Épisode 7 : Deuil et rock ‘n’ roll
À la mémoire de Marc M.
Avant sa mort prochaine, un homme de ma vie disait : « On n’imagine pas comme il est difficile de faire le deuil de soi. » Fait-on jamais le deuil d’un être cher, d’un membre ou d’un sens perdu ? Je ne crois pas. Qui a perdu un proche, profondément aimé, sait le manque infini, caché au creux de soi. Sous le vernis des rires, des projets, de l’amour retrouvé.
Avec le handicap, j’ai perdu un peu de moi : une moitié, pas tout à fait, beaucoup moins, beaucoup plus. Le temps fait son œuvre, dit-on. Il égrenait ainsi les jours adolescents, les nuits de jeune adulte, je construisais ma vie. Pourtant, au creux de moi demeurait une absence ; les sensations perdues, et celles, plus inaccessibles encore, qui jamais ne seraient vécues. Étrange manque de ce qui jamais n’aura été, de ce que mon corps et moi nous aurions pu partager.
Il m’arriva une fois de me laisser aller en salle des professeurs à une confidence. J’avouai à un collègue-ami qu’il m’arrivait de pleurer devant quelque chose que je ne pouvais pas faire (je pensais à la danse en premier lieu). Une autre collègue intervint aussitôt, visiblement choquée : « Il faut accepter, lança-t-elle. Moi, par exemple, un jour, je n’ai plus pu voir sans lunettes, et bien je l’accepte ! » Quelques années plus tard, elle perdrait son mari d’un infarctus et sombrerait dans une dépression chronique. L’humilité s’impose devant le vécu intime de l’Autre, quel qu’il soit.
Comment dire la tristesse soudaine au milieu d'un morceau de musique ? Comment mesurer la perte de ne jamais pouvoir danser le rock (je veux dire vraiment danser) avec l’homme aimé ? Qui peut juger ?

Crédit photo : vahid seyfollahi sur Pexels
Mais, il faut s’adapter, j’oubliais. La société aime voir des personnes handicapées se dépassant, faisant des exploits. Cela rassure, c’est moins gênant.
Les gens sont toujours surpris de me voir danser jusqu’à épuisement. Je ne sais pas ne pas danser. Je ne peux pas m’en empêcher. Je rayonne de bonheur quand je danse. Mais, la tristesse survient parfois, même au milieu de la joie pure, au son d’un bon vieux rock.
On ne fait jamais tout à fait le deuil de soi.
Notice de transparence : Texte rédigé sans I.A. Correction orthographique et typographique avec le logiciel Antidote. Line Marsan est l'autrice et seule propriétaire de ce texte. Tous droits réservés.
Crédit photographique : vahid seyfollahi sur Pexels.
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Comments (3)
Jackie H 14 hours ago
La maladresse des conseilleurs, même bien intentionnés...
D'un côté, ce n'est pas sans raison que l'on dit que "il y a des choses qu'on ne peut comprendre qu'avec des yeux qui ont pleuré". Tant qu'on n'est pas soi-même passé par là, on croit qu'on sera toujours le plus fort, ou la plus forte, qu'on saura gérer, mieux que les autres, qu'on est capable de faire face à tout... jusqu'au jour où...
D'un autre, on croit si souvent que ce que l'autre attend, ce sont des conseils, des encouragements, des exhortations à ne pas se laisser abattre... On craint d'être indifférent si on n'en fait pas assez... On se dit qu'avoir des moments de tristesse et de deuil, c'est se laisser aller... Alors qu'en réalité, la personne en face a surtout besoin de parler, besoin de s'exprimer, et besoin d'écoute...
En réalité, on se sent toujours démuni devant la souffrance de l'Autre... Beaucoup de gens ne savent pas très bien sur quel pied danser... Beaucoup de maladresses viennent de là...
Line Marsan 11 hours ago
En effet, c'est exactement cela. Le manque de tact me sidère pourtant toujours. C'est pour cela que je livre cette petite phrase. Elle n'est pas grand-chose et pourtant elle dit beaucoup sur cette gêne face à la souffrance de l'autre. La personne qui s'est laissée aller se dit alors que plus jamais. Et c'est ainsi que tant de relations professionnelles sont factices. Chacun joue la comédie du "tout va bien", et notre humanité en prend un coup. L'empathie est un "muscle"pourtant fragile à "entraîner" tous les jours.
Pascaln 23 hours ago
Line...
dans le genre tu reprendras bien un nouvel épisode d'une autabiographie qui te touche et résonne si fort en toi, mon petit pascal...
Et bien voici ce n° 7 qui ne déroge pas à mon ressenti depuis le premier.
Rien que le mot rock'n roll est déjà tout un roman pour moi. Et quand il est aussi élégamment joué et dansé, cela devient malgré tout un moment de lecture suspendue.
Bravo et merci à toi Line😙.
Line Marsan 22 hours ago
Merci Pascal. Je réfléchis à tout cela ( ce projet, je veux dire), mais quand il s'agit d'écrire cette autobiographie, je "laisse sortir", comme quand je danse, sans réfléchir.
De mon côté, petite préférence pour le blues rock. 🎸😉
Pascaln 21 hours ago
Et comme tu fais bien de laisser sortir ainsi sans réfléchir. Mais peut-être ne suis-je pas assez objectif, tant je suis conquis par ton récit.
Quant au blues rock, je te rejoins totalement et avec un fort panchant coté blues. D'ailleurs, j'en profite pour la replacer ici : Bienvenue sur ma chaîne YouTube...😉😂.
Pour le rock'n roll c'est toute une histoire comme je le disais précedemment, mais... une autre histoire😁
Harold Cath 1 day ago
Extrêmement émouvant car tu nous offres l'opportunité de toucher ce vécu et ces perceptions qui n'appartiennent qu'à toi seule. Merci pour ce partage tout en finesse, pudeur et retenue. 🙏
Line Marsan 1 day ago
Merci Harold. 🙏