Chapitre 3 - Bienvenue chez moi
Nous voici à la fin de la troisième semaine de "L'Heure Sauvage", ma petite expérience d'écriture continue sur temps très court (session quotidienne de 25 minutes). Au total, un chapitre sur 2h30 de travail.
Cette semaine a été émaillée d'une visite familiale, donc un jour de retard et une session d'écriture puis consolidation faite sur le dernier jour. J'ai mis la version "brute" de la session 18 afin que vous puissiez voir la différence entre l'écriture "automatique" et la relecture.
L'Heure Sauvage continue, chaque jour, sur Panodyssey
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Il est de notoriété publique que les Belges forment un peuple sympathique. Les touristes s'accordent à souligner la chaleur de notre accueil, entre une hospitalité pleine de bonhommie et des échanges teintés d'un humour candide et bon enfant. A croire Internet, les Belges sont aussi bienveillants que leur pays est pluvieux. Je suis navrée de devoir remettre les pendules à l'heure.
Personne ne me vint en aide. Je restai une bonne dizaine de minutes au sol, comme un écueil au milieu du flot des passants. Quelques groupes me jaugèrent avec hauteur, d'autres me glissèrent un coup d'oeil moqueur avant de se chuchoter quelque saillie qui les fit exploser de rire. Une octogénaire coquette, parfaitement maquillée, brushinguée et parfumée, mais très distraite, faillit même laisser son yorkshire se soulager à mon flanc. Elle ne s'excusa cependant pas de l'indiscrétion avortée de son roquet, se contenta juste de secouer la laisse pour rappeler l'animal à l'ordre avant de s'éloigner d'un petit pas élégant.
Mon premier geste conscient fut, une nouvelle fois, de consulter mon téléphone. Le dernier appel enregistré datait du matin. Ma mère, pour me seriner une fois de plus nos obligations familiales du weekend. Au menu : fête d'anniversaire de la petite dernière de ma soeur, pour laquelle je montrais très peu d'entrain. S'en était suivie une passe d'armes passive-agressive, exercice dont les membres de ma famille sont tout particulièrement férus. A ma décharge, lors de mon mariage, ma chère soeurette, soi-disant noyée sous les dossiers, avait surtout brillé par son absence, et je n'entretenais au mieux que des liens très ténus avec sa progéniture. La perspective d'un dimanche après-midi engoncée dans le canapé familial ne m'emballait, mais alors pas du tout !
Je fis défiler la liste vers le bas, atteignit le fond et relançai le curseur vers le haut, espérant voir enfin surgir le numéro de Joris. Que nenni, l'appareil, buté, terminait toujours sa course sur le nom de ma mère. Dernier appel. 11h48.
Je contemplai à nouveau les bâtiments de l'université, m'attardai sur les toits auxquels s'accrochaient, pêle-mêle, quelques nuages indolents. Ici, l'appel de Joris n'avait pas eu lieu. J'inspirai à pleins poumons, une fois, deux fois. L'air embaumait la glycine et les gaz d'échappement, la bière rance, la sueur et l'after-shave. Mes narines frémirent et un frisson de reconnaissance me courut le long de l'échine. Peu importe où mes rêves m'avaient conduite, dans quels cauchemars ils m'avaient transportée, cette réalité-ci était la bonne. Mon corps se tendait vers elle, prêt à la humer de tous ses pores, avec cette joie furieuse qu'on réserve d'ordinaire aux chiens fidèles en présence de leur maître. J'étais chez moi !
Ici, l'appel n'avait pas eu lieu, me répétai-je. Je tournai et retournai cette certitude dans ma tête, en goûtai la portée avec délice. Puis, dans un sursaut, consultai l'heure sur l'écran avant de siffler un juron dépité entre mes dents.
Il ne me restait que quelques minutes pour arriver chez le notaire, à sept cent mètres de là, dans l'Avenue Général Médecin Derache. Je m'élançai dans l'Avenue Buyl, au travers de la circulation. Il était trop tard pour essayer de trouver le meilleur itinéraire et, de toute façon, cette partie de Bruxelles se découpait à l'américaine, en grands quadrillages d'avenues. Un chemin en vaudrait bien un autre.
Je débouchai sur le seuil du cabinet en nage, essoufflée, mais avec une seule minute de retard. Un record, compte tenu de mon peu d'intérêt pour le sport et de ma condition physique digne d'un mollusque emphysémateux. J'éructai mon nom entre deux quinte de toux à la clerc postée au bureau de réception et sortis ma carte d'identité du fond de mon sac à dos en guise de preuve. La jeune femme, impassible, se contenta d'introduire la petite carte de plastique dans un lecteur avant de me la rendre. Ensuite, d'un pas égal, indifférent à ma détresse respiratoire, elle me cornaqua jusqu'à un petit salon où le notaire et mon mari, très à l'aise, échangeaient des joyeusetés en savourant un café fumant.
— Guilaine !
Joris se leva d'un bond. Son genou rencontra les bords de la table basse et des gouttes de café se répandirent des tasses, formèrent une petite flaque sur le revêtement de bois précieux.
— Tu fais une de ces têtes ! Qu'est-ce qu'il t'arrive ?
Je secouai la tête. J'aurais voulu avoir l'air rassurant, mais j'étais incapable d'arrêter la toux qui me mitraillait la gorge. Pliée en deux, blême et à court d'oxygène, je continuais d'expectorer. J'étais au bord de l'évanouissement.
Sans aucun ménagement, mon mari me délesta de mon sac et en vida le contenu au sol. Une pluie de tickets périmés, froissés, se répandit sur l'épaisse carpette du salon, suivie de deux serviettes hygiéniques, un portefeuille Pat Patrouille et quatre bics tous épuisés d'encre. En d'autres circonstances, j'aurais sans doute eu honte. Joris aussi, mais en l'état, il continuait d'agiter le sac. Enfin, un petit tube métallique se délogea des replis en toile et roula jusqu'aux pieds du notaire qui le saisit entre deux doigts. Les deux hommes se regardèrent et le notaire, docile, déposa l'objet dans la main de mon mari qui me l'enfonça dans la gorge.
— Respire ! intima-t-il et sa voix grondait presque de rage.
Le médicament eut un effet quasi-immédiat et, bientôt, les quintes qui me soulevaient la poitrine se résumèrent à des toussotements tout à fait gérables.
— Je suis désolée, coassai-je, une main sur l'avant-bras de Joris. Le notaire secoua la tête et se tourna vers sa jeune collègue qui, pétrifiée depuis le début de mon malaise, me fixait de ses yeux ronds.
— Sabine, allez chercher un verre d'eau pour Madame Descamps, s'il vous plaît
La jeune femme mit une poignée de secondes avant de réagir puis, dans un tressaillement presque animal, s'ébroua et disparut dans le couloir.
— Ne vous inquiétez pas, nous avons le temps, déclara Maître D'estampuis. Votre mari étant arrivé à l'avance, nous avons déjà réglé l'acte de crédit et le mandat bancaire. Il consulta sa montre d'un élégant geste du poignet. Il nous reste un peu plus d'un quart d'heure avant d'entamer la visioconférence avec les vendeurs. Permettez-moi d'ores et déjà de vous féliciter pour cet achat.
Je virgulai un coup d'oeil vers mon mari, cherchant derrière la façade de son visage une faille de connivence dans laquelle m'engouffrer. Mais Joris ne me présenta qu'un masque aux traits tirés et un regard aussi sombre qu'un puits sans fonds. Une angoisse m'étreignit la gorge. Il avait eu peur, très peur, et j'entendais déjà d'ici les remontrances qu'il ne manquerait pas de me servir, à raison, dès que nous aurions quitté le cabinet.
— Tu veux te tuer, ou quoi ? Pourquoi tu n'as pas pris ton puff dès que tu as senti la crise venir ? Et tu ne pourrais pas le rendre encore plus difficile à trouver ? j'ai dû retourner deux fois ton sac avant de mettre la main dessus.
Une vague de colère se leva, que je contins avec une légère amertume. Puis, je respirai.
Une fois. Deux fois.
— Désolée, déclarai-je, sincèrement dépitée.
Les notaires, contrairement aux médecins, sont d’une précision d’horlogerie suisse. Vu le prix qu’on les paie, c’est un peu le minimum syndical. La visioconférence débuta donc à l’heure convenue, dans une petite salle de réunion ultra-moderne. Le combo télé-caméra occupait un pan entier du mur et un énorme barre de son flanquée de deux boosters complétait l’ensemble. L’équipement surpassait – et de loin ! – celui avec lequel je devais composer chaque jour. Comble d’ironie, je bossais dans l’audio-visuel et mon management se targuait de posséder des installations à la pointe du progrès, conçues pour satisfaire aux exigences de qualité les plus rigoureuses.
Les notaires présentèrent les parties en présence, même si nous les avions déjà rencontrées, en présentiel, lors de la signature du compromis à l’agence. Tout le monde était très décontracté, tout sourire, le bon mot aux lèvres. En terme d’ambiance, c’était très différent de notre précédent passage. Je mis ça sur le compte de l’incertitude. Un compromis, rien n’est joué. La vente est réputée faite, mais en réalité, il y a tant de clauses suspensives qu’un retournement n’est pas à écarter : une banque qui refuse un prêt, un conflit d’acte de propriété, et tout peut capoter. L’acte définitif, en revanche, est une formalité. La dernière étape, quelques signatures avant d’échanger une somme mirobolante contre une poignée de clés.
Nous en étions là. Impatients, excités à l’idée de recevoir ce sésame. Notre maison. Nous l’avions tant attendue. J’en oubliai d’écouter notre notaire qui, très scolaire, nous lisait les différents points de l’acte. Il se faisait fort de traduire dans un langage aussi vernaculaire que possible les nombreuses tournures alambiquées des juristes. Je connaissais le document, nous avions reçu le projet la semaine précédente et l’avions parcouru avec avidité.
Aujourd’hui, je voulais juste signer.
Enfin, le moment tant attendu arriva. Ma main trembla presque lorsqu’elle s’avança pour saisir l’élégant stylo que me tendait mon mari. On l’avait acheté juste pour cette occasion. Elle se pétrifia dès que mon regard se posa, malgré moi, sur mon avant-bras.
Gravée dans la peau, une rangée de demi-lunes violacées finissait de s’auréoler d’un hématome jaune et vert.
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