre sur eux s'ils venaient à profaner les objets sacrés.
— Tu as dérangé un razana pour cela !? intervint Kelimalaza.
— Et pas n'importe qui, répondit Ramahavaly d'un ton désapprobateur, il a demandé à Andriabahomanana de porter le message.
— Tu as donc demandé au premier razana, le premier passeur, la réincarnation même de la mort, d'aller menacer ces jeunes gens ?! Ta réaction n'est-elle pas disproportionnée, Rafantaka ?
— Kelimalaza, nous sommes les familles les plus puissantes de Madagascar. Les régents nous craignent, nos pouvoirs rivalisent avec ceux de Zanahary. Nous avons fait et défait les souverains, et cela depuis deux mille ans. Les seules fois où nous avons été reniés, les malheurs se sont abattus sur le peuple mortel. Te souviens-tu de la puissance de Ranavalona, première du nom ? Te souviens-tu des batailles que le Grand Andrianampoinimerina a gagnées avec nous à ses côtés ? Nous avons construit ce royaume et aujourd'hui, ces moins que rien veulent nous mettre à leur niveau. Ils veulent nous rendre mortels ! Ils veulent tout brûler ! »
La toute-puissante Kelimalaza le regarda au travers des flammes. Elle savait que derrière ce discours – empreint d'une âme guerrière – se cachait la peur : celle de disparaître à jamais après deux millénaires d'existence.
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— Je comprends ton inquiétude, répondit-elle, mais ces jeunes gens ne font que réparer des erreurs commises par faiblesse d'esprit et de cœur. Dois-je vous rappeler que nous ne sommes pas divins ? Certes, nos pouvoirs s'en rapprochent, mais nous restons corruptibles. Maintes fois, nous avons succombé à la tentation du pouvoir absolu, nous avons envoyé des innocents à la mort et ouvert des brèches entre le monde des vivants et celui des razana. Nous avons autorisé la pratique de la magie noire, celle du sang et des sacrifices, par les mortels. Nous avons poussé les rois et reines vers des solutions de facilité. Ils ont, par nos conseils et notre aide, décimé des ethnies entières, vendu des familles à l'envahisseur, et permis la mort de centaines de milliers de Malgaches. Aujourd'hui, par facilité, par orgueil et par peur, tu veux assassiner des innocents. Je propose, en tant que grande sorcière et maîtresse de ce Conseil, de laisser ces jeunes gens terminer leur quête. Le temps des sampy est révolu. En détruisant tout ce qui reste de nos talismans, l'équilibre entre nos deux mondes sera restauré.
— Et qu'en sera-t-il de nos pouvoirs ? demanda Rafantaka, dont l'enthousiasme s'était envolé après la déclaration de Kelimalaza.
— Ils disparaîtront du monde des vivants... mais, comme vous le savez, ils subsisteront dans celui-ci : celui des razana. Nous arrivons à un tournant de nos existences : celui d'un changement de paradigme. Depuis des siècles, nous ne servons plus que nos propres intérêts. Il est temps d'abandonner notre emprise sur le monde des vivants, même si cela n'est pas chose facile. »
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Ampitatafika – cinq jours avant la pleine lune.
La nuit était froide dans la petite commune aux presque cinquante mille âmes. Marie, Lucas, Rina et Antsa se frayaient un chemin dans la foule. En cette fin de journée, certains terminaient leurs emplettes, d'autres se précipitaient dans les bars, d'autres encore occupaient les premières tables des gargotes pour se réchauffer avec un grand bol de soupe.
Contrairement à l'adage, ces dernières nuits n'avaient porté aucun conseil au groupe d'amis ; elles n'avaient fait qu'allonger la liste de leurs problèmes. Et puis, ce dicton ne pouvait même pas s'appliquer aux habitants d'Ampitatafika, pensa Marie. La lune apportait une toute autre couleur sur les bords du Sisaony : celle de la liqueur qui s'installait au fond des verres, sept nuits par semaine ; celle des nuages de nicotine et de goudron enfermés entre quatre murs. Ampitatafika avait deux visages ; celui d'après dix-huit heures était le plus redoutable.
Les quatre compagnons avaient travaillé d'arrache-pied afin de reconstituer – sans modèle à l'appui – l'idole des Rafantaka. Ils allaient passer à une étape décisive de ce long processus de destruction : l'activation des pouvoirs de l'idole. Chaque sampy avait un pouvoir, et celui de Rafantaka permettait de contrôler les forces invisibles.
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— On va réellement y retourner, pesta Rina en bousculant les passants devant lui.
— Pas trop le choix... Il faut s'assurer que tout fonctionne. Sans ça, on ne pourra pas le détruire.
— Et on doit faire ça pour les douze sampy ?
— Oui et non, répondit Marie. Chaque talisman a ses spécificités relatives à chaque famille de sorciers. Les écrits mentionnent une invocation et un exorcisme avant la destruction de chaque objet. Cette destruction doit, selon les mêmes textes, arriver lors d'une pleine lune.
— Et pour une première fois, on a décidé d'attaquer celui en lien direct avec le monde des morts, ironisa Rina.
— Ecoute, c'est celui dont on connaissait l'emplacement, intervint Antsa.
— Emplacement à domicile qui plus est, dans notre belle commune ! »
Ils arrivèrent au lieu de l'invocation : le grand cimetière d'Ampitatafika. Les lieux étaient entourés de lueurs, attestant de la vie nocturne du quartier. Pour le petit groupe, cela signifiait qu'ils devaient redoubler de prudence. En plus des morts, on ne pouvait pas se permettre d'attirer l'attention des vivants, pensa Marie. Pendant qu'elle et Antsa préparaient le rite, Rina et Lucas partirent pour une ronde.
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— On se sépare pour couvrir le périmètre plus rapidement ?
— Je ne préfère pas, répondit Rina.
— Ne me dis pas que la montagne de muscle a peur de simples fantômes !
— Crois-moi, il est préférable d'être ensemble. Depuis l'ouverture de ce tombeau maudit, je ne cesse d'avoir des visions d'horreur. Une chose est sûre avec ces enfoirés, leur puissance n'a aucune limite. »
Lucas acquiesça et suivit les conseils de son ami.
Au centre du cimetière, les deux jeunes femmes arrivaient au bout de la préparation. Il ne restait plus qu'à appeler leur allié le plus précieux : Anthony.
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— Tu fais encore des rêves bizarres ?
— Oui, chaque nuit. Ça commence à me peser. Je pense que Rina c'est pareil, mais il évite d'en parler.
— T'as encore des sorciers et sorcières qui te rendent visite ?
— Ouais... hier je me suis réveillée en plein milieu de la nuit, paralysée. Ça dure une éternité, en plus, ces trucs-là.
— Ma pauvre... Anthony ne peut pas t'aider ?
— Il m'a donné des conseils, mais malgré ça, les phénomènes s'accentuent à l'approche de la pleine lune. Ils ne veulent, vraiment, pas qu'on touche à leurs affaires ! Franchement, j'aurais aimé avoir Dean et Sam avec nous ! Ce serait plié en deux-deux. »
À ces mots, les deux étudiantes ricanèrent.
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— D'ailleurs, reprit Marie, on a des choses à réciter ? Du style : Exorcizamus te, omnis immundus spiritus
— Et non ! À croire qu'on nous aurait menti dans les films. Il faudra, néanmoins, quelques gouttes de sang de chacun. Ensuite, on brûlera le tout dans le pot, et Anthony s'occupera du reste. On attend les mecs et on se lance. »
Dix minutes passèrent sans aucune nouvelle. Les appels et SMS de Marie demeuraient sans réponse. Rina n'avait pas encore de téléphone, mais Lucas répondait généralement au bout de la seconde sonnerie, se disait-elle. Pressentant le pire, les deux amies partirent à leur recherche, sans laisser les précieux artéfacts sans surveillance.
À l'autre bout du cimetière, les lampes torches de Rina et Lucas étaient à terre, et à l'image de leurs regards immobiles, elles étaient braquées dans la même direction. Quant à eux, ils se retrouvaient pétrifiés ; plus aucun membre ne répondait à leur volonté de s'échapper dans la direction opposée. La paralysie avait gangréné leurs muscles avant même qu'ils n'en soient conscients. Telles des cailles, ils se retrouvaient piégés sans saisir les subtilités de la machination mystique. À quelques mètres, dans les faisceaux des lampes, se tenait debout leur trappeuse. Une sorcière, mais pas n'importe laquelle : la vieille Thérèse.
Enduite d'une huile noire comme le goudron, les cheveux relâchés, caressant le sol, la vieille femme squelettique était entièrement nue. Le jeu de lumière accentuait son aspect spectral. Elle était en transe. Le jour, elle soulevait déjà des interrogations sur son état psychologique, mais aux lueurs de la lune, elle n'avait plus rien d'humain, pensa Lucas.
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— Le seigneur Rafantaka avait raison, dit-elle d'un ton faussement langoureux, en avançant vers les deux jeunes hommes. Il nous avait prédit qu'on vous retrouverait en ces lieux. Le seigneur ne se trompe jamais ! Il me récompensera de cette belle prise. Je me ferai un plaisir d'arracher vos têtes ! Mais ne vous inquiétez pas ! Le reste ne sera pas gaspillé... Il me manquait justement des parties de corps humains pour mon stock personnel. »
Elle s'arrêta à cinq mètres de ses proies, fit une entaille à l'intérieur de sa main à l'aide de sa lame sacrificielle et versa quelques gouttes de sang au sol afin de pénétrer dans le cercle magique qu'elle avait concocté en début de soirée. Les deux amis n'étaient pas en mesure de parler, mais l'effroi se lisait dans leurs regards. Ils ne pouvaient s'attendre qu'au pire. La dernière fois que cette situation s'était présentée, la mort avait emporté l'un d'eux.
Un dernier pas les séparait de leur bourreau lorsque cette dernière – frappée par une force invisible – s'étala par terre, se contorsionnant de douleur. Rina et Lucas tombèrent à leur tour au sol. Ils aperçurent la sorcière se relever difficilement – comme si elle avait perdu l'usage d'une jambe – et fuir. Une voix familière résonna dans l'obscurité.
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— Ça va les gars ?
— À quelques secondes près, on finissait en steak haché, répondit Lucas. Merci à ces dames pour leur rapidité !
— On essaie d'être là quand il faut, plaisanta Marie. Ton téléphone sonnait dans le vide. Nous n'avons pas fait tout le travail, on a reçu un coup de main de l'au-delà.
— Salut les gars, interrompit une forme blanchâtre derrière Antsa et Marie.
— Ah Anthony ! s'exclama Rina. Je me disais bien que la vieille avait dû subir le courroux d'une entité surnaturelle.
— Et non ! Je n'ai fait qu'identifier le flot d'énergie. C'est Marie qui a tout fait, à l'aide de son lance-pierre et de ses pois magiques !
— Rien de magique là-dedans, se défendit l'intéressée. Ce ne sont que des pois de bambara. Apparemment, ils portent des propriétés magiques. J'ai tenté ma chance.
— T'es en train de nous dire qu'il y avait une chance pour que ça ne fonctionne pas ? s'exclama Rina.
— Ça a fonctionné ! Tu devrais nous remercier au lieu de faire ton grincheux !
— Sans vouloir vous presser, messieurs, dame et ectoplasme, interrompit Antsa, il serait peut-être judicieux de se lancer dans le rituel. Des confrères de la vieille Thérèse sont sûrement sur le chemin pour nous trancher la gorge. Qui plus est, les pouvoirs d'Anthony sont limités. »
À ces mots, les consciences se recentrèrent sur les objectifs du moment. Le groupe retourna au centre du cimetière. Encore hanté par les précédents événements, Rina redoublait de vigilance. Marie comprit l'état dans lequel son ami était : « Ça risque de dégénérer, lui dit-elle en tendant un sac de pois et un lance-pierre. »
Elle avait cette petite attention, toujours au bon moment, qui faisait qu'on ne pouvait lui en vouloir trop longtemps, pensa-t-il.
Antsa déposa au sol le contenant rempli d'un assortiment de feuilles, de plantes, de terres et de cendres. On pouvait apercevoir le bout de l'idole dépasser de l'ouverture. L'assemblée encercla le graal. Chacun s'entailla la paume de la main droite pour verser quelques gouttes de sang dans le pot.
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— Ça va piquer demain en cours. Il faut vraiment que ça soit cette main ?
— Malheureusement, oui. Elle est le lien entre nous et les ancêtres. Quelqu'un a ramené le rhum agricole ?
— Oui, s'exclama Marie. J'espère que du Dzama fera l'affaire. »
Cette dernière versa douze capuchons du breuvage dans le contenant. Antsa s'approcha ensuite de ce dernier pour y jeter une feuille de papier fumante, dont les bords étaient dentelés par le feu. Le contenu du récipient produisit instantanément des flammes aux couleurs du sang.
« Anthony, appela Lucas, on a terminé. Tu devrais bientôt avoir du monde à la porte ! »
À peine eut-il terminé sa phrase que des formes blanches se dessinèrent autour d'eux. Anthony était retourné dans l'entre-deux-mondes.
Les formes remplirent les lieux. La température avait drastiquement chuté dans le cimetière, des odeurs de soufre et de corps en décomposition remontaient depuis le sol. Le feu oscillait entre les nuances de rouge. Puis vinrent les murmures.
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— Souvenez-vous, ils ressentent nos peurs. Si on veut que le rituel fonctionne, il ne faut montrer aucune faiblesse, et cela jusqu'à ce qu'Anthony active le sampy ! La moindre faille dans nos cœurs et on est bons pour les oubliettes !
— Surveillez également les alentours, au cas où l'autre folle reviendrait avec ses copains. »
Les quatre étudiants se tenaient debout, sans rien dire, face aux spectres. Ils savaient que le nombre d'esprits invoqués était déterminant dans l'accomplissement du rituel : plus il y en avait, mieux c'était.
Chaque seconde alourdissait l'atmosphère. Le monde des razana, les morts et leurs histoires commençaient à peser sur eux. Ils devaient puiser au fond de leur volonté afin de ne pas succomber. C'était donc cela, le pouvoir de Rafantaka, pensa Marie. Elle avait l'impression de porter plusieurs tonnes sur ses épaules. Ses jambes commençaient à trembloter. « Si la vieille Thérèse revient, dit-elle d'une voix étranglée, on n'est pas dans la merde ! »
La flamme, qui brûlait toujours de son rouge le plus vif, s'éteignit brusquement, emportant avec elle les silhouettes aux alentours. Les quatre compagnons ressentirent la fin du calvaire et le retour à une situation normale.
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— Je crois que je l'ai activé à temps, dit Anthony. Désolé, c'était beaucoup plus compliqué à faire.
— Qu'est-ce qui t'a pris autant de temps ? demanda Antsa. Je ne tenais presque plus sur mes jambes.
— Le transport du rituel vers le cœur du monde des razana. Je ne pensais pas voir les clans des sampy peupler ces lieux. J'ai dû rallonger mon chemin. J'ai eu de la chance de ne pas avoir croisé Rafantaka. »
Dans le contenant, tout était cendre et fumée. Au milieu, l'idole avait viré au rouge sang, signe que le rituel avait fonctionné. Pendant les cinq prochains jours, ils seraient les maîtres incontestés des pouvoirs de l'invisible. Désormais, ils étaient liés à l'un des sampy les plus puissants, mais aussi le plus sanguinaire. Les cinq amis le ressentaient, la noirceur de cette magie gangrénait leurs âmes et corrompait leurs cœurs. D'ici la pleine lune, tout pouvait encore basculer.
À suivre...
TMNA/R
Image de Couverture : Photo par Sandy Ravaloniaina sur Unsplash
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