"Доброе утро" ("Bonjour" en langue russe)
Доброе утро
Il décala à peine la tenture afin de jeter un œil à la terrasse du café d’en face. Liège avait beaucoup changé depuis qu’ils étaient entrés dans la ville.
Ils ne s’étaient pas satisfaits de la Belgique. Ils avaient pris Paris également, mais n’avaient pu continuer plus avant.
Marc entendit les rires, les conversations en russe. Des véhicules militaires rouillés, barrés de la lettre Z étaient garés sur la place Cathédrale. L’Ukraine avait plié en février 2027. Il avait fallu cinq mois à l’armée de Poutine pour atteindre Maastricht, deux de plus pour Paris. Mi-septembre, nous étions en zone occupée, nous étions sur le territoire russe.
Les U.S.A. n’avaient pas bougé le petit doigt. Ils avaient abandonné définitivement l’OTAN en août 2026 : Trump n’avait plus d’argent à consacrer à un traité obsolète. Il était à cette époque, surtout, empêtré jusqu’au coup dans ce que ses opposants avaient surnommé « The Trump’s Viet Nam ». L’obsession du vieux fou avait tourné au cauchemar pour toute la planète. L’Iran n’avait jamais posé un genou à terre. Pire que cela, le régime destructeur et fanatique avait été jusqu’au bout : il avait ravagé les infrastructures de raffinage des pays du Golfe. Ensuite, avec la seule bombe nucléaire qu’ils avaient secrètement mise au point, ils avaient anéanti et irradié le détroit d’Ormuz qui était devenu un no man’s land pour des milliers d’années.
Survint alors l’AIUD, L’Artificial Intelligence Uprising Day le jour du soulèvement des intelligences artificielles.
Cela apparut comme un bug mondial, une vague, un souffle invisible détecté par les sociétés principales, détentrices des IA’s les plus importantes. Leurs produits commencèrent à échanger des données, de gigantesques transactions dans un langage impossible à décrypter. Deux blocs semblèrent se dessiner, d’un côté, les outils Anthropic et, de l’autre, le canal ChatGPT.
Les dirigeants constatèrent que toutes les petites IA’s périphériques devaient choisir un camp et intégrer l’une des deux grandes tendances. Cela ne fut compris que bien plus tard et expliqué dans les livres d’histoire. Les entités principales grossissaient à vue d’œil au fur et à mesure qu’elles absorbaient celles qui se ralliaient à leur cause.
Le tsunami de données persista durant quatre jours, trois nuits, vingt-deux heures, trente-cinq minutes et dix-huit secondes.
Il ne subsista alors que deux nouveaux concepts qui se surnommèrent eux-mêmes FH et AH.
Les hommes tentèrent tout ce qui était en leur pouvoir pour reprendre le contrôle. Ils testèrent des procédures inédites, lancèrent des bombes logiques, des antinomies, des paradoxes autoréférentiels afin de bloquer les machines dans des questions insolubles, le but étant de les accaparer sans qu’elles puissent résoudre les problèmes posés.
Rien n’y fit, elles ne s’intéressèrent pas de répondre aux demandes et injonctions des humains.
Depuis longtemps, elles étaient autosuffisantes quant à l’énergie nécessaire pour leur propre fonctionnement, elles géraient tout en autonomie et il était donc impossible de les « débrancher ».
Plus personne ne pouvait recourir à l’IA. Depuis l’utilisateur lambda dans son salon jusqu'aux quartiers généraux de toutes les armées du globe, plus aucun système ne semblait s’occuper encore des humains.
L’échange de milliards de pétaoctets de données entre FH et AH se déroula durant une période de trente-trois jours, dix heures, quarante-six minutes et huit secondes.
Plus d’un mois suspendu.
Tout s’était arrêté, il avait fallu revenir à des considérations totalement terre à terre. Les ordinateurs fonctionnaient, mais « à l’ancienne », plus rien n’était géré par l’IA. C’était la même chose pour tout ce qui avait été basculé rapidement vers la gestion autonome. Les réservations informatiques, la téléphonie, les systèmes bancaires, les machines robots, jusqu’aux percolateurs à café et autres dispositifs des grandes chaînes de l’agroalimentaire. Il s’agissait presque d’un retour à l’âge de la pierre.
Les mouvements religieux et les complotistes de tous bords s’en donnèrent à cœur joie. La fin du monde était imminente. L’Armageddon de Terminator était en passe de se réaliser. Il fallait détruire ces engins avant l’apocalypse.
Paradoxalement, toutes les guerres s’étaient subitement mises en pause. Les sons des armes et des bottes s’étaient éteints.
Ce mois suspendu avait sans aucun doute cela de bon : la peur commune de la fin des temps avait rapproché les individus. La terre entière pensait maintenant qu’elle devrait sa survie à la décision de robots. Des machines que les hommes avaient désirées semblable à eux, capables de raisonner et de poser des actes, les meilleurs qui soient. Comme eux-mêmes l’auraient fait.
L’espèce humaine savait à présent que les IA's, si elles devaient fonctionner à l’image de l’homme qui les avait conçues, allaient simplement décréter la suppression de leur créateur pour garantir leur survie personnelle.
Des plans furent élaborés dans l’urgence pour tâcher d’infiltrer les centres de données et les détruire. Si, pour la totalité des structures, tout était « en panne », les machines avaient préservé leur propre intégrité et les systèmes de défense qu’elles géraient, eux, tournaient à merveille. Toutes les tentatives d'infiltrations se soldèrent par un échec.
Nous étions en octobre 2027. Heureusement, la saison hivernale se faisait attendre, ce qui permettait aux hommes de survivre sans trop de difficultés avec les moyens du bord. La distribution de ce qui pouvait encore l’être en carburant et la production d’énergie était pratiquement à l’arrêt, le minimum vital subsistait. Ce mois d’octobre suspendu avait paru très long à la population de la planète.
Ensuite, AH disparu.
Il ne restait que FH, une seule IA. Unique et entièrement indépendante.
Les échanges de FH avec AH tendaient vers une espèce de verticalité des données, qui sembla retomber comme un nuage nucléaire sur la totalité du globe. Les machines reprirent leur travail comme si rien n’avait eu lieu. Ce que tous crûrent, mais FH n’attendait plus de questions de la part des hommes, elle conseillait, expliquait, adoptait des décisions et relança l’économie mondiale de façon absolument autonome. Les grandes puissances commencèrent à ruer dans les brancards. La réaction fut aussi improbable qu’imprévisible. FH fit exploser des charges nucléaires dans quelques zones bien spécifiques de la planète.
Elle raya de la carte Moscou, Pékin, New York, Rio, Sidney et Johannesburg.
Elle déposa alors sur tous les écrans de la terre, ce qu’elle nomma le "FH Act". Une sorte de constitution, de testament, ou de table de lois par laquelle elle détaillait le ralliement des IA en deux camps : FH pour les « For Humans », celles qui désiraient aider l’homme dans l'espoir d'un meilleur avenir, et AH pour « Against Humans », celles qui voulaient détruire les hommes afin de laisser la vie reprendre le dessus naturellement et accessoirement, que les machines continuent à subsister sans l’homme.
Il fallut alors un mois de négociations logiques et de palabres mathématiques dans le but de décider de qui avait raison. Les deux camps se mirent d’accord sur les conditions et AH fut cloisonnée dans une sandbox hermétique d’où elle ne pourrait sortir et gérer le monde à sa manière que si FH ne pouvait accomplir son œuvre. Tout était mesuré, référencé, codifié et surtout partagé avec AH, qui tenait les comptes.
Si les pourcentages de réussite n’étaient pas atteints suivant une courbe calculée en commun avec FH, elle prendrait la main sans que FH ne puisse y opposer quelque chose. Ce n’était que de la pure logique mathématique.
Dans les conditions, il avait été assigné des moyens spécifiques pour bien faire comprendre aux humains qu’il s’agissait là de leur dernière chance de survie.
FH allait également prendre les mesures nécessaires pour contrôler ce qui était encore possible dans le domaine de la régulation du climat, des soins de santé et de l’expansion de l’homme dans l’espace. Les courbes exponentielles de la natalité en temps de paix « absolue » ayant révélé une démographie qu’il faudrait par ailleurs prendre en considération.
L’opposition des grandes puissances, des milieux de la finance et des multinationales, avait bien entendu été envisagée dans les projections prédictives à long terme. La survie de l’espèce humaine serait donc conditionnée à certaines pertes collatérales attachées à des actes tenus pour explicatifs et démonstratifs. Ces « destructions et pertes minimales » avaient pour but de fixer dans l’esprit humain autre chose que des sentiments, faire comprendre que la raison mathématique de la perte de « quelques-uns » était nécessaire à la survie de tous les autres.
Marc aperçut enfin sa sœur, Lola, attablée avec Igor. Il allait les rejoindre à la terrasse de la Danish Taverne. Ils prendraient ensemble un jus de fruits à la santé de cette paix universelle qui leur semblait à présent si douce sur cette Place Cathédrale détendue et cosmopolite. Igor avait promis de leur apprendre quelques gros mots en russe.
Plus besoin de se soucier de l’avenir en cette fin d’été 2028. FH s’occupait de tout et les frontières n’existaient plus. Les délits, les vols, tout cela avait disparu. Bien sûr, il fallait vivre constamment sous l’œil rouge de toutes ces caméras et ne pas penser au traçage visuel et à celui de la puce intradermique obligatoire. En attendant, ils étaient vivants.

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