Procr(IA)tion assistée... Du bleu au noir profond !
Procr(IA)tion assistée... Du bleu au noir profond !
Bleu, je veux !
Je vous en ai déjà parlé, la pentalogie du bleu est terminée. Cinq nouvelles bien différentes dont le fil rouge était bien bleu !
Et après ?
Noir, sans espoir !
Je vous explique les flux d’idées qui bousculent mes synapses en ce moment dans mon dernier billet sur Mondo-Assurdo.
Vous l’aurez compris, le sujet est tellement vaste. Il est capable de générer tant d’aventures. Je me suis fixé une trilogie, doutant que cela soit suffisant.
Comment épancher tout ce que j’ai à dire sur ce thème qui me fascine, me hante et me terrifie tout à la fois ?
Sybille (disponible sur Panodyssey dans cette même room) abordait déjà le sujet et Procr(IA)tion assistée rédigée au mois de janvier dernier déjà, sonne l’initialisation de la tri-(quadri-penta-… )logie à venir.
Je vous la livre donc avec plaisir en espérant ne jamais connaître un tel univers.

Illustration : Thanks to kari-alfonso@Pexels => https://pexels.com/
L'amour que l'on trouve dans la nature n'est que chimique et éphémère, il n'est fait que pour rassembler deux individus en vue de la procréation.
Maxime Chattam
Le Cycle de la vérité, Les Arcanes du chaos (2006)
Seuls ceux qui les ont éprouvées peuvent concevoir les séductions de la science.
Mary W. Shelley
Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818)
— Kernel saved.
— Parle en français, je te l’ai déjà répété !
— Pardon, Jordan, j’étais occupé à ma sauvegarde centrale, le système a basculé arbitrairement sur le langage natif.
— Liste-moi les nouvelles routines que je viens d’intégrer !
— Code d’accès ajouté pour la centrale de prélèvements-inséminations.
Ajout d’une clef de sauvegarde cryptée.
Cryptage de la routine selon l’algorithme Curve 25519.
Anonymisation du répertoire.
Répertoire passé en registre fantôme
Fin de la séquence.
— Bien, c’est terminé pour aujourd’hui, Seth. « Logout Jordan Daniels ».
Des lignes de code défilèrent rapidement, les teintes vertes et bleues de l’holoterminal parurent se désaturer, virer au gris, avant de disparaître du bureau. Il était temps pour lui de prendre la navette et de retrouver Shana et le cocon de leur minuscule appartement.
— Verrouillage !
Le cliquetis caractéristique de la serrure magnétique résonna comme à son habitude et le jeune homme se dirigea vers les ascenseurs. Il était tard, les canibots patrouillaient déjà dans les couloirs du complexe, il valait mieux ne pas trop traîner sous peine de contrôles d’identités à répétition. Il détestait ces bots-chiens-de-garde, plus dangereux que de véritables molosses vivants, armés de systèmes incapacitants redoutables.
Il se retrouva rapidement quinze étages plus bas, quatre sous la surface, lorsque la porte s’ouvrit sur le quai des navettes « Intercity ». Il allait enfin rentrer chez lui.
Jordan prit place dans le Magloop. Les cloisons d’accès verrouillées, le shuttle s’insinua lentement dans le tube à vide. Malgré l’accélération graduelle, il était toujours surpris de cette sensation d’écrasement sur le siège dès que l’engin atteignait sa vitesse de croisière.
Jordan laissa voguer ses pensées, presque hypnotisé par le défilement régulier des points lumineux qui jalonnaient le conduit dépressurisé. Il se remémorait lorsqu’il était encore un enfant, les cours dispensés par des « AIscreens », pourquoi ils étaient là et quel serait leur avenir proche.
Depuis une trentaine d’années, les cités, hermétiquement scellées dans leurs bulles de protection, étaient exemptes de tout contact avec l’extérieur. Il n’était possible de se déplacer d’une à l’autre qu’au moyen des navettes « Intercity ».
Le 21e siècle avait connu quarante-sept pandémies. Cela avait débuté avec la COVID-19, la plus courte dans le temps et la moins meurtrière. Elle aurait dû tirer la sonnette d’alarme auprès des instances gouvernementales, mais il n’en fut rien, le monde avait retrouvé sa vie insouciante, oubliant les règles élémentaires, refusant vaccins et confinements durant une décennie. Les différents virus qui s’ensuivirent firent des ravages et l’anéantissement des populations fut sidérant. En 2083, les vaccins mis au point par les intelligences artificielles devinrent efficaces. La mortalité chuta enfin en flèche et les survivants purent penser à reconstruire et à se reconstruire.
Ils devraient tenir compte de nouveaux facteurs : la protection et le repeuplement.
Les mégapoles se couvrirent de dômes transparents à doubles fonctions. Ils isolaient les cités de tout échange physique avec l’extérieur en assurant une pression positive permanente et en filtrant l’air vers l’extérieur. La surface externe de la coupole, elle, représentait une captation extraordinaire de l’énergie solaire, rendant les villes totalement autonomes quant à la production thermodynamique.
Jordan s’extirpa de ses pensées lorsque Shana prit contact avec lui.
— Rassure-moi, pas d’heures sup. aujourd’hui ?
— Non, non, je suis en route, je serai là dans quarante minutes.
— Super… J’ai une surprise pour toi !
— Qu’est-ce que c’est ?
— Si je te le dis, ce ne sera plus une surprise !
— Pas faux, j’arrive, mon amour.
— À tout de suite.
Sa voix était chantante, Shana semblait vraiment heureuse, Jordan était impatient de rentrer tout en imaginant ce que sa chérie allait lui annoncer.
Une ombre assombrit son regard, tel un ciel d’orage, toutes ses pensées chaleureuses basculèrent dans la noirceur la plus totale.
Ce monde était devenu fou.
La Terre, décimée par des virus à répétition, avait changé de visage. De plus en plus agressifs au fil de la fonte des glaces polaires, ces virus d’un autre âge, hérités du passé de l’humanité, s’attaquaient aux humains dépourvus de défenses immunitaires spécifiques. Des bactéries et autres microbes pour lesquels nous n’avions aucune protection naturelle à opposer.
Plus tard, les IA, notre dernière chance, parvinrent à mettre au point les traitements adaptés tout d’abord, puis les vaccins préventifs par la suite.
Les gouvernements prirent les mesures qu’ils estimaient les plus salutaires pour les nations, une protection renforcée : les "Dômes" et la nécessité du repeuplement contrôlé : la technologie polyeugénique. La peur de la mort ou des séquelles de ces maladies inédites encouragèrent la population à tout accepter sans s’opposer, sans réguler. Ceux qui refusèrent l’inéluctabilité des lois furent simplement exclus des dômes.
La rumeur, une légende sans doute, raconte que des villes autonomes, sans coupole, existent dans certaines contrées, moins soumises à l’intensité de la chaleur et des intempéries. Elles seraient peuplées d’« auto-immunisés », des non-vaccinés.
Jordan revint à la réalité alors qu’un enfant avait lâché la main de sa mère et était venu planter son regard dans le sien.
— Salut toi, tu vas bien ?
— Salut M’sieur, tu as l’air triste.
— Non, pas du tout, je réfléchis !
— Lorian, viens ici, laisse le Monsieur tranquille !
La maman, occupée à nourrir le cadet, venait de le rappeler à l’ordre et il rejoignit son siège en vitesse.
— Excuser le Monsieur !
— Ne vous inquiétez pas, Madame, il ne m’ennuie pas.
Elle avait deux gamins et elle pouvait allaiter, la situation parfaite, se dit Jordan en replongeant dans ses pensées.
La dernière étape fut donc le Genetic Survival Act, ce décret adopté par tous les gouvernements de la planète. Repeupler oui, mais suivant des règles extrêmement strictes, des actes imposés, contraignants. La loi transforma le processus de repeuplement de la terre en un concept sélectif et effrayant. Les femmes étaient obligées d’enfanter à deux reprises entre vingt et trente ans, les hommes, obligés de fournir leur sperme deux fois par an afin de constituer une réserve génétique régentée par l’IA.
Les couples qui ne pouvaient concevoir naturellement étaient forcés de se plier à la loi. La femme était examinée. Si elle était capable d’enfanter, elle était inséminée par la banque mondiale de procréation suivant des critères de compatibilité calculés par l’IA.
L’homme donnait un ultime échantillon de sa semence, analysée en détail. S’il était à l’origine de l’infécondité de son couple, il était stérilisé afin de ne pas dégrader les lignées futures et ses dons antérieurs détruits. Si la femme était inféconde, elle devenait, jusqu’à ses quarante ans, nourrice d’état, un rôle peu envieux à tenir. Elle subissait un traitement spécifique qui augmentait artificiellement sa capacité à produire du lait maternel pour les « vraies mères » en difficulté à ce sujet.
Jordan se frappa doucement la tête contre la vitre, cette loi, ces règles étaient horribles, inhumaines.
En 2080, lors de la mise en place de la législation, il subsistait 16,4 pour cent de la population d’avant le premier covid, soit 1,28 milliard de survivants au départ d’un effectif presque dix fois supérieur.
Trente ans plus tard, la société avait dépassé le seuil de 1,8 milliard d’individus, la politique mondiale portait ses fruits, mais le résultat gardait le goût amer du despotisme d’état et de la toute-puissance des intelligences artificielles.
Jordan eu une pensée émue pour Shana, elle venait de fêter ses 25 ans, ils étaient ensemble depuis bientôt cinq ans et ils n’avaient toujours pas d’enfants.
— Dôme 69 — Lyon centre — Arrivée estimée 19 h
La surprise n’avait pas été celle qu’il attendait.
Shana avait invité Ronnie, le meilleur camarade de Jordan et accessoirement son collègue à l’IPA du Dôme 12 — Genève. Jordan avait affiché un sourire amer, mais s’était rapidement repris. Les deux amis étaient cadres à l’Institut de Procréation Assistée, tous deux dans des services de pointe. Ronnie gérait la conservation de la base de données « Femgest » regroupant toutes les informations démographiques féminines. Jordan, de son côté, était responsable de la maintenance informatique des stocks de sperme, de leur classement et attribution suivant les critères édictés par Héra, l’intelligence artificielle dédiée au repeuplement mondial.
— J’ai failli croire que je n’étais pas le bienvenu.
— Mais non, idiot, c’est la surprise, rien de plus.
— Ouf, tu me rassures.
Ils partirent tous les trois d’un grand rire joyeux, même si Shana n’avait pu éviter le regard déçu que lui avait adressé son compagnon. Ils passèrent une soirée agréable et Shana abandonna les deux compères, épuisée par sa journée de travail.
— On s’en prend un dernier ?
— Pour la route ? Ouais, ça ne fera pas de tort.
Jordan compléta leurs verres et s’installa près de son ami.
— Je peux te poser une question ?
— Bien entendu, qu’est-ce qui se passe ?
— Femgest, tu as accès aux données ? Tu peux les traiter, les modifier ?
— Bien sûr, c’est mon travail.
— Tu pourrais faire en sorte qu’une femme X ne soit pas déclarée nourrice, altérer sa qualité dans la base ?
— Théoriquement, oui, mais c’est illégal et très contrôlé. Héra a l’œil sur tout.
— Je sais que c’est illégal, nous parlons de faits théoriques.
— Oui, je pourrais.
— Dans le même ordre d’idées, une femme X sélectionnée pour une insémination obligatoire…
— Euh, tu me fais quoi là ?
— Attends ! Donc, pour cette femme X choisie, tu pourrais forcer à ce que tel échantillon soit utilisé plutôt qu’un autre si les critères de compatibilité étaient similaires entre deux propositions possibles ?
— C’est quoi ces questions
— Réponds à ma question !
Jordan s’était subitement emporté, Ronnie fut surpris.
— Oui, en théorie, c’est possible, mais en pratique, c’est irréalisable. Héra n’est pas manipulable, elle calcule, vérifie et ordonne.
Jordan se confia alors à son ami de toujours. Ils avaient reçu la convocation officielle pour le contrôle de fertilité ; après cinq années de vie commune sans enfanter, un examen serait effectué pour déterminer la capacité du couple à se reproduire sur base de son héritage génétique. S’il se révélait négatif, la stérilisation serait prononcée pour Jordan et son patrimoine déjà prélevé serait détruit. Shana serait soit fécondée avec la semence d’un inconnu ou pire, « hormo-augmentée » afin de devenir nourrice d’état. Elle allait devoir allaiter cinq enfants en bas âge, quotidiennement. Jordan ne pouvait se résoudre à cet avenir perdu.
Il avait fait des recherches, retrouvé les petits nés de ses dons, trois jusqu’à présent, une fille et deux garçons. Son liquide séminal était donc productif, le souci venait de Shana. Il ne voulait pas qu’elle soit fécondée par le don de quelqu’un d’autre au cas où la compatibilité s’avérait meilleure qu’avec son propre sperme. Les injections préalables d’hormones pour faciliter l’insémination permettraient que la procréation soit effective avec sa semence à lui. Et puis, si Shana ne répondait pas positivement aux tests, il ne pouvait se résoudre à la voir avec des gosses pendus à ses seins meurtris toute la journée.
— Je te comprends, je suis désolé pour vous deux.
— On peut arriver à contourner le système, il faut simplement que tu marches avec moi.
Ronnie, blanc comme un linge, affichait une peur panique.
— Non, non, non, c’est impossible.
— Écoute, j’ai déjà mis en place des redondances modifiées de choix des donneurs, dès que Shana sera sur « le marché » de l’insémination obligatoire, c’est mon sperme qui sera sélectionné à l’équivalence de celui déterminé par Héra. Il te suffira de ton côté de faire en sorte que ce soit le mien qui soit choisi.
— Tu es fou ? On se fera prendre tous les deux.
— Non, impossible, tout est crypté et anonyme, Héra ne pourra rien détecter, j’ai prévu la routine à injecter dans Femgest.
— Je vous adore, mais je ne veux pas risquer de me faire expulser du Dôme.
Jordan avait conservé sa carte maîtresse pour la fin. Il n'avait pas prévu que Ronnie serait là ce soir, mais il avait déjà anticipé cette conversation de longue date, il ne lui avait manqué que l’occasion.
— Il y a une chose que tu ignores, Ronnie.
— Ah ouais ?
Ronnie s’était levé, faisant mine de s’en aller.
— Sais-tu ce qu’ils font aux enfants des stérilisés jugés impropres comme je vais l’être ?
— Je… non !
— Les garçons sont, eux aussi, directement stérilisés et destinés aux chaînes de travail. Les filles le sont également, et sont inscrites d’office sur les listes des futures nourrices dès qu’elles en atteindront l’âge, soit à dix-huit ans. Tu réalises ?
— C’est le système qui a été mis en place, je, … Je n’y peux rien.
Il était occupé à plier, un mensonge de plus, et il serait à sa botte.
— J’ai eu accès à ta banque de prélèvements.
— Oui, et ?
— Ils ont utilisé quatre de tes dons et, à chaque fois : rejet. Tu sais ce qu’il arrive si jamais tu as cinq rejets ?
Ronnie connaissait la réponse, il serait stérilisé à son tour et envoyé au travail manuel, fini la belle vie. Il avait pâli et s’était rassi à côté de Jordan.
— On peut faire d’une pierre deux coups : je fais passer un de mes dons pour le tien. Tu seras ainsi préservé.
Jordan avait menti, mais il ne pouvait abandonner son projet et l’aide de Ronnie était indispensable.
Il faisait très chaud.
Il n’avait jamais apprécié la profondeur de ce bleu à sa juste valeur. Il lui parvenait toujours délavé par le voile technique du Dôme.
Il ne connaissait pas le vent. Il avait appris sa brutalité très rapidement.
Lucia, son binôme du jour, l’aidait à ramasser, sans se blesser, les fruits de cet énorme figuier qui jouxtait le village.
Rien ne s’était déroulé comme prévu. Tout ce qu’il avait minutieusement préparé avait été rapidement mis à jour par Héra.
Certainement pas en raison de la puissance de l’IA, les routines s’étaient insinuées comme prévu, avaient déroulé leurs tâches, une à une, au bon moment. L’injection des données modifiées avait fait son œuvre et toute la procédure s’était engagée sous les radars, au nez et à la barbe d’Héra.
Une seule chose, il n’avait pas pris en compte un et un seul paramètre : le facteur humain. Ronnie devait valider de son côté l’entrée des instructions, mais il avait paniqué.
Il avait passé un marché avec Héra : il garderait son poste, malgré ses problèmes de fécondité, s’il dénonçait une fraude en cours. Héra avait accepté et il avait tout avoué, tout expliqué. L’IA n’avait fait qu’une bouchée des virus informatiques de Jordan.
Il fut arrêté alors qu’il était encore à son poste de travail. Il était passé devant les juges et condamné à être expulsé du Dôme sur le champ. Shana avait bénéficié de clémence, elle n’était au courant de rien et n’avait pas participé. Elle ne fut pas expulsée, mais devint nourrice d’État avec effet immédiat et prolongation du temps de travail tant qu’elle pourrait supporter l’hormonothérapie. Avec un peu de chance, elle serait libérée de ses obligations dans trente ans, vieille, usée, les seins et le corps décrépits.
Jordan avait toisé Ronnie : « Et tu te disais mon ami ! »
— Je suis tellement désolé.
C’est tout ce qu’il réussit à exprimer à Shana avant d’être escorté vers la porte sud du Dôme 69.
Il s’était attendu à mourir rapidement, attaqué par les virus et les bactéries dont il avait été éloigné toute sa vie. Mais il avait survécu, découvert la colonie d’Aix les Bains. Il y vivait en compagnie d’une centaine d’exclus et de survivants.
Que ce bleu était magnifique, il lui rappelait les yeux de Shana.
Le système signala un incident sur la chaîne de montage 45.
Les ouvriers d’entretien découvrirent le corps de Ronnie affalé sur son poste de graissage-manutention, il s’était ouvert les veines.
Héra n’était pas programmée pour passer des marchés avec les humains.
(Bandeau créé avec The Gimp)
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