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Le visage féminin et les racines américaines de la jeune littérature russe des années 2010

Le visage féminin et les racines américaines de la jeune littérature russe des années 2010

Published Feb 12, 2026 Updated Feb 12, 2026 Culture
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Le visage féminin et les racines américaines de la jeune littérature russe des années 2010

Vers la fin des années 2010, de nombreux nouveaux auteurs ont émergé sur la scène littéraire russe. Ce sont surtout les voix des trentenaires qui se sont fait fortement entendre. Nés au crépuscule de l’Union soviétique, ils ont tété son douloureux héritage avec le lait de leur mère, avant que leur vie ne prenne une tournure inattendue. Les Barbies, les Transformers, les bandes dessinées Disney, les films d’action en VHS, la PlayStation et, enfin, la MTV, accompagnés de l’accès au flux interminable d’informations sur Internet, sont entrés dans leur enfance avec la chute du Rideau de fer, bouleversant le système culturel rigide formé par les Soviets.


Contrairement à leurs prédécesseurs, qui partageaient leurs écrits en privé via des copies autoéditées et manuscrites, les jeunes écrivains d’aujourd’hui ne font pas partie de ceux qui se taisent ou restent hors cadre. Ils expriment ouvertement leurs opinions, se réunissent en clubs de lecture, créent des podcasts, des blogs et des chaînes YouTube pour parler leurs œuvres… Partisans d’un monde littéraire sans frontières, ils apportent un nouveau regard sur la littérature russe et constituent son avenir.


*


Il n’y avait pas d’Adderall en Union soviétique d’Olga Breininger, paru en 2017, est l’un des premiers fruits de la “littérature à l’époque de la mondialisation” cultivée dans l’espace russophone. L’auteure elle-même décrit son texte comme « une tentative pionnière d’apporter l’expérience de lecture de Wallace, DeLillo, Pynchon ou Ellis sur le sol russe, ainsi que de revendiquer la place de l’ex-URSS dans le monde contemporain globalisé, multiculturel et de plus en plus numérisé ».


Dans cette autofiction — rugueuse, ébouriffée, imparfaite, mais affreusement attrayante et sincère — Olga Breininger interroge son enfance au Kazakhstan, l’immigration de ses parents en Allemagne, sa carrière académique d’Oxford à Harvard et, enfin, son retour dans l’espace post-soviétique. Dans l’univers de Breininger, il ne reste guère de ce fameux “soviétisme”, entièrement dévoré par “l’occidentalisme”. Moscou se présente dans son récit comme une métropole mondiale parmi tant d’autres, ultra-connectée et en plein essor économique ; le déficit d’antan a disparu, et surtout, la ville ne manque pas de barbershops.


Ce roman générationnel, comme l’indique fièrement sa couverture, est quelque part trop maladroit et prétentieux dans sa tentative de se faire passer pour une réinterprétation des postmodernistes américains dans le contexte russophone. Et pourtant, les jeunes Russes, nés en URSS, partis à l’étranger pour leurs études supérieures et revenus dans leur pays natal, pleins d’idées de start-up et d’anglicismes grouillant à la bouche, s’y reconnaissent immédiatement. Ce texte est pour eux : c’est leur National Anthem, comme chante Lana Del Rey, à laquelle Olga Breininger fait allusion à plusieurs reprises.


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Le round : fiction d’optique, le deuxième roman de la journaliste Anna Nemzer, publié en 2018, se veut également un hymne générationnel, mais reste en réalité un pot-pourri. Du discours transgenre, du battle rap, du stand-up et de l’activisme russe vigoureusement assaisonnés à la sauce du patriarcat oppressif et des violences policières, pimentés de féminitifs et d’expressions anglaises : tel est le portrait de la Russie d’aujourd’hui dressé par la rédactrice en chef de la chaîne TV Rain. L’image est brute, le montage abrupt, l’intrigue empruntée à Laurence Anyways de Xavier Dolan, tandis que le style d’écriture imite celui de Bret Easton Ellis dans Les lois d’attraction. Le texte de Nemzer, écrit en registre familier, évoque un puzzle assemblé à partir des unes de la presse libérale.


Contrairement au récit de Breininger, qui dégage une énergie vive, ce roman respire une certaine fatigue et froideur ; il semble conçu sous la torture plutôt qu’avec plaisir. La cacophonie des premières pages passée, la narration devient plus lisse et homogène, mais peine encore à captiver…


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Susciter l’intérêt dès les premières lignes est la force d’Alexey Polyarinov, d’abord connu pour sa traduction de L’Infini Comédie de David Foster Wallace (éditée en Russie en 2019). C’est ce travail magistral qui lui a permis au jeune écrivain de pénétrer le milieu littéraire et d’attirer l’attention sur ses propres romans, Centre de gravité (2018) et Le Récif (2020).


Sa manière fluide et engageante de tisser la trame narrative et de créer une ambiance inquiétante dans une petite ville ouvrière — Rassvet dans Centre de gravité, Sulim dans Le Récif — accroche facilement le lecteur et le maintient sous tension. Hélas, cet élan se brise assez vite à cause des aspérités linguistiques et des passages qui sonnent faux. Les blagues éculées et les termes médicaux, copiés des manuels de psychologie, qui s’invitent sans cesse dans l’écriture de Polyarinov, remplacent sans succès les métaphores et mots denses qui transmettent des émotions vives. À la moitié du livre, le style devient plat, neutre, insipide : la forme se prive alors du contenu.


Centre de gravité, qui démarre comme un roman d’apprentissage pour se transformer en bacchanale cyberpunk à travers une saga familiale, me semble plus réussi que Le Récif, qui aborde le thème des sectes sous plusieurs angles. Ce n’est pas le manque de tournures narratives inattendues qui rend Le Récif moins attractif aux yeux des lecteurs, mais l’absence d’expérience personnelle qui embellit et vivifie les premiers chapitres de Centre de gravité, rendant le texte plus touchant et reconnaissable. Toutefois, ce détachement du sujet semble être un choix conscient de Polyarinov : dans ses interviews, il affirme vouloir toujours écrire sur ce qu’il ne connaît pas, malgré les recommandations de ses anciens professeurs.


Pour la littérature russe contemporaine, la plume de Polyarinov constitue un phénomène plutôt remarquable : des structures narratives bien aiguisées, un mélange des genres habilement maîtrisé. Mais lorsqu’on imagine ses textes en traduction anglaise, leur “secondarité” se révèle immédiatement : on n’y voit qu’une charpente nue, construite d’après les modèles d’auteurs américains, parmi lesquels Donna Tartt, Thomas Pynchon et, bien sûr, David Foster Wallace.


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Les Pinsons de Daria Bobyleva, « le livre le plus effrayant » de 2018, ne cherche pas à analyser de façon critique le monde ni à dresser un tableau de la Russie d’aujourd’hui. L’attention de ce roman d’horreur en nouvelles se porte sur les tréfonds de l’âme humaine. L’écrivaine explore les zones d’ombre des villageois, enfermés dans un espace clos ceint par la forêt, après la soudaine disparition de la route qui reliait leur hameau, Les Pinsons, au reste du monde. Confrontés à leurs peurs et au mal qui réside en eux, les personnages entament une bataille sanglante avec des forces inconnues.

À l’instar des auteurs précédemment cités, Bobyleva utilise les trames narratives propres à la littérature fantastique américaine — sa plume est souvent comparée à celle de Stephen King — et les entrelace avec l’environnement russe et le folklore slave. L’espace restreint des Pinsons, peuplé d’esprits maléfiques, bruissant dans l’obscurité et exhalant des effluves nauséabonds, crée un paysage sombre et détaillé d’une société disparate, où le “vieux soviétique” cohabite avec le “nouveau globalisé”.


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En guise de conclusion, on peut dire que la jeune littérature russe offre un panorama vaste et varié, tant en termes de thèmes que de styles et de genres. Parmi les principales tendances qui s’y développent aujourd’hui figurent l’émergence des voix féminines — même Alexey Polyarinov, le seul homme de cette liste, tente d’adopter un point de vue féminin : d’abord de manière latérale, à la troisième personne, dans Centre de gravité, puis pleinement, à la première personne féminine, dans Le Récif — et la volonté de retravailler l’expérience postmoderne américaine dans un décor russe marqué par le passé soviétique.

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