Épisode 110 : Dignité
🎧 Musique : Harry Escott – Unravelling
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Au fur et à mesure qu'il rebrousse chemin dans la forêt puis vers le château, la nuit tombe et le pas de Siegfried s'alourdit. En rentrant au château, il se dirige directement vers sa chambre. Une fois à l'intérieur, il s'enferme, s'assied sur la chaise et regarde dans le vide.
Il n'est pas fier de ce qui vient de se passer.
Une fois de plus.
Certes, il a su intervenir pour faire respecter ses terres, sa forêt, son droit de chasse et son autorité.
Certes, il a su faire preuve de fermeté.
Certes, au-delà de la fermeté et de la sévérité, il a su être grand seigneur et se montrer magnanime.
Il a su allier deux attitudes apparemment contradictoires – la fermeté et la magnanimité – et il a su faire face à la contestation sans humilier personne certes, mais sans vraiment perdre la face non plus.
Au fond, il a été tout ce qu'on attendait de lui.
Et pourtant, il ressort de cette histoire avec une profonde impression d'échec.
Une impression d'échec que même la forêt, sa verdure et le chant des oiseaux n'ont pas réussi à apaiser.
Peut-être ce gamin, Éric, a-t-il réussi à le manipuler, à le retourner, à jouer de sa mansuétude pour échapper à une punition pourtant bien méritée. L'air de rien, les enfants s'y entendent pour manipuler les adultes, avec leur air innocent.
Peut-être son père lui-même, avec ses airs de matamore, n'a-t-il finalement pas tant d'autorité que ça sur ce gamin. Peut-être que lui aussi se fait avoir, s'il a compté sur le comte Siegfried pour lui administrer une bonne leçon.
Peut-être Siegfried s'est-il fait manipuler par le père autant que par le fils, l'un jouant de sa mansuétude pour échapper à sa punition, l'autre de sa sévérité pour en obtenir une.
Et peut-être Siegfried, au final, s'est-il fait renvoyer comme un ballon de l'un à l'autre et d'une attitude à une autre, de la mansuétude à la fermeté puis de la fermeté à la mansuétude, au gré des arguments de l'un et de l'autre, en changeant finalement de décision et de perspective selon le côté duquel il se retrouvait à l'instant T.
C'est pour ça, finalement, que c'est si dangereux de discuter et de se montrer ouvert.
Parce que se montrer ouvert, c'est se mettre à découvert.
Quand s'en est-il sorti comme la figure d'autorité, celle qui décide et dont l'autorité n'est jamais remise en question ?
Normalement, un seigneur est là pour imposer, pas pour proposer.
Lui, en proposant, il a fini par décider ce que les autres lui ont suggéré.
Au mieux, il a tranché en prenant la voie médiane entre toutes celles qui ont été proposées.
Au pire, il a juste suivi le mouvement et s'est rangé du côté du dernier qui a parlé – oralement ou autrement.
Plus vraisemblablement, il a voulu sauver la face en n'abandonnant pas carrément sa proposition et en évitant de retourner sa veste. Ou d'avoir l'air de le faire.
Pour se retrouver quand même avec l'image d'un seigneur qui manque d'autorité. Qui manque d'autorité parce qu'il ne maintient pas ses propres décisions. Qui est amené malgré lui à ne pas les maintenir, parce qu'il les soumet à l'appréciation des autres. Et s'il les soumet à l'appréciation d'autrui, à leur approbation ou à leur refus, c'est parce que dans le fond, lui-même ne sait pas quoi faire. Il a bien des idées, mais au fond, il n'est pas sûr de lui. Et, au final, à juste titre. Parce que toutes les idées qu'il tente de mettre en œuvre, au final, se révèlent foireuses. Parce que ce qu'il pensait être des solutions amènent finalement plus de problèmes qu'elles n'en résolvent.
Des problèmes dont au départ, il ne soupçonnait même pas l'existence.
Mais qui finissent toujours par le détourner du plan initial.
Quand a-t-il déjà eu une idée qui ne s'est pas révélée foireuse ?
Pour y arriver, il faut savoir tellement de choses. Tant de choses qu'il ne sait pas. Ou dont il ignore qu'elles existent.
C'est cela qui l'a toujours dérangé, dès qu'il est devenu seigneur de Koerich, à chaque fois qu'il s'est agi pour lui de rendre la justice. Comment pourrait-il trancher dans des situations dont au fond, il ne connaît rien ?
Des situations dont il ne connaît rien... alors même qu'il est supposé en connaître tout.
En connaître tout, c'est bien supposé être son rôle de seigneur, non ? son rôle de seigneur de droit divin ?
Tu es nul, Siegfried. Tu ne vaux rien. Incompétent. Incapable. Tu n'es pas à la hauteur de ton rôle. Non mais qu'est-ce que tu fais sur ce trône de seigneur, dans ce château, avec ce titre de comte ? Tu n'y es pas à ta place. Tu ne l'y as jamais été. N'importe quel manant se débrouillerait mieux que toi.
N'importe quel manant.
N'importe quel manant, surtout, pourrait lui donner quelques leçons bien utiles sur un tout autre plan.
Nous ne sommes pas à vendre. Nos gosses ne sont pas à vendre.
Nous n'avons pas besoin de livrer nos gosses à qui que ce soit pour qu'il leur donne à manger.
L'homme qui a prononcé ces paroles est un manant qui possède à peine de quoi nourrir les enfants en question. Et pourtant, il refuse de les vendre. Et il refuse tout autant de se vendre lui-même. Ou de voir quiconque de sa famille le faire.
En n'ayant même pas la capacité de travailler lui-même pour les nourrir.
Le père d'Éric impressionne Siegfried.
Comment ne pas faire certains... rapprochements ?
Peut-être Siegfried, encore si jeune a l'époque, aurait-il eu lui aussi besoin d'un père. Même en tant que jeune homme.
Lui qui était pourtant seigneur, qui avait un titre, une terre, qui savait chasser, qui le faisait en toute légitimité, qui avait même des métayers et qui mangeait tous les jours à sa faim. Sans se faire le moindre souci.
Lui qui avait même une deuxième terre. Privilégié qu'il était. Une deuxième terre qui lui a permis à l'époque d'acheter ce qui est devenu par la suite Lucilinburhuc.
Lui qui possédait deux terres avec château. Et qui en a échangé une contre une autre terre où il n'y avait même pas de château, seulement un vulgaire rocher.
Alors certes, même vendre l'entièreté de ce qu'il possédait à l'époque ne lui aurait pas permis d'y construire un château pour y loger la femme qu'il aimait – qui était une sirène, mais il ne le savait pas.
Mais ce qu'il possédait à l'époque lui permettait de vivre, et lui aurait largement permis de faire vivre une famille.
Il aurait suffi que la femme qu'il aimait ait été véritablement humaine. Cela aurait d'un seul coup résolu tous les problèmes. Il n'aurait même pas eu besoin de vendre Feulen, ni même de l'échanger. Il n'aurait pas eu besoin d'une autre terre.
Il aurait juste suffi que l'élue de son cœur le suive à Koerich. Comme le veulent encore toujours les usages. Cela aurait été la fin de l'histoire.
Avec ce qu'il avait, il aurait largement pu faire vivre tout le monde. Épouse et enfants. Sans besoin d'une fortune générationnelle qu'il fait mieux de dissimuler pour ne pas provoquer l'envie – mais qui va quand même se révéler petit à petit et éveiller les soupçons, au fur et à mesure que ses enfants vont s'établir en apportant sans difficulté leur part à la corbeille du mariage ou de la charge.
Il ne mourait pas de faim. Sa famille non plus n'aurait pas eu faim. Cela à soi tout seul suffisait largement à faire de lui un des grands privilégiés de ce monde.
Et pourtant il s'est vendu.
Même pas pour nourrir sa famille.
Même pas pour échapper lui-même à la faim.
Mais pour faire construire un château dont il n'avait même pas besoin.
Un château dont il n'aurait jamais eu besoin si... si la femme qu'il convoitait n'avait pas été une sirène, mais une humaine normale.
Épisode 111 : Charité
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