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I. Comme un parfum d'éternité
Non-fiction
Biography
calendar Veröffentlicht am 30, Aug., 2026
calendar Aktualisiert am 30, Aug., 2026
time 4 min
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I. Comme un parfum d'éternité

Paris, dimanche 16 mai 2004


Dimanche 16 mai 2004. La fin du repas approchait. Tout s’était fort bien passé ! Ambiance agréable et feutrée, cuisine excellente et cadre romantique à souhait. Il faut dire que j’avais rangé les petits plats dans les grands : dîner aux chandelles, tout en admirant Paris by night 1 en bateau-mouche naviguant sur la Seine. Le champagne, dont le sommelier avait incessamment rempli nos verres durant la soirée, avait contribué à faire tomber quelques barrières entre nous.


- Would You like to dance ? 2


Était-ce vraiment moi qui avais prononcé cette phrase ? Depuis quelques semaines, je m’étais habitué à parler anglais, ce n’était donc pas mon bilinguisme de fortune qui pouvait encore m’étonner. En revanche, l’inviter à danser, je ne m’en serais jamais cru capable ! Car la seule idée de devoir giguer d’une manière ostensiblement maladroite à la vue de tous, me rendait déjà honteux ! Disons que je maîtrisais le sixième art aussi bien qu’un pachyderme ankylosé s’essayant aux entrechats dix de Nijinski. Toute ma vie, j’avais fui les déhanchements populaires que l’on côtoie dans les bals ou les discothèques. Ce n’étaient que des danses de Saint-Guy contagieuses et emblématiques du désœuvrement affectif d’une jeunesse oisive ! Oui, quand on est angoissé à ce point, toutes les explications sont les bienvenues, même les plus fallacieuses, les plus ridicules, les plus saugrenues…

Mais mon hôtesse, elle, avait tellement envie de rejoindre la piste de danse ! Je me serais senti le pire des goujats que de ne point l’y convier ! Comment résister, en effet, à ses yeux pétillants d’un vert clair ensorceleur qui m’imploraient de se mêler aux matassins ? Ignorant donc les supplications désespérées de ma fierté paranoïaque, j’invitai courageusement ma partenaire à se fondre à la cohue des fêtards. À peine arrivés au milieu des danseurs, les enceintes du bateau-mouche, postées à chaque coin de la grande salle, changèrent de musique pour diffuser un slow à la mode ! Dès lors, je me demandai ce qui était le pire pour moi : gambiller maladroitement comme un phacochère pataud sur une chanson rock, ou profaner de mes mains sacrilèges les hanches délicates de ma divine cavalière, au risque de lui écraser les pieds ? Conscient de mon inhabileté motrice, je priai mon invitée de m’excuser des immanquables balourdises que j’étais sur le point de commettre.

Sans même attendre la fin de ma phrase, elle s’approcha accortement de mon oreille pour y susurrer un brutal et inopiné « Shut Up » 3. Déconcerté par tant de franchise insoupçonnée, encouragé par sa détermination à profiter sans détours de l’instant présent, je me laissai guider enfin par le rythme bienveillant de ses pas. Ignorant les regards inconnus qui nous entouraient, je savourai goulûment cette chanson envoûtante, à la fois trop courte et impérissable, résonnant à mon cœur d’un écho incomparable. Et Tatiana dansait, dansait avec la grâce émouvante d’une Isadora Duncan épanouie ! La foule anonyme des couples de tous âges s’écartait, un projecteur illuminait son visage subtilement maquillé, des papillons multicolores nous ceignaient de leur vol saccadé… Ébloui par cette vision féerique, transporté par des fragrances indicibles, je sentis flotter autour de nous comme un parfum d’éternité.


1 « Paris de nuit »

2 « Veux-tu danser ? »

3 « Ferme-la »


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