La Place était livide
Oui, les paroles du narrateur de Poe, j'aurais pu les faire miennes, tant il y avait de similitude entre ce que je vivais à l'instant - le Château de Maison-U se découpant sur fond de ciel couchant - et cette étrange lueur qui semblait monter des profondeurs de la forêt. Le quai de la gare était vide et le vent du nord faisait son sifflement lugubre. Je suis monté dans le train, me suis affalé sur la première banquette venue. Il n'y avait personne et le convoi avait l'allure d'une équipée fantôme. Sur la droite, les tours de la Défense, prises dans leurs éternelles brumes grises semblaient tutoyer quelque cataclysme. A Saint-Lazare les bordures de ciment étalaient leurs perspectives à perte de vue dans une brume équivoque qui me rappelait le Pavillon gris, sa sinistre désolation. Je suis monté dans le bus 27 qui a quitté son aire de stationnement dans un chuintement de pneus et dans le vent de sa porte automatique. Il n'y avait ni chauffeur, ni passagers, sauf moi, blotti sur le strapontin au-dessus de la roue. À Italie, j'ai appuyé sur le bouton de demande d'arrêt. Le soufflet s'est déplié avec la mansuétude d'un vieil et lugubre accordéon. Je suis descendu sur le trottoir. La Place était livide, seulement parcourue de bourrasques. Arrivé à ma mansarde du septième étage, j'ai poussé un soupir de soulagement. Sur mon lit, le livre de Poe était ouvert. "La Maison Usher" faisait tourner ses pages les unes après les autres, s'arrêtant parfois sur des passages qu'autrefois, j'avais soulignés pour leur singulière beauté en même temps que leur étrangeté. Il ferait froid cette nuit sur Paris, l'air bleuissait. Il était temps de se disposer à la froidure. L'hiver était arrivé par une porte que l'on n'attendait pas, qui, jamais, ne se refermerait. Les draps, sur mon corps étroit, faisaient leur bruit de râpe. A ce régime-là il ne me resterait pas assez de peau pour connaître le printemps. La mansarde de la Maison Usher battait aux quatre vents et les volets claquaient sur la toile libre du ciel. Il me faudrait changer les gonds avant que tout ne chute dans le vide. Un malheur est si vite arrivé !
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