Février: Hippocalliphène
Février: Hippocalliphène
Ab veut découvrir ce qui fait tant de bruits dans les pénombres du savoir. Dans ce lieu où naissent tous les possibles, la brume qui règne sans partage sur ce monde est elle aussi destabilisée. Habituellement d'un gris laiteux, un tel chahut rend sa couleur charbonneuse et lui donne un tempérament agressif.
Malheureusement, le bruit a raison de sa concentration. Il est difficile de tricoter agréablement de beaux cauchemars dans ces conditions et Ab refuse de gâcher davantage de matériau de si bonne qualité. L’être sphérique s'en va en quête de trouver l'origine du vacarme.
À mesure qu’Ab avance, il se surprend à trouver cette cacophonie familière. Ce qui perturbe au plus haut point la brume, ce sont les cris de Bo : des vulgarités humaines qui teintent la sphère de colère et de frustration. Ab le voit rarement se mettre dans de tels états pour une inspiration. Ce qu’il l’étonne réellement, c'est l'absence d'ouverture au sol. Il n’y a aucun trou qui mène vers un esprit humain en pleine réflexion.
« Mais qu'est-ce que tu fais ?
— Je cherche un mot.
— Pour qui ? Je ne ressens personne.
— Je le fais en avance.
— En avance ? Tu n’es pas satisfait de ta dernière rente ?
— Pas vraiment... Les hashtags vont bientôt devenir has-been. Je ne toucherai plus rien. »
Ab ne peut s'empêcher de glousser : qui travaille lorsque ce n’est pas nécessaire ?
« C’est voué à l’échec ! Ce travail n’a de sens que s’il s'accorde avec un ou plusieurs humains. Je peux te proposer le marché suivant : trente pour toi et soixante-dix pour moi.
— Tu t’attends à beaucoup pour quelqu’un qui n’y croit pas, répond Bo.
— Ton projet est caduc mais toi et moi faisons souvent naître des créatifs qui impactent considérablement leur monde.
— Peut-être... Je te propose quarante-cinq, pas plus !
— D’accord mais je prends les moments de fulgurance, produits par un état second, lance Ab.
— Mais on a pas encore de cible ? Tu ne sais pas si cet humain se saoulera, s’intoxiquera autrement ou pas.
— Alors pas de problème à me les concéder alors, dit gaiement Ab.
— Hmm... Marché conclu » Déclare Bo sans s’attarder.
Les deux êtres entrent en communion. Ils clignotent jusqu’à s'illuminer en harmonie un bref instant avant de revenir à leurs couleurs respectives.
« Un mot donc, dit Ab.
— Oui, j’ai d’ailleurs quelques idées arrêtées : par exemple... »
Ab vibre de peur. Imposer une idée ne produit jamais une bonne nourriture intellectuelle et ça, il le sait trop bien. À ses débuts, il insufflait des idées entièrement élaborées mais ne recueillait que des visions prémâchées, de piètres qualités et des réalisations peu gustatives, encore moins énergisantes. Et dans les pénombres du savoir, on peut aussi mourir de faim.
« N’oublie pas qu’on se nourrit des prières et sentiments de tous les humains qui en résultent, rappelle Ab.
— Bien sûr, c’est pour ça qu’on commence par un mot. Ce sera juste un coup de pouce. Et de ce mot jaillira de sublimes plats.
— Soit... Partons sur une idée vague et l’âme qui s’y attachera fera le reste.
— J’approuve, dit Bo. Voilà une première définition : en utilisant le sang d’hippocampes, on peut faire briller les capots de voitures les plus récalcitrants.
— C’est très... Spécifique. Ce n’est pas un violent tout ça ?
— Un bain purifiant rempli d’hippocampes !
— Je ne crois pas que ça ait été jamais pens... .
— J’ai mieux ! On utilise un cheval vivant comme brosse grandeur nature pour lustrer les vitraux dans les églises !
— En terme de logistique, ça s’annonce compliqué mais ça reste un beau défi... Mais pourquoi te fixes-tu sur les chevaux ?
— hippocalliphène, calhippophène, pocalliphène ou même hypocalliphène … Je ne sais pas encore.
— Pardon ? Demande Ab, émanant un halo de confusion.
— hippo, c'est le grec pour cheval; calli, la beauté et phene pour briller.
— Ah non ! On devra passer devant le référent des langues anciennes pour vérifier la cohérence si un humain s’en retrouve inspiré, déplore Ab.
— Oui je sais. Ça me permettra de faire bonne impression : mon rattrapage avec lui c'est dans deux battements de rêves... »
Ab et Bo continuent de chercher une idée prometteuse pendant plusieurs minutes. Malheureusement sans âme humaine pour les aiguiller, ils réalisent ô combien la tâche est difficile. À force de s’obstiner, ils deviennent de plus en plus incohérents.
« Ab, abandonnons !
— Non, laisse-moi réfléchir... Et si... Il apparaissait une nouvelle espèce d’hippocampes qui produirait une salive au pouvoir nettoyant incomparable ? »
La brume autant que Bo sont traversés d’un grondement inquiétant.
« On a pas le droit, tu le sais. C’est interdit depuis le fiasco humain. La dernière fois qu’on a crée une espèce, elle a saccagé son environnement et ici-haut.
— Ce n’est pas interdit si une autre espèce en créé une autre.
— C’est trop dangereux. Ça pourrait nous décimer une bonne fois pour toute !
— Ou nous donner à manger indéfiniment. On serait tout-puissant ! Invincible ! Divi...»
Soudain, la brume s’agite violemment et fait cesser la conversation entre nos deux sphères. Serait-ce parce qu’ils ont pensé un instant à la même idée qui a tué tant de leurs congénères ?
Une fois moins apeuré, le duo réalise qu’il n’est peut-être pas la seule cause de ces interférences. Une étrange lueur se distingue au loin. Sans un mot, ils partent à la recherche de l’agitation.
Rapidement sur les lieux, ils découvrent le responsable. Un troisième être gonfle et dégonfle à répétition, placé près d'un faisceau de lumière provenant du sol. Dans ce disque de lumière, on découvre une jeune fille pensive, à son bureau. L’ouverture se rétrecit lentement et la forme de la sphère est de plus en plus instable :
« Cal, qu’est-ce qu’il se passe ? Demande Bo.
— Vite, une inspiration ! Répond Cal. Je n’ai pas mangé depuis plusieurs vies.
— Quel est ton prix ? Dit Ab
— Vingt pour toi.
— Je suis là, ajoute Bo.
— Vingt pour lui et dix pour toi
— On a tout de même une idée bien formattée à te donner, dit Ab
— D’accord ! Vingt-cinq chacun.
— Et je prends les moments d'égarements sous la douche, balance Bo.
— Quoi ? Mais pourquoi ? C’est inutile ?
— Alors il n’y a pas de mal à dire oui » Déclare Ab sur un ton rieur.
Les trois êtres se rapprochent suffisamment pour se toucher. Et une fois fait, ils illuminent intensément, pendant un court moment, les pénombres du savoir. Un contrat a été établi.
« La fenêtre se referme. Vous proposez quoi ?
— Hippocalliphène, énonce fièrement Ab.
— Hippo-quoi ? Bafouille Cal
— Hip-po-cal-li-phè-ne ! L’inspiration de toutes les inspirations. Avec ça, ton humain va... , continue Bo.
— Et c’est quoi ? Dit Cal.
— ... C’est compliqué, répond Ab.
— Je vais disparaître. Je vais fondre et devenir brume, s’affole Cal.
— Fais-nous confiance » Dit Bo.
Alors que le disque continue de se contracter, le trio rayonne de nouveau. La lumière produite est alors aspirée par l’ouverture et finit par auréoler la jeune humaine.
Soudainement elle se redresse devant son bureau. Un sourire se dessine progressivement sur son visage. À peine s’est-elle rapprochée du clavier qu’elle pianote quelque chose avec entrain. Sur l’écran s’enchaine invite de commandes, lignes de code mais aucune référence à Hyppocalliphène. Le contrat ne peut commencer qu’une fois que le mot ou le concept prenne forme ou impacte le monde physique. Et à première vue, ça ne semble pas le cas. Ab et Bo se demandent si l’humaine choisie par Cal est assez âgée pour connaitre le grec. Il est vrai qu’ils ont du mal à suivre l’évolution des terriens: ils apprennent à peine à formuler des pensées intéressantes que leurs peaux flétrissent et que les trous de mémoires surviennent. Quelques minutes passent et il n’y a toujours aucune mention du mot. Pourtant c’est bien ce même mot qui a insufflé un tel regain d’énergie. Apparaît alors à l’écran une page monochrome avec au centre un rectangle blanc.
La jeune enfant appuie délicatement sur le clavier, touche par touche. Les signes associés se manifestent brièvement dans le rectangle avant d’être remplacés par un point. Depuis leur place, le trio examine attentivement la scène. Un point d’exclamation, une arrobase et le rectangle continue de se remplir de points. h!ppoc@Liphene sera le mot de passe du projet secret de l’humaine.
Alors que Cal est toujours fasciné par ce qui se passe ici-bas, Ab et Bo ne peuvent s’empêcher de parler :
« Finalement, j’aurai préféré torturer les hippocampes, dit Ab.
— L’humaine est jeune. Elle va sûrement cultiver cette idée en quelque chose d’extraordinaire.
— Tu le penses vraiment ?
— En tout cas, elle pensera constamment à hypocalliphène et c’est ce qu’on voulait.
— Remercie-la parce qu’en l’écrivant ainsi elle t’a sauvé de la demande de validation sémantique » Ajoute Ab.
Ils continuent leur discussion en s’éloignant de Cal jusqu’à disparaître dans les pénombres du savoir.
Ab, Bo et Cal ne sont pas les véritables prénoms des êtres mentionnés plus tôt, pour éviter tout réutilisation non consentie. Dans le cas contraire, les êtres seraient en droit de d’exiger une compensation pour chaque inspiration qui en découlerait. En cas de désaccord sur la forme de la compensation, le dédommagement appliqué serait le suivant : don sur trois années des moments d'égarement aux toilettes.
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