Arrêter pour avancer ?
Arrêter pour avancer ?
Arrêter pour avancer… ?
Te revoilà.
Décidément, tu ne me lâches pas.
Encore là, lourde comme je ne sais quoi.
Envahissante comme un virus.
Cette sensation… de tourner en rond.
En rond dans quoi ?
Dans ma tête. Dans mon moi. Dans la vie. Dans le monde.
Bon… pour le monde, rien d’anormal : la Terre est ronde.
Comment vais-je faire, encore cette fois
pour que tu t’éloignes de moi ?
Je m’en vais en reparler avec mon psy. Je ne m’inquiète pas, il sera ravi.
Des cas comme moi, c’est son fonds de commerce à lui.
Ouais — pause, stop, réflexion — avant de décider, nouveau sujet
je retourne en rond :
— J’y vais ou je n’y vais pas ?
Parce qu’à chaque visite chez monsieur Max,
j’en ressors avec une seule question :
— Pourquoi y es-tu allé ?
Et une liste de commissions pour ces petites pilules « nanax »
qui shootent un max, et font perdre l’axe.
Ou pour changer de goût, les « mimils », qui te rendent tellement docile
jusqu’à cette sensation de ne plus être toi.
De ne plus savoir ce qui est vraiment utile.
Pour le coup, la messe est dite.
Je n’y vais pas, tant pis pour monsieur Max. Il fait partie du pas utile…
Je pose mes fesses dans le fauteuil, en mode relax.
Dans une main, mon bloc-notes, dans l’autre, mon précieux.
Un stylo modèle Victor Hugo, en résine noire tout aussi précieuse.
Orné de l’étoile blanche en haut — reçu pour mes trente ans.
Et là… Je fais un truc bizarre.
Genre un truc de gosse aussi simple que bête, mais si efficace parfois.
Je ne sais même pas pourquoi au début.
Peut-être un clin d’œil de mon enfant intérieur.
Pris lui aussi d’un mal au cœur de me voir tourner en rond.
Je dessine un carré.
Pas un rond… Un carré !
Quatre lignes. Quatre angles.
Qui établissent des limites claires et précises.
Comme si mon hamster là-haut avait besoin d’un mur
juste pour comprendre qu’il tournait en rond. L’air pas franchement malin.
Et là, sans prévenir, j’ai une envie pressante. Non pas celle-là…
Écrire.
Je pose trois mots :
— Arrêter pour avancer… ?
Et je réfléchis.
Je réfléchis, je réfléchis, encore et encore…
Et forcément, pendant que je réfléchis, le monde se charge de penser à ma place.
Parce qu’il faut bien qu’il fasse son boulot : me distraire de moi-même.
Il s’invite.
Il s’impose.
Il s’affiche.
Arrêter pour avancer avant même d’avoir commencé… Un comble.
Pas si facile, dans ce grand bal des pollutions modernes qui ne cessent de danser.
Pas celles qui tachent les chaussures. Celles qui s’infiltrent et s’incrustent.
Celles qui ne salissent pas les mains, mais qui encrassent la tête.
Ce serait peut-être bien d’en commencer la liste, pour arrêter.
Mes doigts se crispent sur mon stylo :
— Es-tu prêt ?
Mon pauvre Victor, ça risque d’être long.
Sorte de version moderne des Misérables.
Tiens, pour commencer :
Les réseaux sociaux, par exemple.
Ce grand supermarché « low cost » des émotions.
Tu entres, genre pour « souffler cinq minutes… »
Et tu ressors deux heures plus tard, fatigué, comparé, jugé et vidé.
Avec l’impression artificielle d’avoir « vécu quelque chose »
alors que tu as surtout consommé des rumeurs et du bruit silencieux.
Et puis les infos.
Enfin… les « infos ».
Ce robinet à drames ouvert en continu.
Où tout est grave, tout est urgent, tout est alarmant
même quand ça ne parle de rien.
Et ce miracle tout contemporain :
Les écrans, partout. Pour réussir à te rendre anxieux.
Même assis dans ton salon, avec un plaid, un café
et une vie globalement normale.
Les écrans dans toutes les poches qui t’accompagnent même dans ton lit.
Parce que tu peux éteindre la lumière…
Mais tu ne peux plus éteindre le monde.
De peur de rater le dernier slogan, la dernière injonction :
Comme ces petites phrases en police manuscrite
qui te disent que si tu ne réussis pas
c’est que tu n’as pas assez « voulu » !
— Réveille-toi à cinq heures du matin. Dépasse-toi.
— Sois la meilleure version de toi-même. Ne lâche rien.
— Travaille pendant que les autres dorment.
J’ai même vu :
— Si tu te reposes, tu trahis ton potentiel !
Ah bon ?
Donc maintenant, quand je m’assois pour mettre le nez dans un bouquin
je suis devenu un traître.
C’est peut-être pour ça que le monde lit de moins en moins.
Il ne suffit plus de vivre. Il faut performer.
Il ne suffit plus d’être bien. Il faut être mieux.
Il ne suffit plus d’exister, il faut sans cesse prouver.
Plus ou moins consciemment et honnêtement, on s’empoisonne.
Et pendant ce temps-là, on consomme. Mal, mais on consomme.
On consomme du contenu, du stress.
On consomme des avis « experts » sur des vies parfaites, de corps filtrés.
On consomme du prêt à penser pour afficher le masque : je vais bien.
On consomme tellement, qu’on finit par se consumer soi-même.
Le plus beau, c’est qu’on appelle tout ça :
— Avancer.
Parce que ça bouge. Ça défile. Ça clignote.
Parce que ça sonne, ça vibre, ça s’actualise.
Parce que ça donne l’illusion d’être dans le mouvement.
Alors qu’en vrai, c’est un manège.
Ça tourne. Ça tourne vite et parfois fort.
Et toi, tu es là, au milieu. Tu souris parce que ce monde-là sourit.
Je le sais ; j’ai commencé par là aussi.
Puis je ressens ce quelque chose qui, paradoxalement
ne tourne plus rond
mais me fait tourner en rond, moi.
Chariot arrière, retour plus haut sur mon titre :
— Arrêter pour avancer… ?
Et c’est là que je comprends.
Arrêter… ne suffit pas pour avancer. Arrêter, c’est arrêter !
Mais c’est peut-être davantage une façon de changer.
Pas de fuir, pas de renoncer, pas de disparaître.
Changer de rythme, de direction.
Changer d’air, changer de « normal ».
Changer de ce monde qui t’appelle à l’extérieur à longueur de temps.
Jusqu’à ce que tu n’aies même plus une seconde pour être à l’intérieur de toi.
Alors oui, j’arrête.
Pas pour me punir. Pas pour m’éteindre.
J’arrête pour changer.
J’arrête pour ne pas m’abîmer davantage.
Et après, seulement après…
Je pourrais sortir du rond et réavancer.
— Enfin.
Maintenant que je me sens de nouveau un peu plus au carré
je vois monsieur Anoï.
Coton de Tuléar, joyeux et vif compagnon…
Me regarder de ses petits yeux ronds et brillants.
Un regard très puissant et très sérieux.
Un regard qui dit :
— Dis… ça fait un moment qu’on n’a pas pris l’air en bord de mer.
C’est quand qu’on y va ?

Parce que, lui, les ronds et les carrés… Il s’en fout carrément, justement.
Il préfère zigzaguer dans tous les sens, quand on part balader sa truffe au grand air.
Car lui, il ne tourne pas en rond.
Il fait des huit. Des spirales et des demi-tours inutiles.
Et parfois, même des :
— Je reviens te voir juste pour vérifier si tu existes encore.
Il n’a pas besoin de réseaux ni de monsieur Max.
Il a besoin d’un coin d’herbe, d’un bout de sable, et d’un pigeon à « insulter »
à distance raisonnable.
Il n’a pas besoin de « mimils », mais d’une savoureuse croquette
en récompense pour sa patience.
Je souris.
Je regarde mon carré. Je regarde mon chien.
Je n’ai plus cette envie pressante, mais une certitude évidente.
La seule vraie thérapie immédiate pour arrêter de tourner en rond est là
juste à mes pieds.
Celle qui ne parle pas.
Celle qui ne juge pas.
Celle qui ne te file pas une ordonnance en bonus…
Juste dans cette petite boule d’amour inconditionnel
et de poils qui te ramène dehors.
Alors oui. On y va maintenant.
Je pose mon précieux sur mon bloc-notes.
« Victor Hugo » ne m’en voudra pas, pas plus que les misérables, d’ailleurs.
J’arrête et je me lève.
Apaisé et convaincu qu’au fond, arrêter… ce n’est pas pour avancer.
C’est pour changer.
Et réavancer, enfin… à ma manière.
Simple humain qui a du chien.
PascalN ©
« Chroniques d’un pas de côté »
Crédits :
- Texte humain et tapuscrit
- Photos: Couverture, personnelle refaite et modifiée avec ia
Dans le texte, personnelle retouchée avec ia
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Lapil'à'folie 1 hour ago
Alors là... Je réponds à chaud suite à la lecture de votre chronique et le résultat est là : vérité pure, comme des mots qui résonnent, qui font écho avec mon propre reflet. J'ai aussi ma boule de poil, et c'est justement en l'observant que je m'arrête de trop penser, qu'une simple promenade se transforme en bouffée d'oxygène, la vraie, celle que l'on respire à pleins poumons, qui nous fait nous sentir vivant sans se poser de questions. Consommer l'instant présent plutôt que l'engrenage du temps, dans un carré plutôt que de tourner en rond. Pourrait-on alors considérer ce carré comme un angle différent, une manière d'apprécier les jours autrement ?
Ce qui est certain, c'est que je viens de consommer cet écrit du début à la fin sans m'arrêter. ;) Merci
Pascaln 37 minutes ago
À chaud pour à chaud... je viens de lire votre commentaire et il me fait vraiment plaisir. D'une part parce que ce texte à fini par me prendre un peu la tête à trop le triturer dans tous les sens, mais qu'il vous a entraîné jusqu'au bout et ça c'est chouette. Et d'autre part, parce qu'à travers votre commentaire je ne suis pas surpris que ce texte vous parle. Boule de poils mise à part, mais quand même, ainsi la chute vous à parlé naturellement. Merci beaucoup pour votre lecture et votre retour.
Line Marsan 3 hours ago
Dans "Éloge de la décroissance" paru fin 2025, Serge Added dit que la première "action" décroissante à poser est..... DORMIR. Quand on dort, on ne consomme pas, on se reconstitue, on digère le monde.
Et MARCHER avec ou sans compagnon à 4 pattes, en effet c'est un beau moyen d'arrêter de courir.
Pascaln 2 hours ago
Je ne connais pas cet ouvrage.
Effectivement, dormir peut être l'occasion " d'arrêter " selon mon propos pour ne pas paraphraser Serge Added. Le souci avec dormir, c'est qu'il faut y arriver... Personnellement c'est souvent difficile et de plus en plus.
Pour le coup, un balade avec mon petit diable est bien plus simple.
En tout cas merci d'avoir posé ici la référence de cet ouvrage.