Chapitre 2 - Le Bois de la Lamentation
Chapitre 2 - Le Bois de la Lamentation
Quelques minutes suffirent pour atteindre l’orée du bois. Les mains toujours enfoncées dans les poches de sa veste, Daliah se glissa entre les troncs d’arbres. Il n’y avait qu’un discret chemin à l’endroit où l’herbe se faisait plus rare. À première vue, la forêt semblait très tranquille. Pas un seul son en dehors du bruissement des feuilles à cause du vent, pas même un chant d’oiseau. En cette saison, la végétation arborait un feuillage touffu, formant une haute canopée qui laissait filtrer une lumière tamisée, contribuant à l’ambiance apaisante du lieu.
Tout cela était loin du bois maudit dont lui avait parlé Kessy.
L’adolescente commença à avancer sur le sentier effacé, prenant une grande inspiration d’air frais. C’était la première fois qu’elle venait ici, car les Arcanistes n’aimaient pas que leurs disciples s’approchent de cet endroit. Cependant, cette forêt paraissait somme toute très ordinaire.
Des bruits de pas derrière elle parvinrent aux oreilles de Daliah qui se retourna. Son amie avait décidé de la rejoindre en courant.
— Si tu insistes à faire des âneries, je préfère être avec toi pour t’aider au cas où il arrive quelque chose, expliqua-t-elle avant qu’elle ne puisse parler.
— Merci, répondit simplement sa camarade avec un sourire ravi. Comment tu trouves ce bois démoniaque ?
Kessy jeta un coup d’œil autour d’elle, et remarqua également le calme qui les entourait.
— Étonnamment tranquille et joli, conclut-elle après une observation silencieuse d’une bonne minute. Mais tu as promis qu’on ne traînerait pas trop.
— Oui, oui, répondit Daliah avec un soupir. Juste quelques minutes, ça te va ?
La blonde approuva d’un signe de tête, et toutes deux marchèrent ensemble dans le silence le plus total. Pour la jeune fille qui avait vécu à la campagne pendant des années, l’absence de bruit dans une forêt était tout de même très curieuse. En général, il y avait un peu d’activité, ne serait-ce qu’animale. Mais ici, pas un oiseau ne chantait, et elle n’était même pas sûre qu’il y ait le moindre oiseau. Pas un animal sauvage, juste elles deux et les arbres.
— Il y a une drôle d’ambiance, tu trouves pas ? interrogea Kessy, visiblement mal à l’aise.
— Tu dis ça parce qu’il y a un blanc depuis deux minutes ou parce que toi aussi, ça te parait trop calme ?
— La deuxième option. Je n’ai jamais vu un endroit aussi… vide.
— En général, quand il fait aussi calme dans une forêt, c’est qu’un prédateur rôde.
— Eh bien merci, c’est très rassurant, grimaça Kessy en haussant un sourcil méfiant.
La sensation d’apaisement à l’entrée du bois s’amenuisait au fur et à mesure de leur avancée, laissant place à une impression curieuse. C’était comme si les deux apprenties n’étaient pas à leur place ici. Cependant, ce n’était pas leur culpabilité quant à la transgression des consignes de leurs professeurs qui en étaient à l’origine. C’était plutôt la forêt qui ne voulait pas d’elles.
Daliah jeta un coup d’œil à son amie. Nerveuse, Kessy se tordait légèrement les mains, et semblait franchement hésiter à continuer.
— On rentre ? proposa la jeune fille aux cheveux violets.
— Volontiers, répondit immédiatement la blonde avec soulagement. Les cinq minutes sont largement passées maintenant.
Elles firent demi-tour, toujours en suivant le sentier effacé, et marchèrent d’un bon pas. Le mal-être qu’elles éprouvaient leur tordait l’estomac.
Viens…
Daliah s’arrêta net. Kessy se rendit compte qu’elle ne la suivait plus et s’immobilisa à son tour, surprise par son geste.
— Qu’est-ce qui te prends encore ? demande-t-elle, manifestement impatiente de pouvoir partir.
— Tu as entendu ?
L’apprentie tendait de nouveau l’oreille. Elle était sûre de ne pas avoir rêvé en entendant cette voix. Prudemment, l’adolescente regarda autour d’elle pour guetter l’arrivée de quelqu’un. Son amie, quant à elle, la fixait avec un mélange d’inquiétude et d’empressement.
— Il n’y a rien, affirma-t-elle. Viens, je pense que cette histoire de Lamentation nous monte à la tête.
Après quelques secondes d’attente dans l’espoir de capter un autre bruit, Daliah se remit en marche pour la rattraper. Mais elle put à peine faire trois pas avant de s’arrêter à nouveau.
Ne pars pas… viens…
— Et là, tu l’entends ?! s’exclama-t-elle.
Elle aurait espéré un « oui, évidemment, tu n’entends pas des voix » de la part de son amie, mais la seule réponse de son amie fut une expression de pure incrédulité. Qui se transforma petit à petit en une mine inquiète.
— Arrête de me regarder comme si j’étais cinglée, s’impatienta Daliah en secouant la tête. Ce n’est pas une hallucination, j’ai vraiment entendu quelqu’un !
— Aux dernières nouvelles, une voix que toi et toi seule peut entendre dans ta tête, c’est ce qui s’appelle une hallucination… répondit platement Kessy.
— Mais ce n’est pas dans ma tête ! protesta l’adolescente.
Aide-moi…
Elle en était sûre : ce n’était ni un rêve, ni le fruit de son imagination. Cette voix l’enveloppait. Mais impossible de savoir d’où elle venait exactement. Et son amie ne l’aidait pas en la regardant avec des yeux de merlan frit.
— Bon, d’accord, admettons que ce ne soit pas une hallucination, concéda la blonde qui ne semblait pourtant pas croire en ses propres paroles. Elle te dit quoi ?
— Elle m’appelle…
Viens… plus loin…
Daliah se retourna brusquement, cette fois, ce n’était pas un écho qui l’entourait, mais un murmure à son oreille. A présent, la source de ce bruit semblait derrière elle, lui offrant un semblant de direction à suivre.
S’il te plaît… aide-moi…
— C’est la voix d’un garçon… souffla l’apprentie.
Instinctivement, elle tourna le dos à Kessy pour retourner vers le centre de la forêt. Cette supplication l’attirait irrésistiblement.
— Qu’est-ce que tu fabriques ?! s’écria la blonde en la saisissant par l’épaule pour l’arrêter. Il faut qu’on sorte d’ici !
— Il y a quelqu’un ici qui a besoin d’aide ! rétorqua la jeune fille en se dégageant.
— Cet endroit est maudit ! On doit vraiment foutre le camp !
Daliah savait que son amie se faisait du souci pour elle. Mais elle était certaine de ne pas se tromper, et convaincue qu’une personne avait besoin d’elle.
— Je dois aller voir, murmura-t-elle en retrouvant un peu son calme. Je te jure qu’au moindre danger, je reviens en courant…
— On devrait au moins demander à un adulte de venir avec nous, désapprouva Kessy en secouant la tête. Mais je sais que si je te laisse toute seule ici, tu auras disparu quand je reviendrai. Alors je viens avec toi.
— T’es la meilleure des amies ! s’exclama sa camarade en lui sautant au cou pour la serrer dans ses bras.
— Mais si on se fait tuer, je te jure que je te ressuscite et que je te mets des claques à t’en dévisser la tête, pigé ?
Daliah approuva d’un signe de tête, et toutes les deux reprirent leur marche vers le cœur du Bois. L’apprentie tendait l’oreille, aux aguets afin d’entendre la moindre manifestation sonore qui pourrait les guider.
Continue…
— Par-là, indiqua-t-elle en sortant du sentier. Il faut juste qu’on arrive à se repérer pour le trajet du retour…
— Déjà fait, marmonna Kessy d’un air grognon.
Elle leva une main, dans laquelle se trouvait une bobine de fil rose vif. Elle l’avait déroulée sur leur passage, à une hauteur suffisante pour éviter que les animaux — si animaux il y a avait dans cette forêt— ne mordent ou ne sectionnent le fil.
— Je l’ai mis quand je t’ai rejoint dans la forêt. Un pressentiment, sans doute…
Elles poursuivirent leur chemin pendant quelques minutes, et les seules indications dont elles disposaient étaient les appels qui les orientaient de temps en temps. Il semblait qu’elles se trouvaient maintenant en plein milieu du bois. Leur vision se résumait aux arbres environnants et à un enchevêtrement labyrinthique de buissons. Le silence se faisait encore plus pesant dans cet endroit, le bruissement des feuilles ayant à son tour disparu.
Proche… ici…
— Apparemment, c’est là, annonça Daliah en s’arrêtant.
Kessy regarda autour d’elle. Il n’y avait rien, pas l’ombre de la moindre présence humaine.
— Bon, je suppose qu’on peut rentrer maintenant ? soupira-t-elle. On fera la chasse aux fantômes une autre fois !
En dessous… cherche… entrée…
— Il est marrant, lui. Y a rien à part de l’herbe…
— Hein ? s’étonna la blonde sans comprendre.
— Il a dit « en dessous, cherche entrée ».
— Il a raté les cours de diction, ricana Kessy. Sérieux, on peut y aller ?
— Deux secondes…
Daliah ne voulait pas abandonner aussi rapidement. Elle examina les arbres autour d’eux, l’herbe à leurs pieds, les moindres racines qui dépassaient. Son amie la regarda faire pendant un moment, et sentit le peu de patience lui restant s’évanouir.
— Bon, ça suffit ! s’exclama-t-elle avec autorité. On va pas passer la journée à examiner le sol ! On rentre et c’est tout !
— Mais…
— On a déjà enfreint assez de règles comme ça ! Franchement, j’ai pas envie de me faire engueuler parce que tu m’as encore entraînée dans tes conneries ! Merde à la fiiiIIIIIIN !
Kessy, qui avait scandé chaque mot en frappant du pied sur le sol, venait de disparaître dans une crevasse. La terre s’était fissurée avant de s’effondrer, emportant l’adolescente avec elle dans sa chute.
— KESSY !! cria Daliah s’approchant prudemment de l’ouverture.
Elle ne reçut aucune réponse, et craignant le pire, elle s’apprêtait à sauter pour lui porter secours quand une voix s’éleva.
— C’est… vraiment dégueulasse ici…
La blonde marmonna quelque chose, et une petite lumière apparut devant elle. Elle se trouvait près de trois mètres plus bas, les vêtements maculés de terre et de boue.
— Tu vas bien ? s’enquit sa camarade avec inquiétude.
— Si je vais bien ? Mes fringues sont crades et j’ai les pieds mouillés ! ALORS NAN, ÇA VA PAS !
— Qu’est-ce que tu vois ?
— De la terre… et on dirait une galerie…
— Attends-moi, j’arrive !
Daliah glissa prudemment un pied dans la crevasse et le coinça sur un morceau de racine qui dépassait. Elle s’agrippa aux pierres pour faciliter sa descente, avant d’atterrir souplement à côté de Kessy. Celle-ci contemplait ses habits poisseux avec dégoût, et essuya une trace de boue sur sa joue avec sa manche.
— On explore ? proposa prudemment la jeune fille, s’attendant à une nouvelle crise de rage de sa complice.
— Pfff, il y a intérêt pour toi que ce qu’il y a là-dedans soit vraiment intéressant… souffla la blonde en secouant la terre de sa chevelure.
La petite lumière qui brillait dans sa main éclairait faiblement le chemin devant elle. Daliah prit la bobine de fil tombée à terre et suivit son amie qui prenait la tête pour la guider. Le petit passage n’était finalement pas si petit que ça. Il s’enfonçait sous terre, mais il était largement assez haut pour qu’un homme adulte puisse se tenir debout. Quelques bouts de racines dépassaient ça et là des parois et l’air était plutôt humide. Curieusement, depuis que Kessy était tombée dans la crevasse, la voix ne s’était plus manifestée. Daliah aurait bien aimé un petit « t’es sur le bon chemin » ou un « non, andouille, pas par-là », mais rien.
Le sol était plutôt glissant, et elles manquèrent de tomber plusieurs fois, mais au fil de leur progression, des pierres grossièrement taillées commençaient à apparaître.
— Elles n’ont pas l’air naturelles ces pierres, observa Kessy. Avec un peu de chance, on est dans le passage secret de quelqu’un qui a planqué son trésor…
Ou un cadavre, songea Daliah en évitant proprement d’extérioriser sa pensée.
Le souterrain s’élargissait de plus en plus, et à présent, il était certain qu’il avait été construit par un humain. La roche était façonnée en une sorte d’escalier rudimentaire qui les força à ralentir le pas, ses marches suintantes d’humidité rendant leur progression précaire.
Les deux apprenties passèrent par une sorte d’ouverture, et prudemment, Kessy longea la paroi. Celle-ci tournait sans cesse.
— Je pense qu’on est au bout. Je vais essayer d’éclairer un peu plus.
Elle se concentra intensément, et la lumière dans sa main s’intensifia, éclairant un plus vaste périmètre. Effectivement, elles étaient dans un cul-de-sac, mais qui était plutôt spacieux. Il s’agissait d’un espace circulaire d’environ une demi-douzaine de mètres de profondeur. Ce qui semblait être la base d’un arbre gigantesque trônait au milieu, et ses racines formaient une sorte de coupole au-dessus de leur tête.
— C’est impressionnant que ce truc ne se soit pas effondré, il ne doit pas dater d’hier, commenta Daliah en observant quelques moellons affichant des marques laissées par des outils.
— Ouais, et on en parle de l’arbre énorme qui vit sans lumière ? fit remarquer Kessy en désignant le tronc imposant. Je me demande comment il a fait pour pousser ici…
— Bonne ques…
— AAAAAAH !!
Le hurlement effaré que poussa la blonde résonna dans tout le souterrain, et Daliah plaqua rapidement les mains sur ses oreilles pour étouffer l’écho qui grondait. En voyant son amie laisser tomber leur lumière sur le sol et reculer, le visage tendu dans une expression de choc, l’apprentie s’approcha.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? demanda-t-elle en la saisissant par les épaules. Kessy ?! Réponds-moi !
D’un doigt tremblant, sa camarade désigna quelque chose par-dessus son épaule. L’adolescente se retourna pour jeter un coup d’œil et ce fut à son tour de lâcher un cri de surprise perçant.
Il y avait avec elles ni plus ni moins qu’un être humain.
La lumière éclairait son visage blafard, dont les yeux étaient clos. Il semblait suspendu dans les airs et Daliah dût plisser les yeux avant de remarquer que des sortes de sangles venant du plafond du souterrain le retenaient.
— Il est… mort ? interrogea Kessy qui n’osait pas — et à raison — s’approcher de lui.
— Bah… je sais pas, marmonna la jeune fille, toujours sous le choc. C’est possible…il n’y a pas d’odeur, mais…il n’est peut-être pas là depuis longtemps.
— Mais vérifie alors !
— Mais toi, vérifie ! J’ai pas envie de toucher un cadavre !
— Je l’ai dit en première ! protesta la blonde. Donc TU vérifies !
— Rooh, c’est bon, soupira Daliah avec agacement.
Elle fixa l’humain suspendu, ravala son dégoût croissant, et tendit une main vers lui. Elle glissa deux doigts sous sa mâchoire et les posa sur la carotide.
Et les retira aussitôt, faisant trois pas, le visage décomposé.
— Il est mort ? demanda à nouveau son amie. En même temps… il fallait s’en douter vu l’endroit…
— Tu crois que je serais aussi choquée s’il était mort ? rétorqua l’apprentie sans lâcher des yeux le corps. Il… il est vivant…
Elle entendit la respiration de Kessy s’arrêter à côté d’elle, et ce fut sa voix devenue faible et fébrile qui reprit.
— Tu déconnes ?
— J’ai l’air de déconner ?
— Merde…
— J’allais le dire…
Après une longue demi-minute à fixer l’humain inanimé, le cerveau de Daliah se remit en marche. Elles n’allaient pas rester éternellement ici sans rien faire !
— On devrait aller chercher un adulte, annonça-t-elle d’une voix hésitante.
— T’avais pas dit qu’en cas de danger, on partait en courant ? demanda Kessy.
— On ne va quand même pas le laisser ici ! L’une de nous devrait rester ici pour le surveiller, et l’autre retourne à la forteresse pour ramener le premier Maître qu’elle croise en le tirant par l’oreille.
— Je vais le chercher !! s’exclama précipitamment la blonde.
Sa camarade leva les yeux au ciel. Pourquoi est-ce qu’elle s’y attendait ? Mais elle ne s’y opposa pas : elles n’avaient pas le temps de se battre quant à leurs rôles respectifs.
— OK, alors je vais rester. Traîne pas trop.
— Promis ! Je te laisse la lumière, je m’en ferai une autre.
Kessy partit comme une flèche dans le passage. En courant, elle en aurait pour environ vingt minutes. Enfin, seulement si elle trouvait un Maître qui accepterait de croire leur histoire abracadabrante.
Daliah resta immobile quelques minutes, avant de finalement abandonner l’idée de rester debout telle une statue. Elle s’assit à même le sol, passant les bras autour de ses genoux, avant de lever les yeux vers l’humain inanimé.
Il s’agissait d’un adolescent, approximativement du même âge qu’elle. Ses cheveux sombres tombaient doucement sur son front.
— Comment tu as pu arriver là, toi ? murmura la jeune fille pour elle-même.
Personne n’avait mis les pieds dans cet endroit depuis un bon moment, c’était certain. Alors comment ce garçon était-il arrivé là ? En tout cas, la personne qui l’avait laissé ici avait tout de même pensé à l’habiller. Bon, une simple chemise et un pantalon dans une grotte froide, ce n’était pas l’idéal, mais c’était mieux que rien.
— Pourquoi tu es là, et pourquoi tu es suspendu dans les airs comme ça ?
Daliah se sentait un peu stupide à parler seule dans le vide, il était évident qu’il n’allait pas lui répondre. Mais elle préférait avoir l’air idiote et briser ce silence de plomb plutôt que de ne rien dire.
Elle avait déjà remarqué qu’il était retenu par des sangles et décida de percer ce petit mystère. Se levant de nouveau, elle se rapprocha prudemment du garçon et essaya de déceler dans la pénombre ce qui le maintenait.
Il était soutenu par des racines qui maintenaient ses poignets ensemble. D’autres entouraient son torse et sa taille, et les dernières portaient ses jambes. Elles devaient être fichtrement solides !
L’apprentie, une fois son observation terminée, regarda à nouveau le visage du garçon.
Et croisèrent deux yeux ouverts.

(Dessin original d’Elysio Anemo)
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