V. Seul dans la ville blanche
Premiers pas dans Moscou
Le Sovietsky Hôtel valait bien les quatre étoiles affichées. De l’extérieur, c’était un bâtiment majestueux, héritage de l’ère stalinienne comme tant d’autres édifices moscovites. À l’intérieur, il était doté d’escaliers solennels, paré de luxueux décors, agrémenté de grandes salles à manger. Partout un style architectural antique côtoyait, dans un heureux mélange, du mobilier contemporain raffiné et de magnifiques ornements d’inspiration locale.

Dès son entrée dans le monument, le visiteur était accueilli par de grandes colonnes doriques blanches entre lesquelles s’étalait un imposant tapis rouge faisant passer chaque client pour la personne la plus importante de la ville. À moins de cinquante euros la nuit, on ne pouvait pas trouver d’établissement équivalent en France.
Je me reposai quelques instants dans ma chambre, fatigué tout de même par le vol nocturne et mes premières sueurs froides. Bien que j’eusse voulu éviter d’utiliser mon téléphone mobile, tant les tarifs internationaux de l’opérateur étaient exorbitants, il y avait urgence à rassurer mes parents qui étaient, depuis le début, dans la confidence de mon escapade en terra incognita. En fait, j’ai dû les affoler, car ils décidèrent de me transférer le jour même de l’argent qui me permettrait de solder les nuitées d’hôtel et de vivre plus sereinement la suite de mon séjour !
Finalement, peut-être trente minutes après mon installation, ma correspondante biélorusse m’appela. Un empêchement professionnel l’avait retenue, bien malgré elle. Elle suggéra de me rencontrer après son travail, ce vendredi, vers 17 heures, à la station de métro Dinamo. Soulagé, j’acceptai sa proposition avec enthousiasme. Il était environ dix heures, j’avais donc toute la journée pour découvrir par moi-même Moscou et les Russes ! Échaudé par mon expérience des transports urbains, je choisis de parcourir la ville à pied. Repérer les lieux, trouver le secteur, m’orienter au sein du quartier, telles étaient mes priorités.
À ma grande surprise, la température extérieure était plutôt clémente, voire fort agréable pour une fin d’hiver. Il ne faisait pas plus froid qu’un mois de mars en France. Le soleil pointait derrière de gros nuages blancs, faisant fondre la neige amoncelée sur les trottoirs. Je décidai d’aller découvrir la station de métro, lieu de notre rendez-vous. Elle se trouvait à quelques centaines de mètres de l’hôtel, juste à côté du stade de football du Dinamo de Moscou. Quelle aubaine ! Je visitai le centre sportif depuis l’extérieur avant d’explorer les alentours dans un grand trajet circulaire, afin de revenir sur mes pas. Cette balade pédestre m’occupa jusqu’au milieu de l’après-midi. L’échéance de dix-sept heures arrivant vite, je retournai dans ma chambre pour m’y préparer. Je n’avais pas mangé depuis l’avion et quelques gargouillis stomacaux commençaient à se manifester. Il me fallait inviter ma correspondante au restaurant pour faire plus ample connaissance dans un cadre agréable et assouvir cette faim qui se faisait entendre. Dans la matinée, j’avais décidé de ne prendre que deux repas par jour, par souci d’économie pécuniaire. Le petit déjeuner à l’hôtel étant inclus dans le prix de la nuitée, je n’aurais qu’à me gaver au réveil !
Puisse la gent féminine me pardonner l’inconvenante franchise dont je vais faire preuve maintenant — franchise qui, par ailleurs, ne m’est guère valorisante. Voici ce que je me disais sans vergogne en déambulant dans les rues moscovites : « Ils sont où, les boudins ? Mais y a pas de boudins, ici ! Elles sont où, les moches ?! » En effet, je fus frappé de voir que toutes les femmes que je croisais étaient d’une grande beauté ! Du moins, sans être naturellement plus belles que les Françaises, il émanait de ces femmes russes une élégance, une délicatesse et une sensualité qui sautaient à mes yeux de Francilien désabusé. C’était évident, elles avaient quelque chose en plus ! Non seulement elles étaient soucieuses de leur image, mais aussi elles savaient se mettre en valeur. Par un maquillage subtilement dosé, par un choix vestimentaire judicieux, par une coiffure coquette et même dans leur façon de marcher ! Leurs gestes les plus anodins trahissaient une grâce ineffable et une maîtrise permanente du bien paraître. Quels que fussent leur âge et leur condition sociale, les Russes ne pouvaient sortir de chez elles sans prêter attention à leur apparence. De toute évidence, c’étaient elles les vraies dépositaires de la mode, du bon goût et du raffinement. À Moscou, les femmes avaient la classe !
Cette impression favorable me conforta dans la démarche entreprise auprès de l’agence parisienne : oui, rencontrer une célibataire étrangère était un choix judicieux ! Ainsi, au gré de mes errances urbaines et à la faveur de mes découvertes, de mes étonnements, de mes réflexions, j’oubliai rapidement mes frayeurs du matin. Et je pris grand plaisir à déambuler seul dans la Ville Blanche.
Qui me rendrait visite avec soif ou dédain :
Pitié, ne rendez pas ma Muse furieuse
En vous appropriant les fruits de mon jardin !
Venez vous imprégner d’une douce atmosphère,
Goûtez sans retenue à mon émotion,
Mais sachez que jamais je ne laisserai faire
Si vous vous en prenez à ma création !
Ne me dérobez rien, soyez sincère, honnête
En respectant toujours le travail du poète.
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